La culture yiddish dans nos aujourd’hui

Allez savoir où le débat sur la laïcité entraînera les Québécois, à l’heure où deux camps opposés se braquent. Dans l’ombre, cette propension à prendre en grippe les figures de la diversité, boucs émissaires des frustrations nationales.

Il doit y avoir moyen de traverser avec plus de respect ces phases de turbulence, quelle que soit notre position sur le sujet. Chose certaine, vous et moi gagnons à lever les voiles d’ignorance entre le « Nous » et le « Eux ».

Du moins l’art aide-t-il à remiser ses préjugés. Mardi soir dernier, Radio-Canada présentait un reportage sur de jeunes Indiens ayant popularisé les danses de Bollywood à l’île du Cap-Breton, à la grande joie de la population locale ; lien entre les cultures, sur timides espoirs de lendemains moins crispés.

Ainsi, tenez l’autre soir, je suis allée voir la première du spectacle Indecent au Centre Segal dans Côte-des-Neiges. Là-bas, on croise la faune de la communauté juive de Montréal, si éloignée de celle du TNM et des théâtres francophones. Des visages différents au parterre, une autre énergie, des façons distinctes de parler et de bouger, d’autres spectacles surtout, ancrés dans des réalités sociales définies mais visant le rayonnement universel, comme partout.

Les politiques d’Israël sont une chose. Reste que la communauté juive a beaucoup apporté à notre métropole, dans le champ du mécénat musical, architectural et muséal surtout. D’où la petite visite en ses quartiers phares, histoire de capter des fragments d’un héritage méconnu, en songeant à part soi : « Quand même, on devrait se fréquenter davantage. Elle aligne parfois des boîtes cloisonnées, notre carte municipale. »


 

Alors j’ai plongé dans Indecent, mis en scène par Lisa Rubin, avec dix interprètes, en piste au Segal jusqu’au 19 mai. Cette pièce contemporaine de Paula Vogel, très populaire cette année en Amérique du Nord, s’amarre à la Grande Histoire, avec danses et chants yiddish irrésistibles, un côté Broadway. Clarinette, violon, accordéon, vidéos s’y donnent rendez-vous sur fond d’humour, d’amours interdites, de censure théâtrale, d’hommage à la scène, entrelacés sur plusieurs décennies.

Indecent s’articule autour du destin d’une pièce véridique, The God of Vengeance, écrite en 1906 par le Juif polonais Cholem Asch. Celui-ci aura été le premier auteur yiddish reconnu sur la scène internationale. Après la Première Guerre, il avait fait la navette entre sa patrie d’origine, la France et les États-Unis, découvrant les horreurs de la Shoah, avant sa vieillesse en Israël puis sa mort à Londres en 1957 ; citoyen du monde fidèle à ses origines.

Son The God of Vengeance traitait d’amours lesbiennes passionnées sous le toit d’un propriétaire d’un bordel dans une ville russe à une époque où le sujet apparaissait hautement sulfureux. Ajoutez que certains archétypes sur les Juifs et l’argent comme sur leur rôle présumé de marchands de chair, en plus d’une Torah brandie à bout de bras, faisaient tiquer des rabbins. Plusieurs y voyaient de l’eau versée au moulin des antisémites et Asch lui-même aurait cessé de le présenter après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui n’avait pas empêché en amont les tournées européennes puis américaines de cette pièce, en yiddish et en anglais, avant que la production ne se casse le nez. Retirée de l’affiche à Broadway en 1923 sous accusation d’incécence, puis ballottée jusqu’au sein du ghetto juif de Lodz en plein 3e Reich, sa trajectoire embrasse les tragédies du XXe siècle.

Pourtant, c’est bien pour dire… The God of Vengeance, dont les extraits en leitmotive parsèment comiquement le spectacle de Paula Vogel, a des échos contemporains. Liberté d’expression, droits des minorités sexuelles et culturelles, place du religieux dans la société, clichés ethniques dénoncés : plus ça change… Cette histoire troublante, piquante et controversée, frappée au sceau du nazisme, se raccroche bel et bien au train de nos débats du jour.

Et regardant danser et jouer ces comédiens-musiciens sur la scène du Centre Segal, je me suis retrouvée, par-delà la couleur et les sons si fascinants de cette vieille culture yiddish d’Europe de l’Est, en plein XXIe siècle les deux pieds sur le macadam montréalais, avec des camps qui s’enflamment et se braquent, comme toujours.


 

Me voici en France et bientôt à Cannes, où tant de grands films issus des quatre coins du monde éclairent des sensibilités différentes. Pourtant, le brassage des cultures, on le constate d’année en année, n’empêche pas toujours ceux qui portent des oeillères de s’en départir, même dans des milieux dits éclairés. L’art n’est pas une panacée, mais une porte par où s’engouffrent ceux qui ont envie d’élargir leur champ de conscience. C’est peu et c’est énorme. On mise sur lui…

Cette chronique s’interrompt jusqu’au 6 juin pour cause de festival à couvrir.

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