Pierre Mignot, à l’ombre de sa lumière

Québec Cinéma vient de dévoiler le nom du lauréat de l’Iris hommage de l’année, décerné à l’unanimité de ses pairs : Pierre Mignot. Les cinéastes Louis Bélanger et Léa Pool, avec qui il a beaucoup collaboré, venaient l’entourer mercredi au moment de l’annonce. D’où l’envie dans cette foulée de lever aussi notre chapeau à l’homme de caméra auquel le septième art québécois doit tant de ses plans et de ses ambiances.

Ses images magnifiques du J.A. Martin photographe de Jean Beaudin, film qui avait valu à Monique Mercure le prix d’interprétation à Cannes en 1977, ou celles lancinantes d’Anne Trister et d’À corps perdu de Léa Pool ne portaient-elles pas sa marque visuelle dont il revendique pourtant l’invisibilité ? Ajoutez celles de C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Vallée, de Mario de Jean Beaudin avec beauté des îles de la Madeleine en fond de décor, du Maria Chapdelaine de Gilles Carle, d’Une journée en taxi de Robert Ménard, d’Un dimanche à Kigali de Robert Favreau, de tant d’autres.

 

Voici en pleine lumière cet amateur d’ombre. La Cinémathèque québécoise lui consacrera plus tard en mai une expo de photos de tournage en plus d’une mini-rétrospective de cinq films. En juin, il compte dédier en partie son prix Iris hommage aux techniciens des films, ses semblables, ses frères.

Les directeurs photo sont souvent d’une humilité troublante, loin des feux de la rampe, si attentifs à l’émotion, au mouvement, à la vérité, à éclairer qu’ils s’y oublient eux-mêmes. Surtout Pierre Mignot. On l’aura vu se couler dans la proposition cinématographique de tant de maîtres d’oeuvre, dont Robert Altman, épouser un style, une pulsion, pour mieux s’effacer au détour.

Une enfance dans la Petite Italie, coin Beaubien et Saint-Laurent dans un milieu modeste où il eut à 12 ans l’appel de la vocation en découvrant le travail en chambre noire du frère d’un ami, aide à garder les pieds sur terre. Survolant avec moi ses années d’images, il s’arrête pourtant un moment : « C’est vrai que j’ai eu une belle carrière. La chance… »

Il aura pris la barre de deux fictions Les Amazones et Blue la magnifique ainsi que du documentaire Sous le vent,mais la direction photo fut sa boussole et son gouvernail.

Longtemps amoureux fou de pellicule, Pierre Mignot goûte désormais la sensibilité du numérique, tout en persistant à miser sur l’éclairage ; souci d’un routier de l’argentique.

La relève, il la salue bien bas, particulièrement celle des femmes, à la photo comme à la réalisation des films, leur trouvant une vitalité admirable. Aux jeunes, il a envie de lancer : « Tournez, pétez-vous la gueule, essayez des choses, explorez ! Go ! »

Ces jours-ci, il travaille à l’étalonnage du film en partie autobiographique de Louis Bélanger Vivre à cent à l’heure. Je l’écoute évoquer l’envie de réduire son rythme en se réservant surtout pour ses cinéastes d’élection, sans trop le croire, tant l’univers des plateaux le stimule, mais il s’est beaucoup remis à la photographie, premières amours jamais sacrifiées.

 
 

Elle aura fasciné bien du monde ici, sa collaboration au cours des années 1980 et 1990 avec le géant américain Robert Altman, neuf films, dont les titres marquants : Come Back to the 5 Dime, Jimmy Dean, Jimmy Dean, Prêt-à-porter sur l’univers de la haute couture parisienne, sauf que Pierre Mignot n’aimait guère les voyages et souffrait du mal du pays.

Hollywood, Paris et leur bal des ego, au secours ! Quand les sirènes américaines — qui lui faisaient les yeux doux après ses succès auprès d’Altman — en grisent d’autres avec leurs chants, Mignot demeurait attaché au mat du cinéma québécois. « J’ai travaillé avec de grands acteurs américains et français, mais ceux de chez nous n’ont rien à leur envier », assure-t-il. Ajoutant plus loin : « À Altman, j’ai apporté le côté documentaire de la manière québécoise, lui m’a offert son amour des acteurs et son art de les diriger. Il me logeait chez lui au cours des tournages et fut un second père pour moi. » Féconde filiation…

Douze années à l’ONF dès le début de la décennie 1970, encore sous la forte empreinte du direct, marquent son homme. Quand on a été comme lui à 21 ans l’assistant monteur de Michel Brault sur Entre la mer et l’eau douce, qu’on a bossé aux côtés de Jean-Claude Labrecque et tiré ses grandes leçons de cinéma de Bernard Gosselin, on sait sonder les coeurs et les reins. Il avait assisté au départ Gosselin sur César et son canot d’écorce, documentaire phare de 1971 sur la confection patiente d’un canot par l’Attikamek César Newashish. « Bernard avait une sorte de prescience de ce qui s’en venait et éclairait en conséquence », s’étonne-t-il encore, comme s’il avait côtoyé un voyant. Mais le côté magique du cinéma n’aura-t-il pas été le grand envoûtement de sa vie ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Caroline Jarry - Abonné 9 mai 2019 18 h 20

    merci

    Merci pour cet article. Ça fait du bien de lire sur des gens qui font de si belles oeuvres. J'ignorais que Mignot avait été si proche d'Altman. Bravo à lui pour son travail inspirant.