Le choc électrique

Aux abords des poutres d’acier illuminées du pont Jacques-Cartier, Hydro-Québec assure en grand sa publicité. Ses panneaux réclame vantent les mérites de son « énergie propre ». Depuis ces célébrations de Montréal, orchestrées à sa façon par Gilbert Rozon, des pastilles de lumière courent désormais, au coût de 37 millions de dollars, tout le long de la structure du pont. Leurs couleurs varient au fil des nuits, selon des motifs vite répétitifs. Le tout n’indique finalement que la voie à suivre pour en arriver à la banlieue.

À l’extrémité du pont, une ultime enseigne géante le répète avec des lettres géantes : l’électricité est « une énergie propre à nous ».

Mais sous nos ponts, dans les zones noires de l’existence, quelle est la situation de ceux qui, jamais éclairés autrement que par de la mauvaise publicité, se retrouvent la tête sous l’eau ?

Depuis un mois déjà, malgré le mauvais temps persistant, Hydro-Québec est autorisée, en vertu de la loi, à débrancher les gens qui ne l’ont pas dûment payée.

Il est possible de s’entendre avec Hydro-Québec pour différer ses paiements, les étaler selon l’échelle de ses revenus défaillants. Depuis 2012, le nombre d’ententes conclues entre des citoyens incapables de payer et Hydro-Québec n’a cessé d’augmenter. Chemin faisant, plusieurs débranchements ne sont pas évités.

Pour moduler les paiements à la condition des gens, Hydro peut exiger des preuves de revenus, des reçus de prestations, des précisions sur les montants des allocations familiales, enfin beaucoup de documents pour des gens dont l’horizon patauge dans des brouillards assombris. Souvent, les gens n’appellent pas, incapables de rassembler tous les documents demandés. Ils sont alors débranchés du réseau. Et pour être rebranché, il faut d’abord payer.

Cette année, ce sont environ 50 000 foyers qui, au minimum pour une journée, risquent de se retrouver sans électricité. Imaginez une ville de la taille de Shawinigan ou de Victoriaville plongée soudain dans le noir. Dans 10 % des cas environ, les débranchés le seront pour plus d’une semaine. Avec les nouveaux compteurs intelligents, il est plus facile et rapide que jamais de débrancher les foyers. Cela n’en ressemble pas moins à des punitions dignes d’un temps passé, comme lorsqu’un propriétaire insatisfait se décidait à couper l’eau.

En 2018, Hydro-Québec prévoyait perdre, encore une fois, autour de 100 millions de dollars à cause de ses « mauvais payeurs ». Un programme de recouvrement de factures, implanté précédemment, promettait de serrer la vis à ces gens-là, au nom d’une « nouvelle stratégie d’affaires ». Il n’en fallait pas plus pour qu’un journal de Québec, ravi comme d’autres à l’idée de manger du pauvre, annonce que « la récréation est terminée ». Car ceux qui n’arrivent pas à payer même l’électricité sont sûrement en train de s’amuser : c’est tout entendu.

 
 

Malgré ces 100 millions qui lui ont glissé sous le nez, Hydro-Québec, la pauvrette, a tout de même réussi, pour l’année 2018, à dégager un bénéfice net de 3,2 milliards.

Sans électricité, même en plein été, la conservation des aliments est mise à mal, tout comme leur cuisson. À la campagne, l’eau pompée grâce à l’électricité se trouve d’un coup à manquer. Sans parler des questions liées au chauffage, à la santé, à la sécurité publique et aux communications.

Pour parvenir à payer leurs dettes à la société d’État, certains se passent la corde au cou. Ils n’ont plus dès lors d’autres choix que de croiser les doigts et d’espérer ne pas tomber plus bas.

Pareilles déconvenues ne font pas de ces expériences des catalyseurs qui conduisent ensuite à goûter une vie meilleure, par un effet de rebond. Cela apparaît en fait comme un indicateur social de situations humaines qui se détériorent.

On pourrait se demander ce que gagne une société à débrancher chaque année de plus en plus de foyers. Pour éclairer cette pauvreté de l’intérieur, peut-être faudrait-il faire un pas de côté et envisager aussi ceux qui tiennent les projecteurs.

Pratiquement un employé sur trois d’Hydro-Québec gagne plus de 100 000 $ par année. Selon les plus récents chiffres révélés à l’occasion de l’étude des crédits à l’Assemblée nationale, les employés d’Hydro-Québec, au nombre de près de 20 000, ont obtenu une augmentation de 14 % de leurs « primes au rendement ». En 2018, ils ont cumulé des primes de plus de 29 millions. L’année précédente, ces primes s’élevaient à 25,8 millions.

Du côté des cadres de cette puissante société d’État, ce sont 11,4 millions en extra qui ont été partagés. Chez les 180 cadres de la haute direction, les primes au salaire avoisinent les 7 millions. Éric Martel, le patron venu de chez Bombardier aéronautique, empoche ainsi un salaire de 559 866 $, sur lequel est saupoudré un « boni de performance » de 257 538 $.

L’électricité vient-elle jamais à être coupée chez ces gens, je veux dire autrement qu’à l’occasion de pannes liées aux aléas du climat ? La pauvreté, elle, ne dépend pas de la météo : des gens se retrouvent dans le noir parce que nous les y laissons.

L’an passé, Darren McGarvey a reçu le prix Orwell pour un livre qui vient d’être traduit en français sous le titre de Fauchés, vivre et mourir pauvre. De ce système financier qui règne sur nos vies, McGarvey n’est pas un admirateur fervent. Il dit : « J’ai toujours cru qu’éradiquer la misère était une priorité d’État. » À l’évidence, constate-t-il lui aussi, ce n’est pas le cas.

Quand l’égoïsme d’un État devient à peine moins laid que celui d’un individu tout crochu, que peut-on encore espérer d’autre, pour le réveiller, qu’un puissant électrochoc ?

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49 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 6 mai 2019 05 h 47

    Cheap shot

    Si la question de ce que gagne Hydro-Québec à débrancher 50 000 foyers dont 5 000 pour plus d'une semaine est opportune, la réponse apportée par M. Nadeau est insignifiante: L'État serait égoïste à cause de ses employés,trop bien payés pour comprendre la misère cachée sous les factures impayées et les coupures d'électricité.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 mai 2019 09 h 42

      Monsieur Nadeau a raison de s'en prendre à l'égoïsme crasse de l'État. En proclamant «une nouvelle stratégie d’affaires» et « la récréation est terminée », Hydro Québec démontre un manque d'empathie pour les gens qui ne payent pas leur facture. Ces gens ne sont pas de «mauvais payeurs » comme le prétend la société d'État. Ce sont les pauvres délaissés par un état qui s'enfiche carrément de leur sort.
      On a toujours les moyens de venir au secours aux grandes sociétés avec des subventions faramineuses au dépend des contribuables, mais l'on a jamais les moyens pour aider les plus démunis et les plus vulnérables de la société.
      N'oublions pas, non plus, les milliards de dollars que l'on verse en cadeau aux entreprises privées en réduction de couts de l'électricité. C'est honteux.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 mai 2019 10 h 20

      On peut rappeler aussi qu'a défaut de s'être renseigné on peut toujours pousser que,

      "Avec les nouveaux compteurs intelligents, il est plus facile et rapide que jamais de débrancher les foyers"

      Du coup le lecteur se sent soudainement dominé... Et potentiellement victime de la toute puissante pas-fine Hydro-Québec !
      Encore victime....

      Un retour sur terre nous apprendra qu'un compteur intelligeant d'Hydro n'est qu'un appareil communicatif au même titre que votre cellulaire, et que ce petit appareil n'est aucunement en mesure d'interrompre l'alimentation de votre boite électrique. Pour qu'une telle chose puisse se faire il faudrait qu'il y ait un relais de puissance entre votre boite d'entrer électrique et le transformateur d'Hydro et coûterait une petite fortune a installer chez tous les clients (quelques 2,000$ l'unité au bas mots).

    • Olivier Courtois - Abonné 6 mai 2019 14 h 46

      M. Arès

      HQ est parfaitement capable de redonner l'électricité à distance et ce sans intervention physique, j'en ai fait l'expérience l'année dernière dans une maison que je venais d'acquérir, l'électricité y ayant été coupée. Un coup de fil à HQ un dimanche après-midi et une demi-heure plus tard l'électricité revenait, sans l'ombre d'un camion d'HQ à l'horizon. Si HQ est capable de remettre elle est certainement capable de couper.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 mai 2019 17 h 58

      Exact M. Courtois, on m'a bien expliquer la chose plus bas ici. La chose m'étonne, mais s'explique par la simplicité de " l'interupteur ", au grand déplaisir de ceux qui se le font actionner...

    • Raynald Blais - Abonné 7 mai 2019 05 h 46

      Mme Alexan,
      bien que je puisse partager votre indignation envers le comportement corporatiste d'Hydro-Québec, mes sentiments n'auraient rien apporté au débat.
      M. Nadeau, se sert du phénomène réel de la pauvreté, pour s'en prendre aux employés de la société. Bien sûr, il pouvait le faire sur le dos des 180 cadres qui semblent diriger HQ, mais il n'était pas utile d'y inclure les 20 000 employés qui ont négocié de bonne foi de meilleures conditions salariales que la moyenne québécoise. Faire un lien entre le montant des factures du compte d'électricité et les augmentations salariales des travailleurs d'Hydro est grossier. Un simple cours d'économie nous apprend que la plus-value générée par les activités d'HQ n'est pas créée magiquement par les capitaux investis, mais par le travail de ses employés. Voilà le sens, semble-t-il, trop caché de mon jugement, "cheap shot".
      Bien sûr, à cela, il faut ajouter la question "paie-t-on trop chère l'électricité d'HQ". Mais je n'aurai pas l'espace nécessaire pour y répondre dans un commentaire. Chose certaine, les gens pris dans le cercle de la pauvreté la paie trop chère pour les moyens dont ils disposent... et ce n'est pas la faute des travailleurs d'HQ.

  • Marie-Josée Gagné - Inscrit 6 mai 2019 05 h 48

    Les profiteurs et les misérables

    Il nous faut cesser de considérer les employés d'Hydro-Québec comme des "pleins aux as" et comparer leurs conditions à nos concitoyens qui peinent à payer leurs factures.
    Les Québécois profitent d’un prix d’électricité le plus bas en Amérique, ils ont droit à une fiabilité d’approvisionnement exemplaire, sans oublier les dividendes versés à l’État.
    Cette performance est aussi imputable aux employés d’Hydro-Québec. Rarement avons-nous la chance de lire un mot sur leur contribution à notre qualité de vie.
    De l’autre côté, certains de nos concitoyens peinent à payer leurs factures. Certaines industries ont compris cela : vous voulez utiliser votre véhicule, d’abord faites le plein et payés… ensuite vous pourrez rouler.
    Alors, lorsqu’un concitoyen a à décider s’il paie sa facture d’Hydro-Québec ou s’il fait le plein, que croyez-vous qu’il fasse ?
    Si nous conduisions une recherche sur la situation financière de ceux qui ne paient pas leurs factures d’électricité, nous pourrions découvrir à quoi ils utilisent leurs argents.
    Enfin, comme ces non-payeurs n’ont pas l’alibi de priver un riche industriel de ses dividendes, nous nous rabattons sur les employés de notre Société d’État. Mais en ne payant pas leurs factures, nos concitoyens privent leurs concitoyens de dividendes (ils volent leurs voisins).
    Pouvons-nous déplorer le non-paiement des factures, sans classifier l’ensemble de ces non-payeurs de « misérables » et d’opposer leurs conditions (de misérables) à ceux des employés d’Hydro-Québec en les qualifiant de « profiteurs ».
    Le discours misérabiliste sert de plus en plus d’alibi à une non prise en charge de nos responsabilités. Il nous faut porter attention, à ce courant de pensé.
    Prenons soins de nos concitoyens dans le besoin, mais cessons de confondre ceux qui vivent des moments difficiles et qui méritent toute notre empathie à l’ensemble de ceux qui ne paient pas leurs factures.

  • Benoit Léger - Abonné 6 mai 2019 06 h 21

    Solutions

    Votre constat me paraît juste et bien formulé comme toujours. Vous êtes cependant avare de solutions. La seule qu'on peut deviner dans vos propos sur les salaires des employés d'Hydro, est le nivellement par le bas (je n'ose croire que vous souhaitiez qu'on éteigne le pont Jacques-Cartier). Sans doute doit-on revoir le mode de redistribution de la richesse et s'attaquer aux préjugés de ceux qui rendent plus pauvres qu'eux responsables de leurs petits malheurs, mais opposer les pauvres aux salariés spécialisés qui gagnent $100,000 par année me semble un peu court.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 6 mai 2019 06 h 28

    « Éradiquer la misère », j'en suis!

    Chaque jour des familles entières subissent le joug des puissants fonctionnaires et autres privilégiés de l'Etat Québécois. Évidemment, leurs employés ne se plaignent pas de leur sort puisque, pour tous, les revenus proviennent de consommateurs obligés que nous sommes dans ce pays plutôt rigoureux l'hiver!
    Il suffit d'une panne (climatique) de plus de 24 heures pour vivre l'enfer de ceux et celles qui, sans ressource, sont au bord du désespoir. En regard des salaires des cadres et des employés, de leurs avantages sociaux, nous vivons encore dans une société sans coeur et sans cerveau! Dernièrement c'était la DPJ qui était montrée du doigt, demain ce sera quoi ou qui?
    Le Québec mérite mieux de la part des dirigeants!

  • Alexandre Kampouris - Abonné 6 mai 2019 07 h 42

    "Chemin faisant, plusieurs débranchements ne sont pas évités."

    La cause n'en serait-elle pas ailleurs?

    Les compteurs dits "intelligents" introduits depuis le début de cette décennie permettent notamment de débrancher à distance le client, en évitant d'avoir à envoyer un agent sur place, ce qui peut coûter cher.

    Il est alors autrement plus tentant de recourir à cette mesure... Trois clics dans un menu, et hop, c'est fait. Pas de confrontation, pas de larmes...

    Pendant ce temps, les illuminés nouvel-âgeux se braquaient sur les prétendus rayonnements nocifs de la télémétrie, en étalant leur ignorance sur les ordres de grandeur en jeu, par exemple en comparaison avec les WLAN ou les émetteurs de télévision...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 mai 2019 10 h 35

      "Les compteurs dits "intelligents" introduits depuis le début de cette décennie permettent notamment de débrancher à distance le client"

      D'ou vous vient cette info ?

      On ne manipule pas d'un simple clic la force du courrant qui vous est accessible par réseau d'Hydro Québec.

    • Alexandre Kampouris - Abonné 6 mai 2019 13 h 21

      Il suffit de lire les spécifications du fabricant. Le modèle habituellement installé par Hydro chez les clients résidentiels est le Focus AXR-SD (ou AX-SD), décliné en versions 100 et 200 Ampères, de la filiale US de la maison suisse Landis+Gyr. Vous pouvez vérifier votre propre compteur.

      Le certificat d'homologation de l'organisme fédéral responsable des poids et mesures est publié sur le site de l'opérateur:

      http://www.hydroquebec.com/data/loi-sur-acces/pdf/

      L'appareil y est clairement décrit comme comprenant un "interrupteur-sectionneur". En anglais: "service disconnect switch". Je pense qu'on peut difficilement être plus explicite.

      On trouve aisément les différentes variantes proposées par le fabricant (commande radio, optique, débranchement autonome, etc.)

      En passant, la résistance au hacking de ces appareils est incertaine, malgré la mention de différents mécanismes cryptographiques. L'organisme national de métrologie PTB, l'équivalent allemand du CNRC, renacle depuis des années à communiquer une étude sur la sécurité des compteurs électroniques, en vertu de la loi nationale d'accès à l'information. On se demande pourquoi...

      En outre, je soupçonne que les nouveaux compteurs se sont payés d'eux-même. La fenêtre de précision de lecture fixée par le législateur est relativement grande (en simplifiant, de mémoire et à confirmer, +/-1,5% en Europe, +/-3% ici, garanti par un échantillonage statistique). Les nouveaux dispositifs sont mieux calés au milieu de cette gamme, tandis que les anciens compteurs Ferranti avaient tendance à ralentir avec l'âge, on comptera donc davantage de kWh en moyenne. Sans compter qu'on connait la réaction aberrante de certains modèles aux charges non-résistives...

    • Alexandre Kampouris - Abonné 6 mai 2019 14 h 47

      Je me permets d'ajouter une photo typique d'un Focus AXR-SD (SD="Service Disconnect") installé par Hydro en 2013:

      https://i.postimg.cc/2yjs50yy/focus-axr-sd.jpg

      Le schéma général dans le médaillon rouge montre la présence d'interrupteurs.

      Je citerai aussi ce site parmi d'autres:

      http://watthourmeters.proboards.com/thread/874/lan

      Ma traduction sommaire du passage pertinent:
      FOCUS AX-SD
      [...]

      Avec la fonction de débranchement de service intégrée dans la base du compteur, les opérateurs peuvent tirer profit du relais de 200 ampères afin de couper l'alimentation ou limiter le service à distance au moyen de technologie de mesure avancée, ou manuellement au niveau du compteur.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 mai 2019 17 h 53

      Merci pour l'information, j'étais dans l'erreur.
      Avec vos infos c'est clair que les compteurs, le mien en tout cas, possede un intérupteur sous forme d'un contacteur motorisé (plutôt qu'électromagnétique), qui ne consomme donc pas d'énergie, et est étonnament compact !
      Mais étonnant tout de même, l'ajout de ce contrôle qui est utile pour seulement quelques 1% des clients.

      Pour la précision de lecture je présume qu'il est semblable a ceux-ci, http://documents.dps.ny.gov/public/Common/ViewDoc. en page 63. Et c'est ce que disait Hydro a ceux qui se plaignait d'une augmerntation de facture avec le changement de compteur, que les vieux compteurs mécanique vous avaient donner des escomptes...