États-Unis: mourir aux portes de la cité

Les États-Unis se portent bien. Les indicateurs économiques sont au beau fixe : le taux de chômage se maintient autour de 3,8 % — un record en 50 ans — et, à 3,2 % pour le premier trimestre de 2019, la croissance économique dépasse les attentes. Les exportations augmentent tandis que les importations ont légèrement décliné. Le revenu personnel disponible a crû de 3 % alors que les prix n’ont augmenté que de 1,9 %. Le marché de la construction est en croissance nette depuis 2017, et les grues émaillent le paysage de nombreuses villes, d’Oklahoma City à San Diego en passant par Austin.

Mais l’histoire que racontent les chiffres, les indicateurs, les données composites, omet des réalités crues. De celles qui expliquent les votes aux extrêmes, la polarisation, le repli sur soi et la prégnance du populisme. De celles que documente le photographe Chris Arnade depuis des années, et sur lesquelles il publie, le mois prochain, un ouvrage aux Éditions Sentinel sous le titre évocateur de Dignité. La quête de respect de l’Amérique reculée (Dignity : Seeking Respect in Back Row America).

C’est justement du manque de dignité lié au fonctionnement du système de santé américain que parle de manière récurrente la journaliste Sarah Kliff. Au cours de la dernière année, elle a décrypté pour Vox 1200 factures des services d’urgence et les montants astronomiques qui y figurent : 40 000 $ pour des points de suture, 25 000 $ pour un scanneur d’une demi-heure, 369 $ pour la pose d’un Band-Aid sur le doigt éraflé d’un enfant, 39,95 $ pour déposer un bébé sur sa mère à la suite d’une césarienne.

Elle raconte des histoires comme celle de cette maman dont le petit de deux ans a avalé un médicament pour adultes, qui se précipite aux urgences comme le lui recommande le centre antipoison, se gare. Et attend. De voir si l’état du petit se dégrade. Parce que franchir les portes des urgences fait démarrer le compteur. Celui des factures médicales. Et de la spirale de l’endettement. Cette histoire est celle de ces familles qui doivent parfois déclarer faillite pour refaire surface après un incident médical, de ces individus qui choisissent d’omettre des tests diagnostiques (coloscopie, tests sanguins) pour des raisons financières, celle de diabétiques qui rationnent leur insuline en raison de son coût.

Pour les personnes qui ont une assurance, selon l’United States of Care en date du 1er avril, les primes d’assurance maladie augmentent plus vite que les revenus, et les franchises ont crû en moyenne de plus de 60 % en cinq ans. Parmi les non-assurés, leur nombre, au plus bas en 2016, remonte rapidement : ils sont 28,9 millions à n’avoir plus aucune forme de couverture médicale.

Ainsi, assurés ou pas, un grand nombre d’Américains peinent à avoir accès aux soins de santé et la raison en est d’abord financière. Les États-Unis dépensent pourtant, selon le Commonwealth Fund, 17,7 % de leur PIB en santé — très loin devant les autres États industrialisés. Toutefois, ce n’est pas en raison d’une plus grande offre de services, mais du fait du prix disproportionné des services et des médicaments. À titre d’exemple, un rapport d’une commission parlementaire de 2014 évaluait l’augmentation du prix d’un bronchodilatateur (le Salbutamol, la fameuse pompe bleue) à 4000 % en un an. Ces éléments ont logiquement une incidence sur l’espérance de vie globale (parmi les plus basses de l’OCDE) et sur l’augmentation du taux de mortalité maternelle (fait unique parmi les pays de l’OCDE).

Ils ont également un lien avec l’éclosion récente de foyers de rougeole (qui, au demeurant, fait bien moins de vagues que les quatre cas d’Ebola diagnostiqués en sol américain en 2014). En effet, en 1999, le National Vaccine Advisory Committee publiait dans le Journal of the American Medical Association un article liant les barrières à l’accès au système de santé, le déficit d’information des parents, le déclin de la couverture vaccinale et les flambées de rougeole. Parce qu’on ne peut voir un médecin régulièrement, la pratique de l’automédication s’accroît, l’auto-information aussi, et le rapport à la médecine est marqué par les réseaux sociaux, comme l’expliquent des articles récents du Journal of Medical Internet Research. La pérennité sur le Web d’un vieil article publié en 1998 par The Lancet et réfuté depuis, qui entretient le lien entre la vaccination et l’autisme, alimente les théories complotistes. Ainsi, au cours du seul premier quadrimestre de 2019, les Centers for Disease Control and Prevention ont confirmé 704 cas de rougeole, un chiffre inédit depuis 1994.

Dans ce contexte, le dépôt par le gouvernement Trump d’un mémoire demandant à une cour d’appel fédérale de mettre un terme à Obamacare est loin d’être anodin : une décision dans ce sens pourrait laisser, selon le Health Policy Center, 20 millions d’Américains de plus sans couverture médicale — le total des non-assurés dépasserait alors la population canadienne. Dépourvus d’assurance, de plus en plus d’individus devront faire des choix déchirants, entre nourriture et médicaments, matériel scolaire et soins de santé, consacrant les fractures profondes de cette société, cantonnant à la périphérie ceux qui devront parfois se contenter d’attendre de mourir… aux portes de la cité.

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6 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 4 mai 2019 08 h 09

    Aux États-Unis, on risque de mourir dans l’indignité!

    Dans ce pays, si on ne meurt pas par les armes, on risque d’y mourir par manque de soins. Ils existent mais seulement pour les riches qui s’enrichissent toujours plus. Cela devient une façon d’éliminer à petit feu les pauvres et renégats de cette société. Ainsi, sur le long terme, les élites se formeront une société bien à eux. Enfin, c’est la vision que semble avoir et appliquer le président qu’ils ont élu. Le soutien indéfectible qu’apporte M. Trump au lobby des armes déjà très puissant qu’est la RNA et le budget augmenté des dépenses militaires, plus la chasse virulente aux immigrants, font en sorte que les élus ont complètement oublié pourquoi ils ont été élus. Servir et travailler pour toute la population est devenu un enjeu très secondaire où vivre dans ce pays devient presque de la survie! L’indignité du président se réflete sur son pays et ses gens. Pendant ce temps, l’élite s’enrichit à un rythme accéléré au point où peut-être un jour il n’y aura plus assez de monde pour travailler à leur assurer leurs gains et fortune. La société américaine se désagrège et plus personne ne pense à les envier. Si on ajoute à cela les catastrophes naturelles dues aux changements climatiques dont ils ne se préoccupent guère, ils sont foutus comme en diraient certains!

  • Serge Morin - Abonné 4 mai 2019 11 h 50

    Cité protégées...

    Et ces richissimes se cloîtrent dans des cités protégées. Le nombre astronomique d'armes à feu, 300 millions enregistrés (en plus des armes illégales) font de ce pays le plus violent et le plus dangereux au monde. De ce fait, certains se voient obligés de vivre dans des villes où il faut montrer patte blanche pour y entrer. Dans le mid-west ces villes ultra-fermées se multiplient. Est-ce normal ? Et ce président multi-milliardaire, né avec une cuillère de platine dans la bouche, n'a aucune espèce d'idée de comment vivent les citoyens de son si merveilleux pays . Mais comme Dieu les garde... !... Tout n'est-il pas dit ?

  • Cyril Dionne - Abonné 4 mai 2019 12 h 00

    Si vous avez la solution, on veut la savoir SVP?

    Pour tous les montants astronomiques qui figurent dans le système santé américain, la plupart des Américains qui peuvent payer et l’utiliser vous diront le contraire. Évidemment qu’il y a des abus pour les coûts, mais dans la plupart des cas, c’est encore plus efficace de ce qu’on retrouve ici. Il faut le vivre pour comprendre. Dans le cas de l'Obama Care, c’est 20 millions sur une population de 350 millions. Et ce sont les pauvres qui travaillent qui subventionnent ceux qui sont tributaires de ces services médicaux. Oui, la spirale de l’endettement est indéfaillible du système américain. Aux États-Unis comme ailleurs, il y a plusieurs façons de s’endetter mais si on parle de santé, les individus n’ont pas le choix de le faire. Aux USA, il ne faut pas avoir une maladie chronique rare et dispendieuse, sinon, c’est la faillite garantie. Dans certains états américains, ils n’ont pas assez d’argent pour traiter toutes les formes de cancers et alors, ils ont recours à un système de loterie pour décider qui recevra les soins gratuits pour traiter sa maladie. Pour les autres, bonne chance et priez.

    Mais ici, ce n’est pas le coût, mais l’absence de services qui est néfaste pour les gens ordinaires même si les taxes et impôts sont toujours au rendez-vous. Combien de gens se cherchent un médecin de famille? Comment longtemps doit-on attendre pour avoir un médecin de famille? Combien d’heures attendons-nous à l’urgence pour recevoir des soins, pour voir un spécialiste ou bien être opéré? Au Québec comme ailleurs au Canada, il y a des services, mais il ne faut pas être trop pressé pour mourir et nul besoin d’être aux portes de la cité. Or, dans le présent système de santé, la population ne doit pas augmenter sinon ce sera la catastrophe. On peine à subvenir aux besoins d’une petite population de 37 millions alors que les budgets de santé des provinces accaparent plus de la moitié des ressources financières et augmentent à la vitesse grand V à toutes les années.

    • Hélène Paulette - Abonnée 5 mai 2019 10 h 14

      Franchement, vous exagérez...Le coût, monsieur Dionne, c'est une absence de services pour ceux qui ne peuvent payer des milliers de dollars par mois pour être pleinement assurés. Deux de mes amies ont dû se tourner vers des alternatives moins efficaces à défaut d'assurance convenable. La première n'a eu droit qu'à une demi-chimio, l'autre a été exclue à cause d'une condition préexistante (un premier cancer). Naturellement, elles sont décédées toutes les deux... après avoir payé pendant des années pour une assurance qui les a laissées tomber. Les conditions pré-existantes, qui ont fait tellement de dommages, et avaient été abolies par l'Obamacare viennent d'être rétablie par votre ami Trump. Pour avoir fréquenté les urgences ces dernières années en tant qu'aidante, je peux vous dire que quand on est vraiment malade (les urgences sont souvent engorgées par des gens qui ne se donnent pas la peine d'appeller Info-Santé) on n'attend pas et médecin de famille ou pas on peut se faire soigner, même à l'urgence surchargée par les overdoses de Notre-Dame. Une de mes soeurs allait au privé et l'autre au CLSC. Les deux ont été soignées avec diligence, rapidité et compétence.Je connais des américains "ordinaires" qui ont passé leur vie sans assurance en croisant les doigts et sans se soigner. Lorsqu'enfin ils ont été éligibles à Medicare (67 ans) ils étaient en si mauvaise santé qu'ils ne pouvaient plus être guéris. Je connais des "américains ordinaires" avec enfants qui ont été ravis de la couverture de l'Obamacare beaucoup moins dispendieuse que les assurances privées. Et si vous avez le malheur d'être accidenté gravement sans assurance, vous allez vous retrouver à payer pendant de très nombreuses années Vous regardez au sud avec vos lunettes roses et jugez de la situation au Québec à travers les médias sensationalistes qui montent tout en épingle pour cause de cçotes d'écoute. Vous cherchez la solution? Single Payer...

    • Claude Poulin - Inscrit 5 mai 2019 17 h 16

      Monsieur Dionne, grand défenseur du populisme incarné par Donald Trump s'exprime ici de manière totalement incongrue. Sa façon de répondre avec mesquinerie à cette excellente analyse de madame Vallet. Désolant!

  • Joane Hurens - Inscrit 5 mai 2019 20 h 21

    Et les compagnies d'assurances ...

    Madame Paulette, vous avez sans fois raison. Je pourrais comparer les soins pointus que certains membres de ma famille ont reçus: ma mère aurait perdu un oeil, un cousin serait devenu paraplegique, un autre serait mort tout simplement en raison du coût de l'intervention qu'il a dû subir pour survivrre.

    Aux États, faire payer certaines interventions par les compagnies d'assurances relève du parcours du combattant comme si on avait besoin de ça quand on est malade. Le système américain? Non merci. Je pense qu'il y a quelqu'un qui prépare l'arrivée des Conservateurs au pouvoir et de leurs amis.