Mères de tout poil

Elles tiennent l’arche de la SPCA à pleins bras: Amélie Martel avec Trotsky, Stephany Suszko avec Cia, Élise Desaulniers avec Phoebe, Kali Verville avec Bubbles et Valérie Montpetit avec Gina.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Elles tiennent l’arche de la SPCA à pleins bras: Amélie Martel avec Trotsky, Stephany Suszko avec Cia, Élise Desaulniers avec Phoebe, Kali Verville avec Bubbles et Valérie Montpetit avec Gina.

C’est l’Arche de Noée avec un « e ». Couplée à un centre de jour, un hôpital, une garderie, un orphelinat, un CHSLD, des soins palliatifs et l’aide médicale à mourir sur demande, une « DPJ » avec une dizaine d’inspectrices qui enquêtent, une pouponnière et des bénévoles (400) qui viennent faire marcher les chiens, changer la litière des chats, nourrir les chatons au biberon, jeter du pain aux pigeons qui tirent de l’aile, parler aux lapins, apprivoiser le cochon vietnamien et caresser les tortues. J’exagère, elles ont une bonne carapace et pas tant besoin d’affection.

Je ne parle pas des coqs qui cocoricotent, des rats qui se cherchent un drummer de punk-rock et des cochons d’Inde qui s’adoptent par paire sous peine de crever d’ennui. Le couple, y’en a qui ne peuvent vivre sans.

On nous annonce par l’entremise de l’ONU qu’un million d’espèces d’animaux, d’oiseaux et d’autres bibites vivantes sont menacées à cause des humains. On s’en doutait un peu depuis les explorations médiatisées de l’amiral Jean Lemire, mais ça nous prenait un autre rapport scientifique pour lever le drapeau.

J’en ajoute une, d’espèce, l’homme, en quasi-voie d’extinction, du moins à la SPCA de Montréal, où près de 90 % des effectifs sont féminins. De toute façon, à la vitesse où l’on stérilise 40 animaux par jour — deux salles d’op et quatre vets —, j’y songerais à deux fois avant d’aller me la jouer « sauveur de l’humanité » ici. Des plans pour qu’on te castre définitivement. D’ailleurs, on parle d’animaux « non humains » dans ce lieu où la cage règne faute de mieux.

Le langage antispéciste, c’est un peu grâce à leur directrice, Élise Desaulniers. Cette végane féministe militante de longue date a été propulsée à la tête de cet OSBL à un moment de crise et ne l’a pas quitté depuis deux ans. Une femme, une première en 150 années d’existence : « Quand on met une femme à un poste de direction, c’est parce que tout chie. »

Une autre femme à un poste de direction, Valérie Plante, a reçu Élise et son coq Tomy à l’hôtel de ville récemment. Bouchées véganes au cocktail en prime. Tomy adore se pavaner et il est très sociable. « Y’a pas de différence entre Tomy et un chat. Il est même plus intelligent que mes deux chats », confie la directrice, qui a déjà écrit un livre sur les vaches et l’industrie laitière. « Mais qui prend le temps de connaître un coq ? » Un harem de poules, et au risque d’y perdre des plumes…

Du Barreau au bien-être animal

En incluant les pussy patrols qui sillonnent les rues pour amener des chats errants à soigner et stériliser avant de les retourner dans leur « milieu », les familles d’accueil qui adoptent temporairement, les animaux de ferme et exotiques dont elle a aussi la charge, la SPCA s’occupe de 15 000 non-humains par an. Et plus de 90 % d’entre eux finissent par trouver l’amour.

Élise gère 125 employé·es, surtout « es », et un budget de huit millions de dollars dont sept proviennent de petits dons de madames minous qui s’émeuvent en revisionnant le film Chacun cherche son chat.

« J’avais réfléchi sur le pouvoir et les femmes et je me disais que ça ne pouvait pas être pire que ceux qui étaient là avant », dit la d.g. historique. « J’essaie de transmettre ça aux filles qui travaillent ici. Y’a des études sur le confidence gap. Les femmes attendent d’être surqualifiées, n’osent pas négocier. Les gars, non. Si t’es capable de faire ton barreau, tu peux faire n’importe quoi. »

La cause des animaux passe avant le souci de me ridiculiser

De fait, la directrice du bien-être animal, Amélie Martel, 27 ans, est avocate et a étudié en droit médical et d’immigration. Elle supervise une équipe de 30 animaux humains : « Aucun rapport avec ma formation, mais j’étais bénévole ici ! »

Amélie est typique des filles qui travaillent dans les vieux murs de l’édifice de la rue Jean-Talon, pour la plupart mamans d’animaux, dans la vingtaine ou la jeune trentaine, tatouées, piercées, véganes, ou les trois, avec un instinct maternel exacerbé pour tout ce qui miaule, aboie, caquette et couine.

Ça ne prend pas l’intelligence d’un hamster (mes excuses, mais tourner sept kilomètres par nuit dans une roue, ça laisse dubitatif) pour comprendre que ce job n’a jamais de fin, qu’il y a toujours des problèmes et des feux à éteindre, que vous pouvez vous sentir dépassée par la détresse et déprimée par l’impuissance même si vous ne dépendez pas de la compassion de Gaétan Barrette.

Tout comme l’homme, les animaux ressentent le plaisir et la douleur, le bonheur et le malheur

« Jake et Ulysse m’inquiètent, informe Amélie en réunion. Ah oui, et ça nous prend des candidats à présenter pour le gala du 150e, le 12 juin. »

Elle repasse avec ses assistantes les cas de dépression et d’anxiété (aussi nombreux que chez les maîtres, au final), les « qui mangent pas », les « qui sont agressifs », les « qui sont prêts pour l’adoption », les « sans médailles mais aimants », les « obèses », les pitbulls… passons.

Tofu et 69

Cela n’étonnera personne, les filles travaillent pour des pinottes et se brûlent à l’ouvrage, même la comptable au « CV hallucinant » qui a préféré un p’tit salaire dans ce refuge pour animaux sans pedigree. Et elle sait compter. « C’est une shoppe de filles. Ça vient du coeur, c’est pas rationnel, travailler ici ! » confirme la d.g.

Ce ne l’était pas davantage au XIXe siècle, et le care a toujours été le propre d’un certain élan féminin : « En fait, les militantes qui s’insurgeaient contre la vivisection, les féministes suffragettes, se projetaient dans la cause animale, explique Élise. Elles se sentaient des citoyennes de seconde classe elles aussi. Le masculin l’emporte encore sur le féminin. »

C’est parce que les animaux ne causent pas qu’il faut plaider leur cause

Élise est la seule directrice de tous les refuges animaux au monde à avoir écrit un texte dans un livre de réflexions écoféministes sur le « Steak and Blowjob Day », le 14 mars, un mois après la Saint-Valentin, où madame a reçu chocolats et roses. « L’idée, c’est qu’il n’y a pas mieux qu’une entrecôte et une pipe pour rendre un homme heureux. » L’essai s’intitule Donnez-leur des pipes et du steak et il vaut le détour. Elle y explique l’amalgame indécrottable établi entre la virilité et la viande.

Elle termine en écrivant : « Et si on célébrait plutôt le tofu et les 69 ? » Sur son bureau, une étiquette est collée : « Tofu never screams. » On la croit sur parole.

JOBLOG: La « femme de »

Que j’ai aimé ce film, The Wife, avec Glenn Close et Jonathan Pryce, qui met en lumière toute la difficulté de la création, le rôle de muse, de « femme de », de la légende fabriquée. Joe gagne le Nobel de littérature et Joan le soutiendra en tout… jusqu’au coup de théâtre final. Une grosse balloune qui pète. En location sur iTunes.


Adoré Tables véganes, menus d’ici et d’ailleurs, une initiative d’Élise Desaulniers, de la SPCA et de la designer et styliste Patricia Martin. Ce véritable livre de gastronomie met en avant des recettes de plusieurs pays, mais aussi d’ici. Cuisine juive marocaine, jamaïcaine, péruvienne, vietnamienne ou sri-lankaise, c’est appétissant et ça renouvelle le genre. Entre les empanadas de jacquier braisé, le « porc » caramélisé et crêpes vietnamiennes, le nuoc mam sans poisson, le tofu frit à la citronnelle et un menu italien dont les fleurs de courgettes farcies de ricotta d’amandes, de quoi s’inspirer avec le beau temps et les jardins qui reviennent. Sans tuer personne.

Visionné la prise de bec entre l’antispéciste végane Aymeric Caron et Mathieu Bock-Côté à l’émission Deux hommes en or la semaine dernière. J’ai mangé avec Aymeric Caron le lendemain et il m’a mentionné qu’il n’avait pas besoin de venir au Québec pour se taper une pâle copie d’Alain Finkielkraut. C’est dit.

Aimé Le grand livre des licornes, de Selwyn E. Phipps, illustré par Harry, Zanna Goldhawk et Helen Dardik. À lire ce manuel officiel d’un animal dont on entend parler partout, on finit par croire qu’il existe vraiment. On le trouve au pays des licornes, dans les montagnes, sous les eaux, dans les déserts et l’imaginaire. Les licornes sont véganes et on peut communiquer avec elles par le chant, la lumière, la télépathie, les rêves et les éclairs. Un bouquin adorable pour tous les âges, même si c’est conseillé pour les 5 à 10 ans.

Parcouru le nouveau livre Au nom des animaux, de Virginie Simoneau-Gilbert, sur l’histoire de la SPCA depuis 1869. Ce livre d’archives nous en apprend beaucoup sur les refuges, notamment sur le rôle des femmes, et fait revivre des citations suaves, dont celle-ci de la poétesse Marie Huot, en 1890 : « C’est parce que ma chair a saigné, parce que mon coeur a été broyé, parce que j’ai connu les misères, les humiliations, c’est aussi parce que j’ai senti les égoïsmes, les lâchetés et tous les instincts de l’animalité remuer mes entrailles que je me penche vers la bête déchirée, gémissante, repoussante et méprisée, ensauvagie à la fois par les brutalités de l’homme et les fatalités de la nature. »

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9 commentaires
  • Gilles Daigle - Abonné 10 mai 2019 08 h 32

    Aymeric Caron donneur de leçon ?

    Ce journaliste nous apostrophe collectivement pour dire essentiellement que l'espèce humaine est néfaste pour tout ce qui vit sur la planète terre. Sauf que sa superbe méprisante me rebutte au plus haut point. Il incarne (si je peux me permettre l'usage du mot), non pas une idée forte mais davantage une supériorité morale qui rebute. Je crois que nombreux sont les humains qui ont amorcé une réflexion sur leur condition et sur la condition des êtres ou espèces autres qui les entourent. Ce n'est pas ce genre de donneur de leçon manièré et figé dans une posture intellectuelle assimilable à celle des bobos parisiens qui va me convaincre en me culpabilisant. Ces gens bien repus achètent des crédits carbone pour continuer à prendre l'avion comme on prend un taxi, attérissent à Montréal ou ailleurs dans le monde où leur éditeur les envoient pour venir nous donner des leçons comme le poltron qu'il est ultimement.

  • Louise Melançon - Abonnée 10 mai 2019 08 h 53

    Végane anti-spéciste?

    Madame Blanchette, vous partagez vraiment les idées de Aymeric Caron?... Après avoir écouté la video à laquelle vous nous référez, j’avoue que je partage davantage la vision de monsieur Bock-Côté... En tout cas, votre façon de régler la chose par « c’est dit »... est vraiment courte...

  • Gilbert Talbot - Abonné 10 mai 2019 09 h 33

    Ma sélection des espèces animales.

    Il y a des animaux domestiqués, qui vivent avec nous et qu'en général on ne mange pas. Il y tous ces animaux sauvages, lions, tigres, éléphants etc. qu'on utilis dans les films de Tarzan ou dans les documents de National Geographic pour prouver les thèses de Darwin sur l'évolution des espèces et le darwinisme social, qui place l'homme en haut de l'échelle de l'évolution et qui à ce titre peut tuer et manger tous les animaux plus bas que lui dans l'échelle. Et intra spécie, l'homme-mâle, blanc, anglo-saxon, domine tous les autres et prend le droit d'exploiter, guerroyer, éliminer tous ceux des races inférieures, y compris les femmes, particulièrement.
    Et il y a enfin tous ces animaux veau, bœuf, poulet, porc, mis en saucisse ou manger cru pour le grand plaisir des grands et petits gastronomes de fin de semaine. J'avoue que je suis encore de ceux-là. J'adore le bacon, mais exècre MBC, pour ses propos absolument indigestes.

    • Gilles Daigle - Abonné 10 mai 2019 14 h 19

      @gilbert.talbot
      Tout comme le caviar peut être indigeste aux mangeurs de hot-dogs de la belle province... All dressed ?

  • Clermont Domingue - Abonné 10 mai 2019 10 h 06

    La connaissez-vous?

    Blague des années 50. A un homme trop entreprenant, une femme dit; ( Je suis une femme frigidaire) Il lui répond; ( Justement, j'ai un petit morceau de viande à mettre dedans.)

  • Jacques Gagnon - Abonné 10 mai 2019 13 h 23

    Pas la bonne approche

    « végane féministe militante de longue date », ça fait peur. Il y a une sorte de hargne culpabilisante difficile à avaler dans ce miltantisme. Vous devriez voir aisément que ça ne mènera à rien. Le respect de la vie ne passe pas par vos militantes. Ces animaux ne devraient tout simplement pas se retoruver où elles les trouvent. Ils n'ont pas les sentiments que vous leur prêtez. En fait personne ne sait ce qu'est d'être un chien au service des humains. Dans l'écologie, il existe des formes de parasitisme, le mutualisme, le commensalisme et autres qui suppose une relation bénéfique ou neutre entre les êtres. On ne peut pas dire que les pucerons sont les esclaves des fourmis, pas plus que les vaches ou les poules, de l'humain.

    Tout cela se résume à du militantisme et de l'activisme.