La longue piste

Le 28 février 1986, autour de 23 h, le premier ministre social-démocrate de la Suède, Olof Palme, sort d’un cinéma de Stockholm avec sa femme, Lisbeth. Ils décident de rentrer chez eux à pied. L’homme d’État se balade sans le moindre garde du corps. Il faut dire qu’on est loin du bain de foule : les rues sont glacées, il fait froid, et les comptes rendus donnent l’impression d’un flux de badauds clairsemé. L’homme qui a dominé la scène politique de son pays pendant presque vingt ans est forcément une figure connue du public. Proverbiale réserve des Nordiques : Palme et son épouse, un vendredi soir, le long d’une grande artère de la capitale, peuvent se promener en ville comme s’ils étaient seuls au monde.

Or, deux types semblent les précéder sur le trottoir, tandis qu’un autre les suit, si bien qu’un passant, croisant son premier ministre, croira apercevoir les gardes du corps absents. À un coin de rue, un homme s’approche du couple par-derrière et tire dans le dos d’Olof Palme une balle de calibre 357 Magnum qui lui sectionne la moelle épinière et ressort en laissant, dixit l’auteur Stieg Larsson, « un trou assez grand pour y loger un chapeau ». La mort est instantanée.

Le dossier de l’affaire Palme

Quant à l’assassin, jouissant apparemment de la sorte de veine de bossu qui a fait défaut aux John Wilkes Booth (Lincoln), Raoul Villain (Jaurès), Oswald (JFK) et autres Siran Siran (RFK), il s’éloigne en courant et disparaît au bout d’une rue pour plus tard se fondre dans le décor, bien peinard, sans avoir de comptes à rendre devant l’Histoire.

C’est ainsi que se présente, pour reprendre les mots de l’écrivain suédois Jan Stocklassa (La folle enquête de Stieg Larsson, Flammarion, 2019, traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes), « le petit noyau dur des faits tout entier recouvert d’une sombre couche de présomptions et de mensonges ». En 2011, un quart de siècle après le crime, le dossier de l’affaire Palme occupait 3600 classeurs aux archives policières et les enquêteurs qui continuaient de s’échiner dessus recevaient encore une moyenne de trois appels par jour. Pas moins de 130 personnes avaient avoué le meurtre…

Ancien opposant à la guerre du Vietnam, ami du peuple palestinien, grand pourfendeur de l’apartheid sud-africain, entre autres causes embrassées par ce dirigeant gauchiste qui incarna pendant toute une époque, aux yeux du monde, la social-démocratie historique et le modèle scandinave, Palme était aussi aimé des esprits progressistes que profondément détesté à droite, où on lui reprochait, bien évidemment, de vouloir vendre son pays aux Soviétiques…

L’enquête, donc. « […] c’est la première fois dans l’histoire, je crois, qu’un chef d’État est assassiné sans qu’on ait la moindre idée de l’identité de son assassin », écrit, trois semaines après l’attentat, Stieg Larsson à un ami londonien. Il n’est alors pas encore l’auteur d’une trilogie romanesque célébrée. Il bosse comme illustrateur dans un grand quotidien de Stockholm. Ce bourreau de travail a aussi un dada : rechercher et collectionner documents et informations sur les réseaux suédois de l’extrême droite.

La légende de Stieg Larsson

En même temps qu’il regarde les services policiers s’égarer du côté des indépendantistes kurdes, puis de la thèse du déséquilibré solitaire, Stieg Larsson va rapidement démarrer sa propre enquête. Ses recherches et ses réflexions autour de la mort de Palme vont constituer, en quelque sorte, ses premiers pas dans le domaine de la fiction. Dans la même lettre à l’ami londonien : « Quelle story ! Parfois elle avance au rythme effréné d’un roman de Robert Ludlum. D’autres jours elle ressemble plus à un crime d’Agatha Christie […], les spéculations, les pistes qui ne mènent nulle part, les rumeurs, et les tarés, et les types-qui-savaient-tout-depuis-le-début, les coups de fil, les témoignages anonymes, ceux qui t’émeuvent, et cette impression que tout va s’effondrer d’un instant à l’autre — tout ça pour ne mener à rien qu’à encore plus de confusion. »

Connaissez-vous la légende de Stieg Larsson, ce gros fumeur qui claque d’un infarctus à 50 ans sans savoir que la trilogie des Millenium qu’il vient tout juste de boucler se vendra à 80 millions d’exemplaires et que le jackpot va passer sous le nez de sa compagne de vie qu’il a négligé de coucher sur un testament ?

Stocklassa, en suivant un des fils de l’affaire Palme, a croisé la piste suivie par Larsson, et le voici qui reprend l’enquête, qu’il la pousse plus loin… Il a de la chance. Il aura connu la grande aventure qu’est ce genre de livre dans lequel s’engouffrent des années entières de votre existence et où la rigueur doit s’allier à l’imagination pour forcer la réalité comme on force un coffre. Services secrets, infiltrations, personnages louches, désaxés et marchands de canons, tels sont les piments de cette histoire. Avec peut-être même, en prime, la vérité. Aux dernières nouvelles, l’assassin courait toujours.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Anne Sarrasin - Abonnée 11 mai 2019 09 h 03

    Merci Monsieur Hamelin

    Et bien en voià un qui s'ajoute sur la liste de ceux à lire. Merci Monsieur Hamelin, tout ça semble captivant. Non seulement, vous savez honorer ceux et celles qui doivent être lus mais votre plume elle-même s'avère tellement captivante. Merci encore et continuez à nous faire connaître d'autres petits bijoux.