Produit du terroir

On a beau modifier les traits des personnages, couper une ou deux scènes qui étaient moins réussies, la reprise d’un vieux film est rarement aussi bonne que l’original. Après des années de débat sur la laïcité, tous les arguments ont été répétés ad nauseam. En 2014, la Charte des valeurs du PQ avait au moins permis de s’interroger collectivement sur autre chose que la question nationale, mais pendant combien de temps faudrait-il poursuivre une discussion dont on sait qu’elle ne débouchera jamais sur un compromis acceptable par tous ?

Le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, est parfaitement conscient de la difficulté de présenter un plaidoyer d’ordre philosophique en faveur de l’interdiction du port de signes religieux qui saurait convaincre un homme comme Gérard Bouchard. Sur ce terrain, il n’est pas de taille.

Dès l’ouverture des audiences publiques sur le projet de loi 21, M. Jolin-Barrette a plutôt fait valoir qu’il s’agit d’un « modèle typiquement québécois ». Il est nettement plus avantageux pour lui que le débat porte sur le droit de la société québécoise à élaborer son propre modèle plutôt que sur le contenu de son projet. Comme si le fait qu’il s’agisse d’un produit du terroir suffisait à le justifier.

Ceux qui s’opposent à l’interdiction des signes religieux se trouveraient donc à nier le caractère distinct du Québec. Si le procédé est plus que douteux au plan intellectuel, son efficacité politique est indéniable, comme en témoigne le sondage Angus Reid dont les résultats ont été publiés mercredi. Près des deux tiers des Québécois (64 %) appuient toujours la position du gouvernement.

     

La distribution des rôles dans cette reprise du débat de 2014 ne manque pas d’ironie. La porte-parole de l’opposition libérale, Hélène David, est indéniablement une femme intelligente, tout à fait capable de débattre à un niveau élevé. Le problème est qu’elle faisait partie de ceux qui souhaitaient voir le PLQ se rallier à la recommandation du rapport Bouchard-Taylor.

Bien sûr, Mme David ne voulait pas étendre l’interdiction aux enseignants, mais il lui faut maintenant plaider en faveur du libre choix pour tous, comme les militants libéraux en ont clairement réitéré le souhait au conseil général de la fin de semaine dernière. C’est là une de ces contorsions intellectuelles qu’impose parfois la politique, mais il demeure qu’on ne sait plus trop ce qu’elle pense réellement.

Elle peut se consoler à l’idée que le porte-parole de QS, Sol Zanetti, a dû effectuer un virage encore plus spectaculaire. À l’époque où il était à Option nationale, il soutenait que le port de signes religieux devait être interdit aux enseignants. « Le rôle de l’enseignant est de créer un environnement propice à la liberté de penser. Comment peut-il être crédible dans ce rôle s’il affiche son appartenance à une religion » ? demandait-il sur son blogue.

Après la fusion d’ON avec QS et son élection dans Jean-Lesage, il a dû ajuster son discours à celui de son nouveau parti. Il se disait très à l’aise de défendre le rapport Bouchard-Taylor, comme le caucus de QS l’avait fait dans le passé, ce qui excluait de facto les enseignants. Manque de pot, le conseil général du parti a aussi désavoué cette position et réaffirmé son appui au libre choix.

     

Heureusement, M. Zanetti n’y voit plus de problème. « Quelqu’un qui ne porte pas de signes religieux peut ne pas être neutre, alors que quelqu’un qui porte un signe religieux peut vraiment être neutre. Il n’y a pas de lien de causalité entre les deux », a-t-il expliqué. Il est vrai que les apparences peuvent être trompeuses. Quelqu’un qui porte un revolver peut ne pas être dangereux, alors que celui qui n’en porte pas peut l’être, n’est-ce pas ? Soit, il n’y a pas de lien de causalité, mais on peut concevoir que cela en rende certains méfiants.

On attendait le témoignage du philosophe Charles Taylor avec impatience. Les raisons qui l’ont amené à renier le rapport qu’il avait cosigné avec Gérard Bouchard laissent toutefois aussi perplexe qu’il y a deux ans. Alors qu’il y avait vu un rempart contre une laïcité plus radicale, le rapport lui a plutôt servi de tremplin, déplore-t-il. Plus encore, il n’avait pas soupçonné l’existence des « mouvements de haine présents dans notre société » et que le rapport aurait stimulés. Ce manque de perspicacité de la part d’un observateur aussi averti est pour le moins étonnant.

À défaut de favoriser un rapprochement, le débat sur le projet de loi 21 aura été l’occasion d’un rare moment de réflexion à voix haute d’un premier ministre sur sa propre foi. Après avoir pris la question en délibéré pendant 24 heures, François Legault n’a pas dit qu’il croyait avec certitude à l’existence de Dieu, mais qu’il la souhaitait. Personne ne l’a jamais tenu pour un grand philosophe, mais il semble faire le même pari que Pascal.

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