D’autorité (bis)

Dans une précédente chronique, j’ai traité de la délicate question de l’autorité en éducation et avancé un argument (inspiré de Hegel) voulant que l’école, institution médiane et médiatrice entre l’État et la société civile d’une part et la famille de l’autre, soit un lieu obéissant à des normes précises.

Là, l’enfant entre dans un univers où il se définit de manière autre que par ces relations affectives vécues au sein de la famille dont il provient, un lieu où, sans être encore ce citoyen défini par des relations contractuelles, abstraites et formalisées qu’il sera demain, il commence à se forger une personnalité propre, notamment par son entrée dans le domaine du savoir et de ses exigences d’objectivité.

Cet argumentaire contribue à défendre la laïcité de l’école et il a en effet été important, historiquement, dans le développement de cette idée. On peut notamment, par lui, rappeler l’importance de la liberté de conscience des enfants. Notez que je parle d’un argumentaire en faveur de cette position et non d’une preuve : dans ce genre de sujet, on ne peut, au sens strict, prouver des choses.

Mais la question de l’autorité en éducation se pose aussi sur un autre plan, et elle est là aussi cruciale.

L’autorité d’éduquer

Cette fois, la question posée demande de décider à qui revient l’autorité d’éduquer.

Les parents peuvent bien entendu la revendiquer. Le fait de faire soi-même ou de confier à des tuteurs privés l’éducation de ses enfants a ainsi longtemps été une pratique courante, entre autres chez les plus fortunés ou les plus éduqués.

De nos jours, un peu partout, y compris chez nous, l’éducation à domicile devient d’ailleurs de plus en plus populaire. Sa pratique soulève des questionnements et est présumée, ici et là, demander des justifications, des garanties, des encadrements.

Une autre manière de donner une grande, voire, en certains cas, décisive importance aux parents est de privatiser l’école. Cette option peut bien entendu se décliner de diverses façons, que vous connaissez, et notamment par des écoles confessionnelles.

Il est encore une autre manière d’en un sens privatiser l’éducation. Elle est moins connue ici, où elle n’est pas pratiquée, mais je veux tout de même la rappeler puisqu’elle a déjà été au programme d’un parti politique. Elle a été imaginée par l’économiste Milton Friedman et consiste, pour l’État, à donner aux parents des bons annuels correspondant à la valeur de la scolarité de leur enfant et de les laisser ensuite libres de les dépenser à leur guise sur le marché de l’éducation ainsi créé.

Mais un autre candidat au titre de détenteur de l’autorité d’éduquer est bien entendu l’État. Un argumentaire en sa faveur insiste sur son droit à pouvoir compter sur des citoyens dans l’exercice de la démocratie, des citoyens éclairés par le savoir, et il rappelle la forte tension possible entre cette exigence et la privatisation par les parents de l’autorité d’éduquer.

La transmission de savoirs par l’État est alors présentée comme un compromis acceptable laissant aux parents une part légitime de leur autorité. Dans la modernité, c’est chez Condorcet que ce type d’argument va exemplairement être déployé, en faveur de ce qu’il appelait l’instruction publique.

Un autre argumentaire en faveur de l’État peut être, et a été, invoqué, un argumentaire qui fait cette fois valoir le droit de l’enfant à un avenir ouvert. Cela exige cette ouverture vers le monde du savoir permettant de se forger une personnalité qui pourra fort bien être en tension avec celle qu’il a reçue au sein de sa famille. L’école est le lieu où un choix devient possible pour l’enfant, un lieu qui contribue à faire en sorte que son avenir soit ouvert.

On aura deviné qu’il s’agit ici encore d’un argument en faveur de la laïcité de l’école, et ce n’est pas un hasard si l’idée française de laïcité se trouve, elle aussi, chez Condorcet.

Ces idées nous invitent à rappeler, dans les débats actuels, certaines exigences à mon avis incontournables de la laïcité en éducation.

Quelques conséquences de ce qui précède

Si on prend ces arguments au sérieux, notamment ceux concernant le droit de l’enfant à un avenir ouvert et le droit de l’État à avoir des citoyens éclairés, il ne saurait alors être question pour l’État de subventionner des écoles privées, et encore moins des écoles confessionnelles.

Plus encore, il ne saurait être question de dispenser les personnes enseignant dans de telles écoles de l’interdiction faite à celles enseignant dans les autres écoles de porter des signes religieux.

Enfin, on devrait s’assurer que ces écoles, privées ou confessionnelles, qui ne seraient plus subventionnées, suivent néanmoins, et à la lettre, le programme de formation de l’école québécoise.

Il va de soi que ce que j’ai rappelé est loin de clore le sujet de l’autorité d’éduquer. En particulier, je n’ai rien dit de cette importante réalité que les enfants ne sont pas seulement éduqués dans la famille et à l’école : ils le sont aussi par la société tout entière, sur les terrains de jeu, dans les centres commerciaux, par leurs fréquentations, par la publicité, par les écrans, par les jeux vidéo, et ainsi de suite, par quoi la socialisation se fait. Alain disait joliment que les enfants sont éduqués par la famille et par l’école, certes, mais aussi par ce qu’ils croisent sur le chemin qui les conduit de l’école à la maison.

Pour ma part, j’y vois une raison de plus pour souhaiter une véritable instruction publique et pour vouloir qu’une part de la socialisation se fasse à l’école publique et laïque, justement dans le contexte et à travers le savoir qui s’y transmet, qui est la mission propre de l’école, et qui la définit.

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15 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 11 mai 2019 07 h 26

    Très largement d'accord avec ce qui est exposé ici. Je mentionne seulement que j'approuve le gouvernement de ne pas s'embarquer dans le dossier des écoles privées à l'intérieur de son projet de loi, parce que le débat sur leur pertinence (et celle de les subventionner) dépasse de très loin celui de la seule laïcité. La question de la laïcité dans ces écoles devra se faire dans le cadre d'une réévaluation globale du système.

  • Gilbert Talbot - Abonné 11 mai 2019 08 h 08

    L'apport de John Dewey.

    John Dewey voulait aussi que l'école soit un milieu de vie où on forme les jeunes à la vie démocratique en les amenant à participer à la gestion de l'école et de leurs classes. L'école, particulièrement dans les milieux défavorisés, doit devenir une forteresse qui protège ses habitants des assauts du monde extérieur, de la drogue, des abus sexuels, de la mafia etc. Cependant, l'école doit aussi former de bons citoyens, comme à Athènes, des citoyens capables de participer aux décisions importantes concernant le mieux-être de tous, par la création des lois et leur adoption, par La Défense des Droits et le respect de la justice. Cependant, l'élève n'est pas un soldat obéissant à une autorité extérieure. Il est un être libre, capable de penser par lui-même et de décider par lui-même ce qui est mieux pour lui et pour sa société.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 mai 2019 13 h 02

      Pour Athènes M. Talbot, 90% de la population étaient des esclaves. Les autres des citoyens. En moyenne, il y avait jusqu'à quatre esclaves par maison. C'est "ben" pour dire.

    • Gilbert Talbot - Abonné 12 mai 2019 00 h 39

      Je le savais M. Dionne, mais tout de même c'est de là que vient la démocratie, aussi minime que soient ses débuts. C'est comme la déclaration des droits de l'homme ou le vote des femmes. Ça pris du temps avant que ça couvre tout le monde. Et même l'esclavage, il paraît qu'il y en a encore aujourd'hui. Raison de plus pour bien éduquer nos enfants à la citoyenneté et à la démocratie.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 mai 2019 17 h 30

      Et là, je suis d'accord avec vous M. Talbot. Il faut débuter en quelque part, tout comme pour le projet de loi 21 sur la laïcité.

  • Jacques Morissette - Inscrit 11 mai 2019 08 h 13

    Votre texte est intéressant.

    L'éducation, pour qui n'est pas de bonne foi, peut-être un moyen de faire entrer des enfants dans une cage, à leur insu.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 11 mai 2019 08 h 52

    Sur ce chemin...

    ...je vous suis c'est certain!

    Je vous suis également pour l'article concernant les écrans à l'école! En gardant inflexiblement en tête que le «numérique» est un moyen et non une fin de l'éducation, instruction incluse. Si la programmation est un moyen intéressant pour apprendre les opérateurs logiques en action, il n'en demeure pas moins que l'un des objectifs de l'éducation est que ces habilités supérieures de compréhension de la logique deviennent des habitudes dans la communication, dans la pratique sociale, dans la vie courante, bref pour cette raison populaire chère à CONDORCET.

    Hélas, il faut craindre que certains participants de l'éducation se laissent emporter par la mode des applications web (ex. Xtramath)... Enfin, à la maison, depuis que j'ai lu PAGANI, on limite l'utilisation de la télé-jeux vidéo à 30 minutes/jour. Pour le français, la mathématique, l'anglais et la musique: études à l'appui, fidélité au papier-crayon et au doigté réel sur le piano!

    Denken ist ein Handwerk!

  • Claude Bernard - Abonné 11 mai 2019 15 h 06

    L'école publique est laïque au Québec depuis qu'elle existe

    La petite école de rang était laïque, les écoles publiques à Montréal, du moins celles pour garçons, l'ont toujours été.
    Les colléges privés étaient religieux.
    Ce qu'on veut ajouter à une laïcité qui fait très bien son travail dans les écoles publiques, c'est un interdit, une discrimination, une sélection quasiment raciste, absolument contraire aux droits reconnus par les Nations Unie, sans améliorer la laïcité d'une manière mesurable ou même observable.
    Sans autre but, en réalité, que de développer une émancipation virtuelle du peuple canadien français dans un horizon de 50 ans, autrement dit dans un avenir invérifiable.

    • Gilbert Talbot - Abonné 12 mai 2019 00 h 45

      Non, M. Bernard, l'école au Québec á été confessionnelle, catho ou protestante, jusque dans les années 1990. Vous le savez bien on y enseignait le catéchisme, on y apprenait nos prières, les réponds de la messe en latin et tous les sacrements. L'école québécoise était imbibée de religion.

    • Claude Bernard - Abonné 12 mai 2019 14 h 12

      L'adminstration et le corp enseignant étaient laïques dans les écoles pour garçons.
      Les filles allaient dans un couvent où des sœurs formaient le corp enseignant.
      On peut y voir une différence fondamentale
      On avait des cours de religion mais pas de récitation de prières à tous les matins, ni de soutanes dans les classes, ni de messes obligatoires etc...
      Cela est assez laïc à mon goût.