Stratégie suicidaire

Vu la polémique déclenchée par le rapport Mueller — faut-il, oui ou non, entamer la procédure d’impeachment contre un président quasiment fou ? —, je reviens à la question primordiale qui ne cesse de me hanter : le Parti démocrate est-il à la hauteur et a-t-il même la volonté de répondre à la calamité qui afflige la nation depuis le 20 janvier 2017 ?

J’avoue que je suis partagé sur la meilleure façon de limiter ou de punir le grotesque personnage tant qu’il occupe la Maison-Blanche. Je n’ai jamais cru à un complot russe-Trump, mais je prends au sérieux l’effort inachevé de congédier Robert Mueller et d’entraver son enquête. Ceux qui voudraient peser le pour et le contre des « principes » par opposition à une « politique pratique » peuvent écouter le débat du 14 avril entre le professeur en droit constitutionnel de Harvard Laurence Tribe et Robert Bennett, l’avocat qui a participé à la défense du président Clinton durant l’affaire Lewinsky. Passés dans l’émission de Fareed Zakaria à CNN, tous les deux ont concédé que Donald Trump serait presque certainement innocenté dans un procès devant un Sénat majoritairement républicain. Pourquoi donc faire l’effort d’obtenir une inculpation à la Chambre des représentants ? Selon Tribe, laisser tomber la sanction méritée par Trump encouragera de futurs présidents à se comporter comme des voyous criminels ; Bennett ne dit pas le contraire, mais il craint que la poursuite judiciaire contre Trump n’en fasse un martyr et que cela ne favorise sa réélection en 2020. Tous les deux ont sans doute raison.

Voici donc la réalité : il va falloir destituer Trump dans les urnes l’année prochaine. Sinon ? J’emprunte les paroles paniquées de Trump citées dans le rapport Mueller afin de souligner mon sens de l’urgence : si Trump est réélu, nous sommes « foutus ».

Pourtant, le parti de l’opposition a l’air de continuer son petit train-train, indifférent au danger évident. À l’heure où j’écris, les barons de sa faction dominante font un peu du Jean Valjean à l’envers. Au lieu de soulever la charrette qui écrase les victimes innocentes de Trump, ils essaient d’écraser le candidat qui a la meilleure chance de battre Trump : Bernie Sanders. Cela a commencé bien avant le lancement de sa deuxième campagne présidentielle avec des fuites et des articles anti-Sanders publiés dans le New York Times, porte-parole du grand « centre » d’un parti toujours dominé par le couple Clinton et Barack Obama. La campagne Sanders de 2016 fut taxée de sexisme contre des cadres féminines, et Sanders a été critiqué pour sa prétendue incapacité à convaincre les électeurs noirs de sa bonne foi. Un exemple : « Une remarque sur Obama qui reste en travers de la gorge » annonçait le New York Times en une le 7 avril 2018 pour décrire l’intervention de Sanders devant un auditoire d’Afro-Américains au Mississippi. Mais nulle part dans l’article ne pouvait-on trouver un témoin de l’insulte prétendument lancée par Sanders contre l’ancien président ; Sanders a juste noté le déclin du Parti démocrate local, malgré le succès d’Obama, qu’il a traité de « candidat extraordinaire » et de « type brillant ».

Depuis, le Times saute sur toutes les occasions de présenter Sanders comme un obstacle à un éventuel renversement de Trump. Selon le journal, Sanders est perçu par l’électorat comme étant trop à gauche. En fait, les « reportages » sur la campagne Sanders s’avèrent être de simples éditoriaux anti-Sanders. Le candidat préféré du Times est Joseph Biden, vice-président du gouvernement Obama et fiable adhérent à l’aile de son parti qui soutient les banques, les grandes entreprises, et les accords de « libre-échange ».

En dehors des grands centres médiatiques, le courant anti-Sanders s’affiche encore plus clairement. « Les démocrates vont-ils se suicider politiquement en choisissant un candidat de gauche contre Donald Trump en 2020 ? », a demandé Andrés Oppenheimer, chroniqueur au Miami Herald, le 21 mars. La réponse de Donna Shalala, représentante démocrate à la Chambre d’une circonscription située à Miami et fidèle de la machine Clinton : « Je ne pense pas que le candidat sera plus à gauche que Bill Clinton ou Barack Obama… [le candidat sera] comme moi, un filet de sécurité capitaliste […] Le parti sait que nous ne pouvons pas gagner dans le Midwest, que nous ne pouvons pas gagner en Floride, que nous ne pouvons gagner dans aucun État du sud, sauf si nous avons un candidat qui n’est pas trop à gauche. » Traduction : pas trop indépendant de l’engrenage clientélisme-collecte de fonds du parti, dont Biden est un maître.

Voilà bien une stratégie suicidaire. Hillary Clinton, archiprudente, centriste et amie de Wall Street et de Wal-Mart, a perdu tous les États sur la liste de Shalala, à part le Minnesota, l’Illinois et la Virginie. Par contre, Sanders a largement gagné les primaires du Wisconsin et du Michigan contre Clinton grâce à sa position anti-ALENA — ces deux États sont remplis d’ex-démocrates qui ont basculé dans le camp de Trump, blessés par la politique libre-échangiste des Clinton et d’Obama. Il est logique que Sanders, constant dans son soutien à une classe ouvrière déchue par la délocalisation d’usines, gagne également contre Trump dans l’Ohio et en Pennsylvanie. Si on ajoute les 64 voix électorales dans ces quatre États au crédit de Clinton en 2016 (232), Sanders sortirait victorieux, même sans la Floride.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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