La croisée des chemins (2)

À la croisée des chemins, l’Europe comme entité politique a-t-elle un avenir ? La question se pose à la veille des neuvièmes élections directes au Parlement de Strasbourg, qui semblent susciter, cette année, un intérêt supérieur à ce qu’on a pu voir les dernières fois, en 2014, en 2009 ou en 2004.

Ces années-là, les taux de participation (sans cesse déclinants) des 28 électorats nationaux tournaient autour de 45 ou 50 % en moyenne, avec un creux absolu de 43 % en 2014.

Cette année, ces taux pourraient remonter dans de nombreux pays, où l’Union européenne — pour le meilleur ou pour le pire, qu’on soit pour ou qu’on soit contre — se retrouve au coeur de la discussion politique. Les médias britanniques, français, italiens, polonais, accordent ces jours-ci une grande place au débat européen.


 

Le Brexit inachevé et interminable cause une première surprise, avec un Royaume-Uni toujours membre participant en 2019. On annonce là-bas une relative affluence aux urnes, avec des élections européennes qui se transforment de facto en un second référendum, aux résultats incertains. Le Parti du Brexit de Nigel Farage fait une campagne efficace, mais les libéraux-démocrates et les verts, pro-Europe, lui font un contrepoids inattendu.

Si on regarde des pays comme la Pologne, la Belgique ou l’Espagne, un « pro-européisme » s’y exprime sans fausse honte, et veut redonner vie à un idéal qu’on croyait à l’agonie, au moment où « la Nation face aux pouvoirs supranationaux » proteste et réaffirme son existence.

Si le programme des européistes (durs ou mous) n’est pas clair sur la question « Mais alors, quelle Europe veut-on au juste ? »… ce qui paraît clair, c’est l’angoisse montante devant un chaos qui menace, devant un monde qui change et qui pourrait bientôt laisser les Européens (et leurs nations) sur le bord du chemin. La poussée nationaliste est une réponse possible à cette angoisse. Mais elle n’est pas la seule.

En remontée aussi, devant le chaos de Londres : l’idée que le « chacun pour soi » à la sauce Worcestershire… n’est pas forcément un exemple à imiter ! Malgré la montée indéniable des partis nationalistes — avec des personnages comme Farage, Salvini, Le Pen —, le Brexit n’a pas pour autant fait de petits. Il aurait plutôt eu un effet repoussoir.

Un sondage très intéressant, diffusé en fin de semaine par la maison YouGov, et mené dans huit pays (dont la France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne), montre que 61 % des personnes interrogées estiment « positif » que leur pays soit membre de l’Union européenne (51 % en France, 70 % en Pologne… pourtant gouvernée par une droite nationaliste radicale !).

Plus du tiers (35 %) de ces Européens se prononcent pour des liens accrus entre États, pour des « transferts de compétences » au niveau européen… ce qui apparaît considérable, relativisant fortement l’idée d’une Europe discréditée.

En matière d’environnement, de sécurité et de terrorisme, la réponse supranationale est non seulement souhaitée, mais vue par beaucoup comme la manière la plus efficace d’affronter ces problèmes. Sur la question des migrations cependant, les prérogatives nationales continuent d’être défendues par des majorités.


 

L’enjeu central de ce scrutin se situe entre ceux qui veulent continuer le projet européen, au prix d’une réorientation (y compris dans un sens plus modeste), et ceux qui voudraient le vider progressivement de son contenu.

On ne le dit pas assez, mais l’Europe comme marché commun est un immense succès — demandez-le aux Polonais, aux Hongrois ou aux Portugais —, malgré la critique justifiée selon laquelle elle tend à abaisser les protections sociales. C’est l’Europe « politique » qui aujourd’hui se heurte à un mur et suscite de si fortes résistances.

Une autre question cruciale se pose pour l’Union, celle-là non pas sur sa régie interne… mais sur sa place dans le monde. Est-ce que l’avenir de la planète se fera avec ou sans l’Europe ? Comment, avec un noyau dur qui ne serait pas à 28 ou à 27 (mais beaucoup moins), bâtir une Europe de la défense et de la diplomatie, une « Europe puissance » qui ne se fera pas dévorer commercialement par les Américains et les Chinois, et déstabiliser politiquement par les Russes ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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