Rappelez plus tard

Selon un rapport du vérificateur général du Canada publié en début de semaine, il devient de plus en plus difficile pour les contribuables de joindre un agent du gouvernement fédéral au téléphone. Non seulement il faut se perdre dans les dédales du service automatisé, mais 40 % des appels ne sont même pas acheminés.

On a l’impression que le gouvernement du Québec — et sans doute ceux des autres provinces — a le même problème quand il tente de communiquer avec Ottawa. Comme c’est apparemment le cas au ministère de l’Immigration, il semble se heurter à un message enregistré l’invitant à rappeler plus tard.

Depuis l’élection du 1er octobre dernier, le financement du tramway de Québec, dont le coût est évalué à 3 milliards de dollars, a pris l’allure d’un casse-tête impossible à assembler. L’entente intervenue avec le gouvernement Couillard prévoyait une participation fédérale de 1,2 milliard, mais Ottawa insiste toujours pour que 800 millions proviennent du Fonds pour l’infrastructure verte, alors que le gouvernement Legault refuse sous prétexte que ce projet monopoliserait l’enveloppe destinée à l’ensemble des municipalités du Québec.

Il y a un mois, une rencontre entre le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, et le ministre fédéral de l’Infrastructure, François-Philippe Champagne, avait fait naître l’espoir d’un déblocage. « On est vraiment en mode solution », avait déclaré M. Champagne, qui se disait prêt à examiner « toutes les solutions possibles ».

Manifestement, cet examen n’a pas été concluant. Jeudi, le premier ministre Legault a pris tout le monde par surprise en annonçant que le projet devrait être réduit pour le rendre moins coûteux, au grand mécontentement de l’administration Labeaume, qui refuse de faire les frais de cette chicane entre les gouvernements des ordres supérieurs.


 
 

Les adversaires du gouvernement Legault n’ont pas mis de temps à lui jeter la pierre. Le député libéral de Jean-Talon, Sébastien Proulx, l’accuse de « jouer à la roulette russe », et il craint que la campagne fédérale ait pour effet de remiser le tramway sur une voie de garage, tandis que sa collègue solidaire de Taschereau,Catherine Dorion, dénonce les « magouilles politiques » du premier ministre.

À Ottawa, on soupçonne ce dernier de faire traîner les choses pour favoriser l’élection des conservateurs, mais rien n’assure qu’un changement de gouvernement à Ottawa faciliterait un règlement. Lors de son passage à la Chambre de commerce et d’industrie de Québec à la fin de mars, le chef conservateur, Andrew Scheer, a déclaré que sa priorité était le « troisième lien ». Il a été nettement moins catégorique en ce qui concerne le tramway.

Rien n’est jamais simple dans le merveilleux monde des relations fédérales-provinciales canadiennes. Selon le réseau TVA, Québec bloque à son tour deux projets du Service de l’eau de la Ville de Montréal, auxquels Ottawa serait prêt à participer à hauteur de 52 millions de dollars, de même que le prolongement de l’autoroute 19, dont le gouvernement Trudeau serait impatient de faire l’annonce. La participation fédérale est conditionnelle à celle du gouvernement Legault, qui prétend ne pas avoir les moyens.

À Ottawa comme à Québec, les gouvernements passent, mais les différends à propos des infrastructures se multiplient, malgré les protestations de bonne foi des protagonistes. Il est tout simplement impossible de concilier les intérêts politiques des uns et des autres. Même le gouvernement Couillard se plaignait de l’attitude d’Ottawa, c’est dire.

Sa ferveur fédéraliste n’avait d’ailleurs pas réussi à convaincre le gouvernement Trudeau d’installer le siège social de la nouvelle Banque de l’infrastructure du Canada à Montréal plutôt qu’à Toronto, à la grande indignation de François Legault. « On a tout fait », avait plaidé le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier. Le pire est que c’est probablement vrai. Le Québec n’avait tout simplement aucune chance.

 
 

Quand on parle de rapatrier des pouvoirs, on pense généralement à des domaines plus nobles, comme l’immigration, la langue ou la culture, qui font périodiquement l’objet de revendications, mais il ne faudrait pas négliger les « vraies affaires ».

Les infrastructures font partie du « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », que la CAQ a rendu public en novembre 2015. On peut y lire que le Québec doit être « le maître d’œuvre dans le choix des priorités en matière d’infrastructure, ce qui implique le transfert en bloc des budgets provenant du Fonds Chantiers Canada plutôt qu’à travers plusieurs ententes administratives ».

Il est vrai que le nouveau gouvernement a eu beaucoup à faire au cours des premiers mois de son mandat et que les Relations canadiennes ne sont qu’un des nombreux dossiers dont a hérité la ministre de la Justice, Sonia LeBel, également responsable de la réforme du mode de scrutin.

Il est cependant évident qu’Ottawa n’a aucune intention de renoncer aux avantages que lui procure son contrôle sur des projets totalisant des dizaines de milliards, qui lui donnent une grande visibilité. Si jamais vous appelez à Québec pour savoir comment le gouvernement Legault compte s’y prendre pour l’amener à jeter du lest, il vaut mieux vous armer de patience. On vous invitera sans doute à rappeler plus tard.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

12 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 11 mai 2019 06 h 37

    Depuis 1995, Ottawa ne craint plus le Québec


    Ça revient à lui dire: « Cause toujours mon lapin » depuis 1982, j’ai ce qu’il faut pour mener le jeu à ma guise.

    Cela transparaît de plus en plus, chaque jour qui passe...

    • Claude Bariteau - Abonné 11 mai 2019 09 h 11

      M, Rouette, vous avez raison. 1982 fut un coup de Jarnac; 1995 sa redite.

      On oublie depuis qu'avec Trudeau-père, les infrastructures furent une carte pour ramener le Québec à l’ordre.

      Il l’a joué avec Mirabel, aéroport qui devait brancher Québec sur le monde. Depuis, Toronto branche le Canada au monde.

      Il l’a joué avec des parcs au Québec et le réseau routier canadien est-ouest. Le Québec y a contribué et s’est retrouvé avec des enveloppes trouées pour lier ses régions et se lier aux États-Unis par Sherbrooke

      Idem pour le transport ferroviaire. Pas question au Canada d’appuyer un TGV Montréal-Québec, encore moins une liaison Montréal- Boston-New-York-Washington. Si train « rapide » il y a, ce sera entre Montréal-Toronto puis, un jour, Québec-Montréal-Windsor. Quant aux liens avec les États-Unis, Windsor l'est et le demeurera.

      Sous Trudeau-fils, les infrastructures demeurent d’actualité. Les parcs sont marins, même fluviaux. Avec la construction du nouveau pont Champlain, le REM entra dans ses cartes car il dessert l’ouest de Montréal. La CDPQ et le PLQ lui ont rendu service. Depuis, les projets des organismes de transport du Grand Montréal marinent.

      Quant au train Québec, il verra le jour si Québec sèvre ses régions et le troisième lien n'entre pas dans les projets du Canada. Il pourrait le devenir si Québec fait des compromis comme ceux pour la route Québec-Saguenay. Ainsi opère le Canada. Si ça ne convient, il joue seul avec ses éléphants, comme à Mirabel.

      Au Québec, le PLQ, devenu l’allié du Canada, n’est plus seul : QS fredonne à ses côtés. Silencieux comme le PLQ sur les manigances canadiennes, il est volubile pour décrier celles des « caquistes ».

      C’est ça vivre dans une province du Canada, pays qui fait tout pour que les habitants n’y pensent pas grâce aux médias qui veulent des sous en retour.

      Depuis 1982 et 1995, le Canada avance au Québec en sécurité à bâbord (à gauche) et tribord (à droite) avec pilote automatique.

    • Claude Gélinas - Abonné 12 mai 2019 09 h 58

      Comme le précisait si bien Léon Dion pour négocier avec Ottawa il faut le faire "le couteau sous la gorge". Ce peut également se traduire par la peur de l'indépendance. Malheureusement étant donné que ce projet de pays n'effraie plus personne le Québec a perdu tout pouvoir de négociation et le ROC ne peut que s'en réjouir. Et vogue la galère !

    • Claude Bariteau - Abonné 12 mai 2019 11 h 48

      M. Gélinas, pour que la galère canadienne vogue, il faut des galériens rament et ne rencontrent pas des opposants. Ça ne veut pas dire qu'ils n'en rencontreront pas dans les prochaines années parce que le projet d'indépendance sera devenu celui des habitants du Québec alliés entre eux pour créer leur pays sur des bases autres que culturelles.

      C'est l'émergence de ce projet que craignent les galériens canadiens et que bloquent les nationalistes québécois qui s'imaginent et se pensent les seuls membres d'une nation québécoise ethno-culturelle. Les jeunes du Québec ne partagent pas les vues ethno-culturelles et sont en quête d'une approche citoyenne. Votre analyse de la peur ne les rejoint pas. Ils se voient en gagnants.

  • Louise Collette - Abonnée 11 mai 2019 07 h 52

    Bin

    Bin oui mais franchement c'est étonnant tout ça ? Rien de nouveau sous le soleil et ce n'est pas demain la veille qu'Ottawa changera d'attitude. Dans dix ans on pourra lire un article comme celui-ci..
    Vive le Québec libre.

  • Gilles Delisle - Abonné 11 mai 2019 08 h 13

    " La Maison de fous", comme disait René Lévesque

    Il faudra bien , un jour, que les Québécois comprennent le coût énorme que représentent ces chicanes avec le fédéral depuis.... deux siècles et demi! Nous n'avons rien à cirer du gouvernement fédéral, et le Québec se portera beaucoup mieux, le jour où nous serons " maïtres chez nous"!

  • Gilles Bonin - Abonné 11 mai 2019 09 h 09

    Dans la fédération canadienne

    tu acceptes, si tu es une province, les diktats du pouvoir central. Si tu n'aimes pas cela tu quittes: cela s'écrit «faire l'indépendance». Mais il est vrai qu'il nous faudrait dire adieux aux Rocheuses - qu'incidemment, les Québécois visiteraient probablement plus souvent qu'actuellement; ce serait exotique d'aller dans un pays étranger, visiter nos bons voisins qui pourront nous accueillir «in english only», bien que l'accueil de touristes leur ferait certainement faire un meilleur effort: ah! l'attrait du gain....

  • Bernard Plante - Abonné 11 mai 2019 09 h 43

    Toujours compliqué

    Comme le disait Jacques Parizeau, "nous avons fini par prendre pour acquis que les choses devaient être compliquées alors qu'elles pourraient être beaucoup plus simples". Commençons-nous enfin à le réaliser?