Les voies pas si ensoleillées que ça

L’avocate Marie Henein a commencé sa conférence de presse, qui suivait la suspension mercredi par la Couronne de l’accusation d’abus de confiance contre son client, le vice-amiral Mark Norman, en remerciant son équipe entièrement féminine. « Heureusement, le vice-amiral Norman n’a pas congédié les femmes qu’il avait engagées », a-t-elle laissé tomber.

Son commentaire, livré sur un ton moqueur, n’est pas passé inaperçu. Rappelant l’évincement du caucus libéral des anciennes ministres Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott par le premier ministre Justin Trudeau, il soulignait le dénominateur commun entre l’affaire SNC-Lavalin et la saga du vice-amiral Norman, qui avait lui aussi été victime d’une campagne de dénigrement. Le comportement vindicatif de M. Trudeau et de son entourage fut au centre de l’intrigue. Le côté revanchard du premier ministre serait même à l’origine des deux scandales.

Mme Wilson-Raybould a prétendu qu’elle avait été limogée de son poste de ministre de la Justice en janvier dernier parce qu’elle a refusé de céder à la pression exercée sur elle par M. Trudeau (et par ceux qui parlaient en son nom) afin d’infirmer une décision de la directrice des poursuites pénales, Kathleen Roussel. Cette dernière avait porté des accusations de corruption contre SNC-Lavalin liées au versement de pots-de-vin en Libye, alors que le bureau du premier ministre aurait préféré conclure un accord de remédiation avec l’entreprise afin d’éviter une condamnation qui priverait SNC-Lavalin du droit de soumissionner sur les contrats fédéraux. Mme Wilson-Raybould avait refusé d’intervenir, prétextant l’indépendance de l’appareil juridique, et aurait ainsi suscité l’ire du premier ministre. Mme Philpott, qui avait démissionné du Conseil des ministres en solidarité avec sa collègue, fut la prochaine cible de M. Trudeau.

Le vice-amiral Norman avait été suspendu de ses fonctions au début de 2017. Sa suspension suivait une plainte du bureau du premier ministre auprès de la GRC concernant une fuite d’informations confidentielles entourant la décision du cabinet libéral de réévaluer un contrat naval accordé en 2015 par le gouvernement conservateur de Stephen Harper. Le contrat pour un navire de ravitaillement avait été accordé sans appel d’offres au chantier maritime Davie en raison de l’urgence des besoins des forces navales canadiennes. Selon les libéraux, ils voulaient simplement vérifier si les conservateurs avaient fait le bon choix. Or, il s’est avéré que la compagnie néo-brunswickoise Irving, qui a longtemps cherché à éliminer son concurrent québécois, faisait du lobbyisme auprès des ministres libéraux pour faire annuler le contrat accordé à Davie. Le président du Conseil du Trésor de l’époque, le député néo-écossais Scott Brison, aurait milité pour que le contrat soit accordé au chantier maritime d’Irving à Halifax.

La vérité sortira sans doute un jour. Tout ce que l’on sait pour l’instant, c’est que le bureau du premier ministre était déterminé à identifier la source de la fuite. Avant même que la GRC ait accusé le vice-amiral Norman, M. Trudeau avait publiquement déclaré que l’affaire serait « inévitablement » réglée en cour. Il s’agissait d’une déclaration inappropriée de la part d’un premier ministre. Mais M. Trudeau était déterminé à faire un exemple du vice-amiral Norman, quitte à détruire la réputation du numéro deux de l’état-major, qui avait jusque-là mené une carrière exemplaire longue de plus de 35 ans. Était-il allé trop loin ?

Quoi qu’il en soit, le vice-amiral Norman n’allait pas se laisser intimider. Il a embauché Mme Henein, considérée comme la meilleure avocate de la défense au Canada. Elle a allégué que de l’ingérence politique a été à l’origine de l’accusation portée contre son client. Connue pour ses contre-interrogatoires impitoyables, Mme Henein promettait d’appeler comme témoin lors d’un procès éventuel non seulement M. Brison, mais aussi l’ancien secrétaire principal de M. Trudeau, Gerald Butts, ainsi que l’ancien greffier Michael Wernick. Le tout devait se dérouler à partir d’août prochain, soit en pleine campagne électorale fédérale.

La décision prise cette semaine par le bureau de Mme Roussel de suspendre les procédures contre le vice-amiral Norman, prétendant qu’il n’existait plus de perspective raisonnable d’une condamnation, épargnera au gouvernement Trudeau l’épreuve qu’aurait constitué un procès avec Mme Henein à la barre. Mais le premier ministre n’est pas sorti du bois. Le vice-amiral Norman promet de livrer bientôt sa version des événements. Et les conservateurs ne lâcheront pas pour autant le morceau. Ils y voient un autre exemple d’abus de pouvoir et d’intimidation de la part du bureau du premier ministre. Alors que M. Trudeau s’est souvent vanté d’être un homme de consensus, qui encourage l’expression une diversité d’opinions au sein de gouvernement, la réalité serait tout autre.

Comme quoi les voies ensoleillées ne s’étendraient pas jusqu’en coulisses.

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