Droits des Noirs: un forum nécessaire

À l’automne 2016, un groupe d’experts des Nations unies s’est arrêté à Montréal afin de faire la lumière sur les violations des droits fondamentaux des Noirs au Canada. Son rapport, publié quelques mois plus tard dans l’indifférence générale, s’est ajouté aux portraits accablants dressés par l’ONU lors de visites aux États-Unis, en Amérique latine et dans l’Union européenne depuis de début de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024). Et maintenant, la cadence des actions onusiennes s’accélère.

Vendredi dernier, j’ai assisté à Genève à une consultation du Haut-Commissariat aux droits de l’homme sur la création d’un forum permanent des Nations unies pour les peuples d’ascendance africaine. Le forum travaillerait notamment à l’adoption d’une déclaration internationale pour les droits de ces personnes et rassemblerait annuellement des organismes de la société civile de partout dans le monde.

Un processus similaire a déjà permis aux peuples autochtones de faire entendre leur voix dans les instances internationales. Grâce à une mobilisation internationale soutenue, un forum permanent a été mis sur pied en 2002 afin de rassembler annuellement des représentants autochtones à New York pendant 10 jours. C’est à travers ce forum que la Déclaration des Nations unies pour les droits des peuples autochtones a été élaborée, puis adoptée. L’an dernier, à Ottawa, le député néodémocrate et leader cri Romeo Saganash a déposé le projet de loi C-262 afin que toutes les législations canadiennes concordent avec le texte de cette Déclaration. Aujourd’hui même, on saura si le caucus conservateur du Sénat mettra finalement fin à son obstruction et permettra que la loi puisse être adoptée avant la fin de la session parlementaire.

Comme pour les peuples autochtones, l’avancement des droits des populations noires de la diaspora implique des réformes politiques importantes dans plusieurs pays. Au Brésil, les violences policières dans les favelas atteignent les dimensions de massacres organisés. En Colombie, des compagnies minières — souvent canadiennes — polluent l’environnement de plusieurs communautés et les forcent à l’exil. Aux États-Unis comme au Canada, il y a plus de Noirs incarcérés qu’il n’y avait d’esclaves au XIXe siècle. En Europe de l’Est, des migrants d’origine africaine sont régulièrement assassinés dans l’impunité. Au Maghreb, la discrimination envers les populations noires est endémique, et le commerce d’esclaves a même cours en Libye. Et au Moyen-Orient, le travail domestique des femmes africaines prend aussi souvent l’allure d’un esclavage moderne.

Un forum des Nations unies attirerait l’attention sur toutes ces réalités, et bien d’autres. En Europe et aux États-Unis, on craint particulièrement qu’une mobilisation noire internationale donne un élan aux demandes de réparation pour les descendants des personnes mises en esclavage dans les Amériques. Par exemple, au lendemain de l’indépendance d’Haïti, la France a exigé de la nouvelle république le paiement de l’équivalent de 28 milliards de dollars en compensation pour ses « propriétés » perdues. Le gouvernement haïtien a mis plus d’un siècle à rembourser l’ancienne métropole, ce qui a grandement contribué à la pauvreté actuelle du pays. Et si une évolution du droit international permettait qu’on se penche sur cette injustice ? Les gentils discours sur l’Occident-berceau-des-droits-de-la-personne sont plus difficiles à tenir lorsqu’ils s’accompagnent de conséquences tangibles.

Lors du dernier vote tenu à l’Assemblée générale sur la question du forum, presque tous les pays présents ont décidé d’appuyer la démarche — sauf en Occident. S’y sont opposés : l’Allemagne, l’Australie, le Canada, les États-Unis, la France, les Îles Marshall, Israël, le Japon, le Royaume-Uni et la Tchéquie. Les autres pays membres de l’Union européenne se sont abstenus en bloc. Durant la consultation de la semaine dernière, la délégation de l’UE a déclaré appuyer la création d’un forum, mais dans une forme qui le rendrait de facto le plus insignifiant et inopérant possible. Le Canada était aussi présent, s’en tenant à observer en silence.

Si tout se déroule comme prévu, les États membres doivent s’entendre sur les modalités d’un tel forum en juin, afin que sa première session puisse se tenir dès l’automne. Il faudra que le plus grand nombre de pays possible s’engagent dans la discussion afin de faire contrepoids à ceux qui ne souhaitent pas qu’une telle institution voie le jour, ou qui la préfèrent faible et sans ressources. Une campagne mondiale s’engage actuellement afin de faire pression sur différents États en ce sens.

Et le Canada dans tout ça ? Le gouvernement de Stephen Harper s’était formellement opposé à la Déclaration pour les droits des peuples autochtones. C’est le gouvernement Trudeau qui a finalement accepté de la ratifier près de 10 ans plus tard, en 2016. Trudeau a aussi décidé de reconnaître officiellement la Décennie pour les personnes d’ascendance africaine l’an dernier, et a attribué des fonds consacrés à la question dans son dernier budget. Pourquoi, alors, s’opposer à la création d’un forum et à la préparation d’une déclaration, puis s’en tenir à un statut d’observateur passif ? On patauge ici dans l’inconséquence.

Le gouvernement Trudeau a quelques semaines pour faire son choix. S’il persiste à agir à l’international en flagrante contradiction avec ses politiques intérieures, il ne peut s’imaginer que personne ne le verra, et ne le décriera.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

19 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 mai 2019 02 h 58

    «des experts des Nations unies s’est arrêté à Montréal afin de faire la lumière sur les violations des droits des Noirs au Canada [...] j’ai assisté à Genève à une consultation du Haut-Commissariat aux droits de l’homme» (Emilie Nicolas)

    Vos experts (sic) devraient cesser de lire «Tintin en Amérique»; ça biaise leur point de vue sur Montréal.

    Pour ma part, j'habite en région et pourtant je n'ai nul besoin de m'envoler vers Genève pour tâter le pouls des Noirs: je n'ai qu'à interroger mon voisinage… Des Africains pur-jus noirs comme l'ébène, hilares et visiblement heureux d'êtres ici.

    Et je connais même ici des Canadiens-français pures-laines qui louent essentiellement -à bas prix- à des étudiants étrangers.

    Vos papiers au propos inique sont des torchons qui attisent sans raison la haine de l'autre.

    Le racisme, ce sont vos écrits sans fondement qui l'attise.

    • Louise Collette - Abonnée 16 mai 2019 17 h 18

      Eh bien bravo Monsieur Lacoste et merci. ;-)

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 mai 2019 07 h 01

    Tiens, je vais déjà mieux.

    « L’avancement des droits...
    « des populations noires...
    « de la diaspora...
    « implique des réformes politiques importantes dans plusieurs pays. »

    Hé ben, je tombe des nues.

    Quand on est noire et née au Québec, fait-on partie d'une dispora ? Une diaspora de quel pays ?

    Haiti ? L'Inde ? La Papouasie-Nouvelle-Guinée ?

    Le « continent noir » ?

    C'était mon dernier commentaire sous une chronique de madame Nicolas. Et la dernière fois que je la lis.

    Tiens, je vais déjà mieux !

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 mai 2019 08 h 51

    L’exemple

    La plus belle contribution que pourrait faire Le Devoir à l'émancipation des Noirs, c’est d’en engager un dans son équipe de journalistes.

    Malheureusement, la rédaction du Devoir n’avait qu’un seul Noir qu’elle a congédié.

    J’ai peine à croire qu’il n’y a aucun autre journaliste Noir compétent au Québec.

    Bref, Le Devoir peut se donner bonne conscience en appuyant un forum de l’ONU et en condamnant ‘l’appropriation culturelle’ de Robert Lepage, mais je crois qu’il devrait donner l’exemple plutôt que de l’exiger seulement des autres.

  • Hélène Paulette - Abonnée 16 mai 2019 08 h 56

    Ce qui me dérange...

    L'incapacité d'agir de l'ONU en dehors de la publication de rapports et de voeux pieux me révolte, alors que l'esclavage et l'oppression de l'Afrique, entre autres, sévit au nom des besoins économiques de l'Occident mondialisé. À quoi sert l'ONU, alors qu'elle est sous la coupe de son premier bailleur de fonds et du droit de veto des cinq grands? Depuis la mort tragique de Dag Hammarskjold en 1961, personne n'a plus parlé de la nécessité d'une réforme, dont le besoin est de plus en plus criant.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 mai 2019 09 h 10

    Le mystère de la Caramilk, version 2.0

    C’est toujours les méchants blancs qui sont coupables. On ne peut pas sortir de cette création biaisée sinon, on peut encourir toutes les insultes. Dire que cette chronique était prévisible dans son contenu l’était autant que le CH ne gagne pas la coupe Stanley cette année. On sait tous que le Devoir aimerait bien avoir des subventions provenant du gouvernement fédéral, mais il y a quand même une limite à prostituer son idéal comme dans « libre de penser ». Jamais vu autant de chroniqueurs multiculturalistes avec leurs opinions biaisées envers tout ce qui est blanc dans ce journal.

    Et qui est-ce qui paie pour maintenir une bureaucratie désuète que sont les Nations unies? C’est surtout les pays occidentaux comme les USA (25%) et le Japon (15%). Curieux tout de même qu’on trouve toutes les verrues dans ces pays et aucun dans les pays autres que ceux mentionnés. Pardieu, est-ce encore le mystère de la Caramilk qui refait son apparition?

    Les Nations unies sont une entité politique sans aucun pouvoir véritable. Pensez-vous pour une seconde que leurs « dictats » sont suivis à la lettre par les pays récalcitrants? Ce sont ces mêmes pays qui ne paient aucun denier dans la marche de cet organisme. Même si la chroniqueuse y va, toutes dépenses payées par les contribuables québécois et canadiens évidemment, ceci ne légitime pas les conclusions.

    En passant, on savait tous qu’elle ne pourrait pas s’empêcher de parler d’Haïti en disant que c’est à cause de la « méchante » France et ses 28 milliards de dollars en compensation pour ses « propriétés » perdues que celle-ci navigue dans un système de tiers-monde volontaire. Toujours la faute des autres aujourd’hui même si c’est la cupidité de ses dirigeants élus par les Haïtiens qui en sont la cause. C’est dans la nature même de leur définition de la démocratie que se retrouve l’énigme et la solution, pas en venant illégalement par le chemin de Roxham. Les changements viennent toujours de l’intérieur.

    • Sylvain Lavoie - Abonné 16 mai 2019 21 h 38

      Sur la valeur morale de l'ONU, Compte tenu qu'il n'y a qu'a peine 40 démocraties sur la planète, l'assemblée générale est dans les faits un club de joyeuses dictatures ou de régimes illibéraux, si mon souvenir est bon, l'Arabie Saoudite préside le conseil des droits de l'homme sur lequel siègent l'Iran et la Corée du Nord, sachant que, à l'instar du CIO, les votes des pays son «achetables» et que nos amis saoudiens sont capables d'acheter à peu près tout le monde, l'idée même de l'ONU en est devenue risible. Des fonctionaires Onusiens provenant de la Corée du Nord, de la Lybie et des Émirats qui viennent nous donner des leçons sur les droits des minorités, N'en jettez plus, la coupe est pleine...