De l’école et des écrans

Le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur vient de publier son Cadre de référence pour la compétence numérique. Douze dimensions de cette compétence sont nommées, par lesquelles on vise à permettre à chacun d’agir en « citoyen éthique » à l’ère numérique et à « préparer les futurs travailleurs et travailleuses aux défis de demain ».

Je veux profiter de sa parution pour évoquer quelques résultats de recherche crédibles qui sont autant de feux rouges qui s’allument pour nous rappeler l’immensité du défi que pose à l’éducation le numérique. Je me risquerai ensuite à indiquer deux manières de lui faire face qui me semblent mériter réflexion.

Des feux rouges

Depuis longtemps déjà, de nombreux résultats de recherche empirique couplés à des savoirs solidement établis en sciences cognitives suggèrent de très fortement tempérer les passions technophiles qui se sont emparées du monde de l’éducation il y a quelques décennies.

Par exemple, on doit avec force rejeter cette minoration de l’importance des savoirs et de la mémorisation que justifierait l’arrivée d’Internet, où on pourrait si facilement tout trouver. Les savoirs, d’abord inflexibles, restent indispensables pour apprendre et a fortiori pour un usage intelligent de la Toile.

De même, cette idée que les supposés « natifs du numérique » seraient cognitivement différents des plus âgés n’a pas résisté à l’examen. Entre autres, les limitations de la mémoire de travail sont les mêmes chez eux et le multitâche leur est aussi nuisible qu’aux autres. Cela explique sans doute en partie pourquoi la Conférence des recteurs et des principaux du Québec (CREPUQ) remarquait que les étudiantes et étudiants universitaires, au Québec, préfèrent les méthodes d’enseignement traditionnelles et s’enthousiasment moins pour les nouvelles technologies éducationnelles que leurs enseignants.

Recherches et méta-analyses convergent d’ailleurs vers ce que concluait l’OCDE dans un récent rapport (2015), à savoir que « les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC [technologies de l’information et de la communication] dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences. »

Des travaux crédibles font aussi le lien entre les médias sociaux et le dénialisme (la négation de ce que la science sait hors de tout doute raisonnable), la prévalence des fausses nouvelles, et même des formes de conformisme a-critique alimentées par la surfréquentation de ces chambres à échos que sont parfois les nouveaux médias.

La valeur éducative des jeux vidéo a elle aussi souvent été testée. Les auteurs d’une méta-analyse bien connue publiée en 2012 avaient, non sans humour, adopté comme titre résumant leur conclusion : Notre princesse est dans un autre château.

Tout cela, et j’en passe, invite à tout le moins à pondérer l’enthousiasme technophile en éducation.

Mais certains feux rouges vont plus loin encore.

Qu’on en juge.

Le phénomène est certainement multicausal, et il faut donc l’aborder avec prudence, mais bien des avis incitent à invoquer un principe de précaution. Ils sont avancés par des personnes qualifiées (des pédiatres et des psychologues, notamment) qui s’inquiètent du lien plausible entre la fréquentation des écrans et des phénomènes comme l’anxiété et divers troubles intellectuels, de langage et cognitifs. On recommande donc de sérieusement limiter le temps passé devant les écrans, tout particulièrement chez les plus jeunes. Une récente recherche en psychologie (2019) que je viens de lire avance que les téléphones intelligents travaillent dangereusement contre cette tendance naturelle à former des liens étroits avec autrui, laquelle a été et reste si importante pour notre espèce.

Tout cela est aussi, est-il nécessaire de le rappeler, une affaire de gros sous, tant pour des chercheurs que pour diverses entreprises, parfois très puissantes, vendant aux écoles toutes sortes de produits. L’expérience passée devrait ici nous inciter à un minimum de prudence. On imagine en tout cas sans mal la réaction des 79 firmes regroupées sous la bannière de l’Association des entreprises pour le développement des technologies éducatives au Québec (EDTEQ) à ce document ministériel…

Modestes suggestions

Je pense que dans ce dossier la contribution propre de l’école est de doter chacun de cette vaste culture générale riche de toutes les formes de savoir, laquelle prépare réellement et efficacement à affronter les pièges des écrans ; je pense aussi que cette culture devrait être transmise par des moyens éprouvés. La place qu’y occuperont les TIC devrait, elle aussi, être décidée en se fondant sur des données probantes.

Je conviens que la formation de la pensée critique devant le numérique doit en effet être faite à l’école. Justement : elle aurait toute sa place et toute sa pertinence dans un cours ECR repensé comme cours préparant à l’exercice de la citoyenneté.

Je m’en voudrais de vous laisser sans vous transmettre trois petits trucs utiles, pour des élèves par exemple. Ils sont couramment utilisés par les personnes dont c’est le métier de vérifier des informations.

Les voici.

On ne clique pas sur les premiers liens trouvés : on lit plutôt quelques dizaines de descriptions brèves avant d’en choisir un.

Avant d’ouvrir ce lien, on fait une recherche à son sujet : des surprises nous attendent parfois.

Enfin, on va lire sur le sujet sur Wikipédia, mais pas sur l’article qui lui est consacré, plutôt sur la page où on discute de celui-ci, si toutefois elle existe.

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23 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 4 mai 2019 07 h 41

    Même le calcul mental semble désuet...

    Les techniques ou méthodes d'apprentissage évoluent avec l'époque. Le contenu est plus consistant. Les connaissances humaines ont progressé. Tout doit être assimilé par l'élève, puis l'étudiant au niveau supérieur. Ce dernier est-il si différent qu'il y a 30 ou 50 ans? Il n'a pas encore d'implant d'une autre intelligence que la sienne. Bref, ses aptitudes n'ont guère changé dans le temps et vouloir faire des raccourcis d'apprentissage avec les TIC n'améliorent en rien l'enseignement des matières.
    Ancien enseignant de cégep en Électronique industrielle, les étudiant(e)s d'alors ne faisaient déjà plus l'effort de faire des opérations simples de calcul mental en pitonnant le clavier de leurs calculatrices. La même chose quand ils devaient remettre un compte-rendu d'expérience sans faute d'orthographe grâce au correcteur dont on connaît les avantages et les inconvénients!
    Les divertissements offerts par les techniques numériques primant sur l'éducation, sur la lecture, etc., les générations actuelles et futures
    feront comme la précédente : se reposer sur les nouveaux produits qui eux deviennent de plus en plus « intelligents » et doter d'une grande mémoire!

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mai 2019 09 h 50

      Étant un fier défenseur de la technologie en salle de classe, malheureusement les connaissances et les compétences des pédagogues ne suivent pas toujours. C’est très difficile pour un enseignant de démontrer les bienfaits de la technologie sans en connaître au préalable, toutes les ramifications de celle-ci et surtout, le grand portrait. Plus souvent qu’autrement, les élèves apprennent à être des utilisateurs d’une technologie qui deviendra obsolète par le temps qu’on termine de l’enseigner. Encore une fois, il faut que la technologie serve de tremplin pour la création de solution originale à des problèmes et non pas être une méthodologie où l’absence de raisonnement est présente.

      Or, si les mathématiques et les concepts de base en sciences ne sont pas au rendez-vous, la technologie en salle de classe devient un obstacle à l’apprentissage. Difficile à concevoir l’utilisation de téléphones intelligents ou bien de tablettes numériques sans que l’apprenant ait les rudiments du système binaire, de l’algèbre booléenne et de la base de la programmation qui rend tous les appareils dits intelligents, intelligent. Difficile à concevoir l’utilisation de la technologie en salle de classe si l’élève peine à lire à un niveau acceptable.

      On espère que personne n’est surpris si les rendements sont à la baisse suite à l’introduction en masse de la technologie en salle de classe. L’Australie est un pays qui en a fait l’usage de façon extrême et selon l’OCDE et les tests de PISA, les résultats sont à la baisse et suivent une courbe exponentielle descendante. Idem pour la plupart des autres endroits. Fait inusité, les enfants de Bill Gates et de Steve Job ont été élevés dans un environnement où l’utilisation de la technologie n’était pas permise sauf pour des occasions spéciales.

      Sans la base fondamentale que sont les mathématiques, la technologie en salle de classe est aussi inutile qu’une paire de patins dispendieuse chaussée par une personne qui ne sait pas patiner.

  • Gylles Sauriol - Abonné 4 mai 2019 08 h 49

    C’est tellement vrai !!!

    Les réseaux sociaux.......des chambres à écho qui loin de t’inforner ne font que te rassurer et t’entra dans les multiples errances d’une pseudo-connaissance du monde qui t’entoure. Ils prennent en otage le développement du sens critique en te bombardant de contenus insignifiants et de publicités inutiles voire même inappropriées
    La vraie question: En a-t-on vraiment besoin?

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mai 2019 10 h 12

      La réponse à votre question est oui.

      Je suis d'accord avec M. Baillargeon que l'utilisation des technologies en salle de classe ne rend personne plus intelligent ou compétent puisqu'il s'agit tout simplement de crayons et de livres électroniques. Il ne faut pas former les élèves à devenir des utilisateurs, mais bien des créateurs. Le problème dans tout cela, c’est que les enseignants n’ont pas été formés à cette nouvelles forme d’enseignement, les écoles ne sont pas prêtes et encore moins les gouvernements. Mais il faut commencer à quelque part.

      Ceci dit, je salue l'effort du ministre de l’éducation à introduire un curriculum basé sur l'apprentissage des technologies de la 4e révolution industrielle. Mais nulle part, j’ai pu lire qu’on allait enseigner le système binaire, la programmation, l’algèbre booléenne et autres qui forment la base de l’automatisation, de la robotique, de la logique floue et de l’apprentissage profond. En bref, de l’intelligence artificielle. De toute façon, parler de technologies du futur sans parler de mathématiques, eh bien, c’est un discours stérile. Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus en visionnant cette page, ils n’ont qu’à cliquer sur le bouton droit de leur souris et ensuite sur « View page source » pour y découvrir tous les algorithmes cachés qui rendent la lecture et la diffusion possible du Devoir en ligne.

  • Jacques Morissette - Abonné 4 mai 2019 09 h 12

    L'être humain aura toujours besoin de balises, numérique ou pas. À moins de consentir à le faire évoluer autrement dans le futur?

    Le numérique semble prendre de plus en plus de place, sans ménager la chèvre et le chou. Plus vous donnerez de place à l'enfant pour le numérique, plus il risque de se rogner les ailes en évoluant. Rogner les ailes ne veut pas dire dysfonctionnelle, mais pourrait avoir des trous dans son aptitude à prendre du recul face à tout ça. L'être humain peut perdre sa boussole, s'il se sent dépasser.

    Si on pousse plus loin le raisonnement, c'est à dire à l'âge adulte et dans le milieu du travail J'ai lu un texte l'autre jour qui disait que plus on augmenterait le salaire minimum, plus il y a de risque que les entrepreneurs passent à l'intelligence artificielle pour remplacer les travailleurs. Alors imaginons les enfants d'aujourd'hui devenus adultes, avec la responsabilité de prendre des décisions sous ce rapport.

  • Yves Corbeil - Inscrit 4 mai 2019 10 h 14

    Je crois Monsieur

    Oui, je crois Monsieur Baillargeon que le Québec a besoin d'une bonne dose de BIEN-ÊTRE HUMAIN. Pour nous le rappeller, ces dernières semaines ont vraiment mais vraiment été éprouvantes pour notre humanité.

    Depuis des décennies ont nous cassent les oreilles la gestion, le profit, le rendement, l'efficacité et la recherche de richesse mais qu'en est-il du plan humain dans notre recherche de bonheur quand celui-ci est concentré sur l'argent. On en oublie notre humanité et les dérapes suivent. Il y a tellement de choses qui ne fonctionnent tout simplement plus dans notre société que je crois qu'un mandat dédier à remettre les pendules de notre humanité serait très bien vue et accepter par une grande majorité de la population qui est ébranlé par les actualités récentes.

    Notre filet social s'est effrité sans cesse au détriment du profit et de la performance ces dernières années et les drames qui se répètent ne font que me confirmer qu'on ne s'en va pas dans la bonne direction. Nous les québécois, ce qui nous différencie et nous a toujours différencier de nos voisins, c'est le coeur que nous avons toujours mis dans le bien-être de tous, nous nous sommes donné des mesures sociales certes mais qu'y a-t-il de plus sûre et juste pour s'assurer qu'on ne laisse pas personne tomber en cours de vie. suite»

    • Pierre Grandchamp - Abonné 4 mai 2019 13 h 16

      "Notre filet social s'est effrité(...) et les drames"..

      J'abonde dans votre sens. L'an dernier, dans notre région, le nombre de cas référés à la DPJ a augmenté. Quand je constate la situation dans les classes "ordinaires", surtout au niveau secondaire, au public....il m'arrive de penser qu'il y a une certaine "détérioration sociale".

      J'achète l'hypothèse de Hannah Arendt à savoir qu'Il y a une crise de l'autorité et de la tradition.

  • Yves Corbeil - Inscrit 4 mai 2019 10 h 14

    Je crois Monsieur suite

    La richesse, la vraie, bien elle passe par le bien-être de toute la population sans exception aucune et dernièrement nous avons faillis à la tâche collectivement. Nous avons perdu ce petit quelque chose qui nous caractérisaient nous les canadiens français, québécois, francophone a des années lumières des anglos-saxon qui eux sont pour la recherche du bonheur individuel, la recherche de l'enrichissement personnel car c'est là qu'il trouve leur bonheur. Je ne veux pas ici faire un débat sur ce qui est mieux ou pas, ce sont deux visions qui ont leurs défauts et qualités mais pour nous les français d'amérique, notre prochain a autant d'importance que notre confort et à l'intérieur de nous même on ne se sent pas bien quand ceux autour de nous ne le sont pas et récemment ça saute au yeux qu'on s'est écarté de ce qui faisaient de nous de gens différents des autres nord américain.

    Oui l'école, oui les études, oui le bien-être de ceux-ci mais oui le retour vers notre humanité qui faisait de nous des êtres différants et unique en amérique.

    Monsieur Legault, un mandat pour le bien-être humain plutôt qu'un mandat de recherche de richesse serait grandement apprécier.

    Merci Monsieur Baillargeon pour vos chroniques sur l'éducation, nous en avons grandement besoin aussi et plusieurs d'entre nous devraient en profiter pour faire un «examen» de conscience sur ses choix.

    Paix à notre société en ces temps difficile.