Pitié pour l’école

Dans la Rome antique, le citoyen qui briguait une fonction publique devait revêtir une toge blanche avant d’aller faire campagne sur le forum. C’est par la blancheur de sa toge traitée à la chaux qu’on le reconnaissait. Mais, c’est aussi en revêtant cette étoffe grossière qu’il abandonnait symboliquement ses anciens habits plus luxueux marquant son appartenance et sa richesse pour entrer symboliquement dans sa nouvelle fonction, celle de candidat au service public. Il fallait d’abord s’effacer symboliquement avant de prétendre briguer les plus hautes fonctions. De « candidus », qui désignait celui qui était vêtu de blanc, nous est resté le beau mot de « candide ».

On s’étonne de découvrir qu’en des temps aussi reculés, et dans ce qu’on appelait déjà une République, on ait pu accorder une telle importance au message que projetait un simple morceau de drap blanc. Et pourtant ! Deux millénaires plus tard, les signes religieux portés par les fonctionnaires ou les enseignants ne peuvent pas eux non plus être renvoyés dans le domaine de l’insignifiance. D’autant plus que, contrairement à nos bienheureux sénateurs, nous vivons à une époque où l’image est devenue reine.

 
 

Le débat passionnant qui se déroule ces jours-ci en commission parlementaire sur le projet de loi 21 aura au moins eu le mérite de braquer les projecteurs sur quelques questions essentielles. Parmi elles, l’école et les enseignants, sans lesquels il serait totalement futile de parler de laïcité. Alors qu’il repoussait jusque-là l’idée du revers de la main, Gérard Bouchard en a surpris quelques-uns en ne se montrant pas totalement fermé à l’idée d’interdire aux enseignants de porter des signes religieux. Mais, voilà que du haut de sa superbe, l’ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor exige des preuves que ces signes religieux entraîneraient une forme, dit-il, « d’endoctrinement ».

Mais, de quelles « preuves » veut-on parler ici ? En exigeant des études — « scientifiques » précise-t-il —, l’ancien commissaire fait mine de croire que la neutralité dans la parole, les gestes et l’apparence ne serait pas intrinsèquement liée à la fonction même de l’enseignant laïque. Ce n’est pas un hasard si l’un des premiers à le comprendre fut le sociologue Guy Rocher. Or, son témoignage publié dans Le Devoir du 30 janvier 2014 vaut toutes les « études scientifiques ».

« Les hommes en soutane (blanche, brune, noire) qui m’ont enseigné les sciences sociales dans les années 1940 n’en perdaient pas pour autant leur légitimité scientifique, dit-il. Mais leurs costumes témoignaient sans aucune équivoque, par leur "apparence", que nous étions dans une université catholique, tenue à être respectueuse de la doctrine de l’Église catholique. Peut-être faut-il avoir assisté au passage de la soutane à l’habit civil (avec col romain) chez ces mêmes hommes pour comprendre combien les "apparences" comptent, pour ceux qui portent le costume et pour tous les autres de leur entourage. »

N’en va-t-il pas de même pour l’enfant qui se retrouvera devant une maîtresse voilée ou un enseignant portant la kippa ? La force de l’image ne le convertira probablement pas (elle pourrait même susciter la révolte ou le sarcasme, ce qui n’est guère mieux), mais elle lui imposera, « sans aucune équivoque », comme dit Rocher, une forme de silence gêné. Un silence dont il n’est pas besoin d’études pour savoir qu’il entre radicalement en contradiction avec le lieu de savoir, de liberté et de critique que doit être une école.

L’intelligence de l’ancien membre de la commission Parent ne tient pas seulement à sa riche expérience. Il tient à sa façon d’aborder la question. Là où Bouchard exige des chiffres et des études complexes, Guy Rocher se contente de regarder le monde avec son regard perçant de sociologue. Comme à l’époque du rapport Parent et à celle de la loi 101, il refuse de se laisser enfermer, comme le font Bouchard et Taylor, dans une logique juridique abstraite. Dans la lettre citée plus haut, Guy Rocher disait d’ailleurs se méfier des abus du terme « droit ». Il rappelait que le rapport Parent n’avait pas été inspiré par « une logique abstraite, mais plutôt par une logique politique, sociale », et, ajoutait-il, « morale. »

 
 

C’est d’ailleurs parce que le rapport Parent et la loi 101 ont été pensés hors du carcan juridique, notamment canadien, qu’ils ont permis d’élargir le champ de nos libertés politiques. La pensée juridique a certes sa place, mais au service de l’émancipation politique. « Il me semble bien avoir compris que, pendant les quelque 60 années où j’ai enseigné à l’université, je participais à un très large consensus selon lequel nous n’affichions jamais nos convictions religieuses et politiques dans les salles de cours et dans nos relations avec les étudiants », concluait Guy Rocher.

Des vieux t-shirts de Safia Nolin aux voiles de madone des candidates de Québec solidaire, toutes ces images regorgent de messages. Et il n’y a pas à s’en offusquer. Notons simplement qu’à une époque où l’envahissement des images commerciales, politiques et religieuses frise la saturation, le lieu où l’on forme des citoyens devrait en être préservé. Pitié pour l’école !

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