Lire religieux: métaphysique de Hawking

La science, déclarait Hubert Reeves en 2013, peut nous dire comment ça marche dans l’univers, mais elle ne peut pas nous donner la signification de ces faits. La science ne peut absolument pas nous dire si Dieu existe ou non. »

L’affirmation relève de l’évidence. Dieu, en effet, n’est pas une question pour la physique, mais pour la métaphysique. Cette partie de la philosophie concerne, selon la belle formule d’Alain Lercher dans Les mots de la philosophie (Belin, 2009), « l’étude de la partie de la réalité qui échappe totalement à l’observation, mais qui explique tout le reste ». Son objet, comme l’indique son nom, est au-delà du monde physique et, par là, difficile à saisir.

« Pour l’homme plongé dans le monde, note Lercher, l’au-delà du monde n’est-il pas inconnaissable ? » On peut le croire, tout en constatant qu’un tel obstacle n’a jamais empêché l’humain d’explorer, par la pensée, ce territoire. « Faire de la métaphysique, écrit bellement André Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique (PUF, 2013), c’est penser plus loin qu’on ne sait et qu’on ne peut savoir. C’est donc penser aussi loin qu’on peut, et qu’on doit. Celui qui voudrait rester dans les limites strictes de l’expérience ou des sciences, il ne pourrait répondre à aucune des questions principales que nous nous posons (sur la vie et la mort, l’être et le néant, Dieu ou l’homme) […]. »

Ces questions font justement partie de celles qui obsédaient le physicien anglais Stephen Hawking, mort en mars 2018. Publié à titre posthume, son recueil d’essais Brèves réponses aux grandes questions (Odile Jacob, 2018, 240 pages) aborde quelques questions scientifiques concernant l’origine de l’univers et les trous noirs, mais il s’aventure aussi sur le territoire de la métaphysique, tout en continuant à se réclamer de la science, ce qui ne va pas sans entraîner le type de confusion qu’épinglait déjà Reeves en 2013.

Une oeuvre sans architecte

Savant sympathique, Hawking, spécialiste des trous noirs, a suscité l’admiration du monde en poursuivant son travail malgré la sclérose latérale amyotrophique qui l’affectait. Dans son ultime livre, il refait l’éloge de la curiosité intellectuelle et de la science, seules capables, insiste-t-il, d’assurer l’avenir de l’humanité.

Les positions du scientifique sont parfois décoiffantes et contestables. Il défend, par exemple, la nécessité de coloniser l’espace pour donner « un autre lieu vivable » à l’humanité et il affirme que « l’avenir de l’éducation est dans Internet » ainsi que dans des cerveaux directement connectés à Wikipédia. Son optimisme à l’endroit de la science relève plus de l’emballement que de la prospective prudente.

Quand il parle de Dieu, un de ses sujets de prédilection, Hawking ne brille pas par sa rigueur. Ainsi, dans Brèves réponses aux grandes questions, il affirme, d’une part, que son « travail ne prouve ni n’infirme l’existence de Dieu » et, d’autre part, que « la question de l’existence de Dieu est une question scientifique ». Il avance aussi que ceux qui « s’en remettent toujours aux rassurantes explications religieuses » sont ceux « qui ne comprennent pas la science ».

En 1989, dans sa Brève histoire du temps (Flammarion), Hawking laissait entendre que la science n’excluait pas l’hypothèse d’un Dieu créateur. En 2011, dans Y a-t-il un grand architecte dans l’Univers ? (Odile Jacob), il avait changé d’idée et rejetait l’idée d’une possible intervention divine. En 2018, se déclarant athée, il maintenait cette dernière thèse. « Je pense, écrit-il, que l’Univers s’est créé spontanément à partir de rien, en obéissant aux lois de la nature. » Nul besoin de Dieu, donc, « pour que le Big Bang fasse “bang” ».

En reprenant la fameuse preuve cosmologique de l’existence de Dieu selon laquelle rien n’existe sans cause, Hawking refait l’histoire du monde à l’envers jusqu’au Big Bang et affirme qu’avant cet événement, le temps n’existait pas. Or, « puisque la notion de cause n’a pas de sens hors du temps », conclut-il, « l’idée même d’une création est exclue ». Voilà pourquoi votre fille est muette, dirait le faux médecin de Molière.

Une cosmogonie bancale

S’il n’y a « pas de temps dans lequel [Dieu] aurait pu exister », comment s’explique, alors, l’existence des lois naturelles invoquées par Hawking comme cause de l’Univers ? D’où viennent-elles ? demande le physicien français Étienne Klein, cité dans Libération (16 septembre 2010), en pointant « l’aporie fondamentale consistant à faire surgir l’univers du néant… ce qui suppose de conférer des propriétés à ce néant ». Hawking est un grand physicien, certes, mais sa cosmogonie, selon Klein, correspond au « degré zéro de l’épistémologie ».

Le philosophe français Robert Redeker n’est pas plus tendre envers le physicien anglais. « Le point de vue sur Dieu de Hawking n’était pas scientifique, écrit-il dans FigaroVox le 19 mars 2018 ; mais n’étant non plus philosophique ou théologique, étant extérieur à toute forme de pensée sérieuse, il n’avait pas plus de valeur que celui de n’importe quel bavard de café du commerce. » En d’autres termes, pour Redeker, Hawking, quand il parle de Dieu, ne fait ni de la physique ni de la métaphysique, mais de l’opinion.

Même s’il affirmait péremptoirement que « personne n’a créé l’Univers », Hawking, peut-on croire, savait très bien que la réponse à la question de Dieu lui échappait, comme elle ne peut qu’échapper à tout le monde. À deux reprises, dans son dernier livre, il note que « les grandes questions de l’existence restent sans réponse ». Il avait au moins raison sur un plan, qui rallie les scientifiques et les philosophes : que ces grandes questions nous dépassent n’est pas une raison pour ne pas se les poser.

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44 commentaires
  • Benoit Léger - Inscrit 6 mai 2019 06 h 34

    Dieu est inutile

    Quelle différence y a-t-il entre un Univers qui a toujours existé ou qui s'est créé spontanément à partie de rien, ou un Dieu qui a toujours existé? Univers ou Dieu, on parle de la même chose sauf qu'on peut questionner le premier mais pas le second. Dieu n'est utile qu'à ceux qui manquent d'imagination face à l'infini.

    • Victor R. Aubry - Abonné 6 mai 2019 10 h 21

      Quelle différence y a-t-il entre un Univers qui a toujours existé ou qui s'est créé spontanément à partie de rien, ou un Dieu qui a toujours existé?

      La différence est celle entre l’intelligence créatrice et le hasard, entre le sens et l’absurde, entre l’existence et le néant, entre la résignation et l’espérance, entre la mort et la vie.

      Votre question est pertinente au plan métaphysique, mais au plan physique, le mot « toujours » n’a pas de sens puisque le temps n’est apparu que suite au big bang. C'est comme se demander ce qu'il y a au nord du pôle nord.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 mai 2019 11 h 08

      Peu importe la solution du problème, celui-ci ne se pose en effet, comme vous le dites, peut-être pas de façon aussi binaire que:
      - Un Dieu extérieur a créé l'univers OU
      - L'univers est sans cause.

      On pourrait envisager que l'univers est conscient de lui-même - s'est auto-créé. Même s'il n'a pas toujours existé. Règle le problème de la cause extérieure première. Peut-être.

  • Jacques Morissette - Abonné 6 mai 2019 09 h 07

    On s'élève selon ses ailes... Etc. (Jean Cocteau)

    Au fond, après avoir lu votre texte, le vrai scientifique c'est vous. Vous posez des questions, sans nécessairement avoir de réponses. J'ai vu un jour documentaire sur la vie d'Einstein. À la fin, sur son lit de mort, parlant de l'univers, il dit quelque chose que je cite de mémoire: «Je ne peux pas croire que cet univers merveilleux s'est fait tout seul?» Son équation était d'une très grande sagesse. Aujourd'hui, mon opinion, c'était de l'humour Juif.

    Quand je fais ma visite annuelle chez le médecin, il m'est arrivé de dire à celle-ci, vous ne croyez qu'en les choses qui font toc toc. Les choses qui font toc toc, ce sont les tuyaux, le corps, la physiologie, etc. Elle fait la moue de quelqu'un qui ne comprends pas de quoi je parle. Normalement, le médecin reste suspect si quelqu'un lui dit qu'il m'arrive par exemple de m'étouffer. L'explication se limite à examiner quel tuyau ne fonctionne pas bien? Il existe cependant d'autre science, entre autre, la psychologie.

    Maintenant, revenons à la présence d'un Dieu quelconque. Existe-t-il vraiment? Adolescent, j'étais un peu fou de nature. Aujourd'hui, je le suis un peu moins. J'avais quinze ans, j'étais avec des copains d'école. Nous retournions chacun chez soi. Un moment donné, je leur dis: Ce type qu'on voit là-bas, quand je serai près de lui, je vais le frapper. C'est ce que j'ai fait. Ils sont restés vraiment très surpris.

    Ils me connaissaient assez, en effet, pour savoir que ce n'était pas dans ma nature. De mon côté, je voulais savoir si Dieu serait préent quelque part, dans le geste posé. De fait, ce que je leur ai pas dit. Mon geste avait engendré un grand malaise en moi. Je n'ai pas dit non plus avoir en partie compris le sens du fameux : Ne fait pas de mal à ton prochain. Ici, ce n'est pas une réponse que je donne. Je voudrais plutôt amener tout le monde à respecter ce qu'ils ressentent. C'est peut-être ça comprendre la présence en soi d'un Dieu quelconque?

    • Jacques Morissette - Abonné 6 mai 2019 16 h 17

      Où est Dieu? qu’on demandait quelques décennies passées. Il répondait : il est partout. Il y avait une autre question, c’était: Pourquoi ne voyons-nous pas Dieu? Parce qu’il est en nous, c'est dans notre nature. Ce qui n'empêche pas certains de ne pas trop tenir compte de la petite voix intérieure. Pour ceux qui ne le font pas, elle vous poursuit toute votre vie. Ou jusqu'à ce que vous finissiez pas y répondre. C'est une simple hypothèse.

  • Gilbert Talbot - Abonné 6 mai 2019 09 h 18

    Et tous ces autres dieux!

    Il y a d'autres dieux que ce " Dieu le père" de la chrétienté. Il y a un dieu de la science et de la philosophie, ou une déesse, comme le disait Robespierre, la déesse raison. Il y a aussi le Dieu de Spinoza, qui n'est autre que la Nature, au sens large. Et il y a le Dieu de Einstein, qu'on pourrait élargir pour le nommer, le Dieu des scientifiques, mathématiciens et physiciens qui rejoint le rationalisme de Descartes, des idées claires et distinctes, dont Dieu se porte le garant.
    Beaucoup de scientifiques se sont prononcés sur l'existence de Dieu, mais il est vrai que leurs propos relèvent davantage de la foi, que de la raison. Saint Thomas voulait que la raison soit au service de la foi, ce qui nous donna ses cinq preuves de l'existence de Dieu, toutes reliées aux cinq sortes de cause d'Aristote. Il y eut par la suite l'argument ontologique de St-Anselme, qui voulait qu'on ne pouvait concevoir un être parfait, sans lui attribuer L'existence. Ce qui revient à dire, Si être parfait il y a, il existe nécessairement. Le problème c'est le "si", qu'on peut inverser: si aucun être n'est parfait, comme on l'entend souvent, alors il ne peut y avoir de Dieu parfait.
    L'argument le plus difficile à contrarier c'est le pari de Pascal, en cas de doute, mieux vaut parier que Dieu existe, car s'il existe tu gagnes ton ciel et s'il n'existe pas tu ne perds rien. Pourtant, il y a encore des gens qui préfère parier que Dieu n'existe pas, pour mieux jouir de la vie présente et penser qu'après ben, on verra!

  • Yves Ménard - Abonné 6 mai 2019 09 h 31

    La régression infinie

    "...comment s’explique, alors, l’existence des lois naturelles invoquées par Hawking comme cause de l’Univers ? D’où viennent-elles ?"
    Comment expliquer, alors, une cause première, qu'on appelle dieu, pour expliquer l'existence de l'univers et de ces lois!
    Et qui aurait alors créé ce dieu?
    Et qui ....
    C'est la tortue qui marche sur le dos de la tortue qui marche sur le dos de la tortue qui marche sur le dos de la tortue .... à l'infini!
    J'ai buté sur le paradoxe de la régression infinie à mon adolescence et, 60 ans plus tard, j'en suis toujours là!
    Je ne trouve pas plus difficile d'admettre un univers sans début ni fin, que de postuler un dieu sans début ni fin qui aurait, à un moment donné, créé cet univers.

  • Gaëtan Lepage - Abonné 6 mai 2019 09 h 34

    Définition de métaphysique

    Abus de réflexion abstraite pour justifier des croyances!