La croisée des chemins

« L’Europe est à la croisée des chemins. » Expression passe-partout, banale et archi-rebattue — googlez-la, juste pour voir, avec les guillemets —, mais qui énonce pour autant une vérité fondamentale de l’état du monde en 2019. Après les élections, fin mai, au Parlement de Strasbourg, l’Union européenne poursuivra-t-elle sa descente aux enfers, son chemin vers l’insignifiance politique, en route vers un divorce de plus en plus accentué entre les élites de Bruxelles et des nations en révolte ?

Ou au contraire, comme l’espère un Emmanuel Macron qui s’élève — non sans excès rhétorique — contre « la lèpre nationaliste », assistera-t-on à un sursaut de ceux pour qui, malgré tout, l’idée européenne vaut d’être sauvée, et pour qui il s’agit même d’une question vitale ?


 
 

En Grande-Bretagne, l’extrême exaspération autour du Brexit a redonné vie, notamment à travers le mouvement « People’s Vote », à l’affection pour l’idée européenne et à ceux qui la portent.

Les récentes élections municipales ont fait voir un désaveu des deux vieux partis (l’un massivement pour le Brexit, l’autre mollement contre). Et à l’inverse, une percée des verts et des libéraux-démocrates (tous deux nettement pro-Europe).

Le Brexit et ses vicissitudes auraient-ils donc changé la donne en faveur de l’Union européenne, en Grande-Bretagne et même au-delà ? Superficiellement et à court terme : possible. Sur le fond et à long terme : douteux.

La semaine dernière, le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a reçu à Budapest Matteo Salvini, officiellement numéro deux en Italie, mais en réalité le « vrai » patron à Rome… Deux « faucons » qui font aujourd’hui cause commune en dénonçant « la gauche européenne, uniformément pro-immigration », selon leurs dires (ce qui est inexact).

Paradoxe de 2019 : alors que les entrées irrégulières de migrants ont radicalement baissé depuis plus d’un an, la question reste au premier plan dans de nombreux pays. Y compris dans des pays — comme la Pologne et la Hongrie — qui n’en ont pratiquement pas accueilli.

En matière d’entrées et d’installations massives dans la période 2014-2019, seuls trois ou quatre États sont réellement concernés en Europe. L’Allemagne et l’Italie surtout.

Orbán et Salvini, qui connaissent des situations très différentes (600 000 réfugiés en Italie, proche de zéro en Hongrie), appellent à une mobilisation sur cette question, et à l’union des forces nationalistes de droite de différents pays, en vue des élections au Parlement européen.


 
 

Pourtant, ces nationalistes, qui ont la dent très dure contre Bruxelles — on peut en inclure d’autres, comme Marine Le Pen en France —, n’appellent plus aujourd’hui à une sortie de l’Union européenne, à la sauce « Fralexit » ou « Italexit »…

Le lamentable spectacle britannique des deux dernières années a eu pour effet de refroidir leur ardeur anti-européenne — en tout cas, dans sa dimension « séparatiste ».

Ils sont toujours, bien entendu, critiques de Bruxelles, du pouvoir des bureaucrates, de l’idéologie « européiste » qui prétend dépasser l’État-nation pour aller vers une sorte de grande fédération européenne (l’« union toujours plus étroite » préconisée par les textes officiels)… Mais pour ce qui est de quitter l’Europe purement et simplement, la majorité de ces partis et de ces politiciens n’en parlent plus pour l’instant, que ce soit à Rome, à Budapest ou à Varsovie.

Attention ! La contrepartie n’est pas pour autant une adhésion à l’Europe telle qu’elle est, ou une résignation à l’état actuel des choses.

Pas besoin de divorce théâtral — techniquement archi-compliqué, on le sait maintenant — pour vider graduellement de son contenu ou de sa légitimité un ordre politique dont on ne veut plus.

Dans la plupart des pays membres de l’Union, des forces politiques anti-Europe progressent (à 15, 20, 25 %). Elles sont même déjà au pouvoir, seules ou en coalition, en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Autriche…

Et même sans avoir de programme explicite de séparation — à la façon de l’UKIP, Parti indépendantiste du Royaume-Uni, ou de la droite du Parti conservateur britannique —, tous ces partis, peu ou pas coordonnés entre eux, enverront fin mai des cohortes importantes au Parlement européen. Leur objectif sera de vider de son contenu l’ordre existant, pour renverser la tendance historique de l’Union européenne.

En face, est-ce que la riposte s’organise ?

(à suivre la semaine prochaine)

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5 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 6 mai 2019 09 h 31

    Malgré tous les défauts

    de l'Union européenne qui tiennent particulièrement à une expension trop rapide et mal ficelée de l'Europe économique et à l'inachèvement de sa structure politique, il n'en demeure pas moins que l'Europe, sauf l'épisode des balkans dans les années 90 et la chicane sanglante russo-ukrainienne des dernières années, est largement en paix et prospère depuis 1945. Bon, c'est peut-être trop «ennuyeux», alors chers européens allez-y et retombez dans vos guéguerres fatricides dont vous avez été si friands au cours des siècles, des petits «Mussolini et apparentés» vous offrent leur précieux services...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 6 mai 2019 21 h 50

      Étienne Chouard a fait des miracles pour éveiller les consciences (c'est grâce à lui, le «non» français au référendum, battu par après par Sarko... qui a entérité un traité contre la volonté populaire).
      Il a commencé par lire la Constitution européenne et le traité que la France devait adopter pour se rendre compte que ça entubait tout le monde, que c'était un déni de démocratie.

      C'est un sophisme grossier que de joindre le «pas de guerre» à la consolidation de l'Europe politique, bureaucratique et certainment antidémocratique. Je vous croirais si vous montriez que vous pouvez battre les arguments de Chouard ou encore Lordon. Nous n'avons pas non plus de guerre avec l'Allemagne (ni qui que ce soit... en dehors des grandes coalitions) et nous n'avons pas, comme «Canadiens» à entrer dans une fédération politique de plus, l'argument de la guerre ne tient pas la route et sert simplement à effrayer.

      Juste le fait de ne pas pouvoir dévaluer sa monnaie est une hérésie économique. À cause de l'Euro, une devise trop forte, la France ne cesse de perdre des pans de son industrie. Les produits français, même ici, pourraient être bon marché (et menacer nos propre producteurs), mais la foce de l'Euro est telle que que c'est une entrave à la consommation (le champagne ou le foie gras pourraient être meilleur marché).

      L'Italie fait face au même problème : les raviolis italiens de luxe coutent 14$ et il est possible pour un traiteur d'être sous ce prix, dans les épiceries fines, à 9.99, ça deviendrait tentant si l'on considére que les ingrédients sont de meilleure qualité. Sans l'euro, le prosciutto italien ferait très sérieusement concurrence au canadien... La Suisse est au coeur de l'Europe et pourtant n'est pas dans l'UE... Risque-t-elle la guerre?

      Les Mussolini poussent parce qu'on empêche les alternatives démocratiques, il n'y a rien de «mal ficelé» dans l'Europe, c'est fait pour museler la démocratie.

  • Claude Bariteau - Abonné 6 mai 2019 09 h 45

    Votre lecture laisse entendre que la sortie est une voie pénible et qu'il y a plutôt lieu de revoir les alignements de l'UE, qui serait le choix de membres désireux de transformer l'UE selon leurs vues pour des raisons économiques et sociales.

    En quelque sorte, il y aurait un questionnement de certaines assises ayant servi à sa création de l'UE pour en faire un joueur majeur sur l'échiquier international en maintenant des mesures sociales développées dans les Trente glorieuses dans plusieurs pays membres.

    Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'URSS, les entreprises capitalistes eurent le vent dans les voiles et ont contribué à freiner ces mesures avec pour conséquence des insatisfactions en hausse ces dernières années en Grèce, en Italie, en Grande-Bretagne et en France, sans négliger les ajustements dans nombre de pays pour accueillir des vagues migratoires.

    Or, l'affaissement de ces mesures a eu pour conséquence d'enrichir les plus riches, de sevrer une classe moyenne qui, année après année, a vu son pouvoir d'achat, ses conditions de vie et ses horizons s’aplatir et de faire apparaître une paupérisation accrue.

    L'avenir de l'UE à « droite toute » ou à « gauche toute » n’a jamais été à la vase de sa création. Aussi ne survivra-t-elle que dans un repositionnement sur l'échiquier mondial en développant en son sein des alignements nouveaux.

    Le cheminement peut être long. Pourrait l’accélérer une révision de son organisation politique en s’inspirant, entre autres, de la fédération américaine, ce que pourrait faciliter une plus grande emprise des élu/e/s sur les décisions des eurocrates et du pouvoir des chefs d’État.

    Les prochaines élections européennes pourraient forcer une telle réflexion. Nous verrons.

  • Jean Duchesneau - Abonné 6 mai 2019 17 h 23

    Une UE au service de qui, de quoi?

    Dans son livre « Servir », publié le 8 novembre 2017, suite à sa démission comme général en chef des armées françaises, Pierre de Villier faisait état de sont différent avec Emmanuel Macron. À mon avis, ces raisons anticipaient la crise des gilets jaunes et la résistance à une UE telle que Macron et autres technocrates la conçoivent. De Villier a démissionné serte à cause d’une coupe substantielle dans le budget militaire, mais, le différent est plus profond. Quel que soit l’objectif, il faut regarder derrière et s’assurer que notre monde suive, qu’il adhère à notre projet. Il était par exemple contre l’idée d’une armée européenne: des armées de collaboration ça marche très bien, dit-il, car le soldat est près à s’engager envers un chef de sa nationalité qui parle sa langue. Ce que je comprends de la dynamique, c’est que l’Europe doit se refonder dans le respect des identités nationales quoi qu’en pensent les tenants du multiculturalisme.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 mai 2019 17 h 27

    À la sauce « Fralexit » ?

    Ne serait-ce pas plutôt « Francexit » ?