Une opération délicate

Même si la CAQ avait officiellement annoncé que la souveraineté du Québec ne constituait plus une option envisageable, les électeurs anglophones sont demeurés très méfiants envers un parti qui brandissait son nationalisme comme un étendard. Les majorités du PLQ ont peut-être diminué dans ses châteaux-forts de l’île de Montréal le 1er octobre dernier, mais ils ont quand même résisté.

La communauté anglophone s’inquiétait particulièrement de l’abolition des commissions scolaires promise par la CAQ et de leur remplacement par des centres de service. Le jour où le gouvernement Legault s’y attaquera, elle défendra avec la dernière énergie un des derniers lieux de pouvoir qu’elle a encore le sentiment de contrôler.

Jusqu’à présent, l’application plus rigoureuse de la Charte de la langue française est également demeurée au stade des voeux pieux. Si le premier ministre veut réellement changer les choses, il est clair qu’il devra confier le dossier à quelqu’un d’autre que Nathalie Roy. Le rapport Samson proposait d’ailleurs que la loi 101 relève d’un ministre de l’Immigration et de la Francisation, mais on comprend que Simon Jolin-Barrette a suffisamment de chats à fouetter d’ici la fin de la session.

Il arrive parfois qu’une question locale, quand elle touche une corde sensible soulève, autant de passion qu’une grande réforme. Ce pourrait être le cas du transfert des deux écoles anglaises de Saint-Léonard et d’une autre de Montréal-Nord, qui relèvent du English Montreal School Board (EMSB), et que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, projette de transférer à la Commission scolaire de la Pointe-de-Île, qui souffre d’une grave pénurie de locaux. À l’évidence, cette opération va bien au-delà d’une simple mesure administrative. Elle s’annonce très délicate.


 

Au cours des dernières années, on a régulièrement fait état d’écoles bondées où on a dû sacrifier le local d’informatique, la cafétéria ou la bibliothèque, de classes qu’on a dû aménager en catastrophe dans des roulottes ou de services professionnels qui campaient dans les corridors, alors qu’il y avait à proximité une école anglaise à moitié vide. Il manque 3000 places pour la rentrée de septembre 2019.

Vendredi dernier, le EMSB a rendu publique la lettre que M. Roberge, furieux de cette fuite, lui avait adressé pour l’enjoindre de trouver une autre solution d’ici le 10 juin, faute de quoi le transfert sera effectué. La réaction de la communauté anglophone a été immédiate. Chez les parents dont les enfants devraient déménager dans une école plus éloignée, où ils craignent de ne pas retrouver leurs amis, c’est la désolation. Le Quebec Community Groups Network, menace de s’adresser aux tribunaux.

La présidente du EMSB, Angela Mancini, estime que le ministre agit trop vite, mais le EMSB lui-même n’a peut-être pas fait suffisamment d’effort pour trouver un terrain d’entente pendant toutes ces années où il était clair que le problème allait en s’aggravant. Tant que le PLQ était au pouvoir, on peut penser que personne n’imaginait qu’on en arriverait là. On reproche bien des choses à M. Roberge, mais personne ne peut l’accuser de procrastination.


 

Le député caquiste de Sainte-Rose, Christopher Skeete, qui est l’adjoint parlementaire du premier ministre Legault pour les relations avec la communauté anglophone, espère qu’on n’interprétera pas ce bras-de-fer entre le gouvernement et le EMSB comme un conflit plus large entre anglophones et francophones.

Le risque est malheureusement bien réel. Quand il s’agit du bien-être des enfants, il faut s’attendre à ce que le débat devienne émotif. Il est clair qu’il y a un problème dans la répartition de l’espace et les ressources ne sont pas illimitées, malgré les surplus budgétaires. Si la loi permet au ministre d’imposer sa volonté, il paraît inévitable que la communauté anglophone, déjà inquiète pour l’avenir des commissions scolaires, voit dans son intervention une violation de son droit au contrôle de ses écoles.

Qu’on le veuille ou non, cette situation est la conséquence inéluctable de la Charte de la langue française. À partir du moment où la société québécoise a décidé que sa survie nécessitait que les enfants d’immigrants fréquentent obligatoirement l’école française, sa surcharge devenait prévisible, tout comme le déficit d’élèves des écoles anglaises.

Depuis le début, la communauté anglophone a réclamé que ses écoles puissent accueillir les enfants d’immigrants de langue maternelle anglaise. Se rendre à une telle demande serait tout simplement suicidaire pour le Québec francophone. Aucune gouvernement, même les plus sympathiques aux anglophones, n’a pu s’y résoudre.

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12 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 14 mai 2019 05 h 43

    Commission scolaire anglophone dites-vous?

    Il faut vraiment être obstiné et sans empathie pour les milliers de jeunes francophones qui font face à une pénurie de locaux et souvent inadéquats, et qui souvent doivent faire face aussi à une programmation amputée. La Commission scolaire anglo n'a eu de cesse de manoeuvrer par le biais des écoles passerelles, d'annoncer la désobissance civile, d'organiser les fuites dans les journaux complaisants qui partagent les mêmes sentiments à l'égard du gouvernement quel qu'il soit. C"est le même combat finalement que celui de la loi 101 et celui des défusions. À ce que je sache, les surplus ou les disponibilités mis en réserve sont la propriété des payeurs de taxe que nous sommes.Ces institutions appartiennents toutes au même propriétaire.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 14 mai 2019 07 h 05

    Commissions scolaires et "centres de services"

    On se souvient que M. Legault avait clairconné de ne pas aller voter aux dernières élections scolaires.

    La CAQ veut transformer les commissions scolaires en "centres de services". Or, les commissions scolaires sont effectivement des centres de services. Peut-on décentraliser davantage? Peut-être? Mais de façon très limitée.

    Je pense que la CAQ ne doit pas mettre l'accent sur les structures...mais sur les services. Nos écoles publiques ont besoin d'argent pour donner de meilleurs services aux élèves de plus en plus nombreux à arriver à l'école avec des problèmes. Le parc immobilier scolaire a besoin de beaucoup d'argent pour se remettre à flot.

    Quant aux élections scolaires, en même temps que les municipales.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 14 mai 2019 08 h 41

    Mêmes les châteaux-forts tombent en ruines!

    L'Histoire, c'est celle du passé, lointain ou récent. C'est ainsi que nous avons pu apprendre que sur terre rien n'est immuable et que des bouleversements majeurs peuvent survenir rapidement! Les plus vulnérables, les plus pauvres, devaient obéir sans broncher à ceux qui détenaient le pouvoir. Même ces derniers se sont pliés à la volonté du peuple pendant une révolution et sont partis au loin, quittent à devenir apatrides, avec pour consolation leur richesse...
    Le Québec en a vu des vertes et des pas mûres avec le régime britannique. C'est depuis peu que les Québécois de culture et de langue françaises peuvent enfin s'exprimer sur leurs aspirations au grand désespoir des Anglo-Québécois qui sont pris cette fois dans une souricière. Mais, ils ont bien sûr des droits que les citoyens francophones des autres provinces n'ont pas! Cela ressemble étrangement aux lignes précédentes, la minorité anglophone voudrait encore imposer sa volonté et mettre au pas la majorité francophone.
    Si encore ce château-fort dans la région de Montréal ne tenait qu'à la langue, dont certains parlent français, la pression serait moins grande, mais c'est plutôt l'arrogance de la minorité qui se prend comme du temps des lords. Ceux-là, on s'en souvient!
    Une main de fer doit prendre ce dossier de la Charte que les libéraux ont mis de côté trop longtemps! À voir les réactions de Madame Roy, il est clair que ce n'est pas dans ses cordes. À l'action des anglophones de Montréal, le gouvernement de la CAQ doit réagir promptement et fortement comme le veut la majorité. Tant pis pour les châteaux-forts trop grands et puissants qui, un jour ou l'autre, devront s'intégrer dans la masse!
    VLQF!

  • Gilles Théberge - Abonné 14 mai 2019 08 h 54

    Au sujet du transfert des écoles, c’est inévitable qu’il y ait des heurts entre français et anglais. Mais ce n’est pas le seul endroit où les objectifs ne sont pas concourants, il sont plutôt concurrentes...

    Mais vous avez bien raison, et ce n’est pas nouveau que je le pense « Si le premier ministre veut réellement changer les choses, il est clair qu’il devra confier le dossier à quelqu’un d’autre que Nathalie Roy. « ... Ça ne peut être plus clairs. Cette ministre est faible. Très faible, à l’égard de sa langue, qui est aussi la nôtre !

  • Jean-François Trottier - Abonné 14 mai 2019 09 h 07

    On a vidé combien d'écoles francophones pour raisons d'insalubrité ?

    J'ai vécu quelques années juste à côté de l'école Baril dans Hochlag.

    Là, pour raisons de victimisation, la majorité anglophone veut faire d'un transfert un sujet à scandale.

    Je veux bien ne pas dire "vainqueurs anglais", mais qu'ils commencent eux-même par se conformer un peu au lieu d'agir en conquérants à qui tout est dû!

    Le barbarisme devrait finir un jour, non ?