Des anges tombés du train

Bercés par les chauds rayons de la poésie, les interprètes de «Chansons pour filles et garçons perdus» nous réconfortent tout en crachant leur douleur.
Photo: Valérie Remise Bercés par les chauds rayons de la poésie, les interprètes de «Chansons pour filles et garçons perdus» nous réconfortent tout en crachant leur douleur.


En m’approchant du métro Longueuil, je ne voyais que lui. Enroulé dans son poncho péruvien, le cul sur le béton à défaut de paille, le gobelet de café vide en guise de récipient à compassion. Trop jeune, trop mignon pour être tombé en bas du train. J’ai pensé : je pourrais être ta mère. Deux heures plus tard, vers 9 h 30, je suis repassée, il était toujours là à se faire envelopper par les premiers rayons tièdes de ce petit lundi d’avril. Il dormait.

J’ai songé à cette stonerie poétique à laquelle j’ai assisté deux jours plus tôt, Chansons pour filles et garçons perdus, où j’ai revisité les poètes, notamment Miron et ses vers lumineux de désespérance.

« celui qui n’a rien comme moi, comme plusieurs / marche depuis sa naissance, marche à l’errance / avec tout ce qui déraille et tout ce qui déboussole / dans son vague cerveau que l’agression embrume. »

C’est dans le poème Les années de déréliction. Déréliction : l’état de l’homme qui se sent abandonné, laissé à lui-même, sans secours divin. Ça rime avec affliction, éviction, malédiction. Et fiction. Au fond, nous survivons tous dans cette fiction avec plus ou moins de talent.

Nous ne serons pas deux, nous serons mille et constamment de passage. Calmes comme des récidivistes, agités comme des voleurs, muets comme des assassins.

La faute au printemps ? Je reçois davantage de lettres de gens tombés du TGV du progrès. Des gens comme vous, comme moi. Leurs phrases sont parfaites et cohérentes, profondément désolantes. Tiens, une agente technique en environnement qui commence par « Je vis un enfer avec l’assureur depuis deux ans ». L’intitulé du courriel : « Semaine de la santé mentale du 6 au 10 mai 2019 ». On pourrait en faire un communiqué. La dame est épuisée, tout a chié, elle vit de ses maigres avoirs depuis un an et demi, sans indemnités ; le « système » n’a que faire des anxieux-dépressifs. Next. Payez vos primes et allez déprimer ailleurs.

Cette autre, Josée, une prof, 42 ans, tombée d’épuisement comme les deux orthopédagogues de son école. Elle a même croisé une autre prof de sa commission scolaire dans l’aile psychiatrique où elle a échoué. « Le système s’écroule sur la tête des enfants. » Et son directeur ? Vaincu au combat du quotidien lui aussi.

J’ai proposé à Josée un entretien. Trop douloureux pour elle d’en discuter : « Le seul fait de penser à l’éducation, au dysfonctionnement du système ou à mes élèves génère en moi des crises d’anxiété et de larmes difficiles à contrôler. »

Pendant ce temps, le tiers de nos ados sont en détresse psychologique et 20 % souffrent d’anxiété, un mal répandu du primaire à l’université.

« comment me retrouver labyrinthe ô mes yeux / je marche dans mon manque de mots et de pensée / hors du cercle de ma conscience, hors de portée / père, mère, je n’ai plus mes yeux de fil en aiguille. » Miron, toujours.

Filles et garçons perdus

C’est peu dire que je suis ressortie de la dernière folie poétique de Loui Mauffette secouée et réconfortée à la fois, moins seule au final. N’y a-t-il que la poésie, désormais, pour nous prendre dans ses bras et nous consoler du désarroi qui nous dépasse de beaucoup ?

C’est pas vrai. Pour les bras, il y a aussi votre mère, vos enfants, l’amour. Ce spectacle « pour filles et garçons perdus » parle de vie, de mort, de cul, de douleur, d’être tombé, de tanguer, de s’accrocher.

Je viens à vous, aimez-moi avant la fin du monde si le monde se meurt je pars avec lui

Le poète et député Gérald Godin aurait dit : « On a notre maudit tarbarnaque de cinciboire de cincrèmes de jériboires d’hosties toastées de sacrament d’étoles de crucifix de calvaire de couleuré d’ardent voyage. »

C’est ça qu’il a écrit, en tout cas. Lorsqu’un système d’éducation, un système de santé et de services sociaux (incluant la DPJ), un système de justice et un système politique ne font plus leur job pour le vrai monde, il ne reste que la soupape liturgique, pis fuck la laïcité.

Parlant de fuck, y’a aussi ce « Fuck you, nous autres » du maire d’arrondissement Luc Ferrandez qui serait apparu tout à fait normal dans la bouche d’un slameur comme David Goudreault, ou d’un poète comme Godin qui n’hésitait pas à nous traiter de plorines à défaut d’enfants-rois. Mais on a compris le message, faites pas semblant d’être sourds.

Fuck you, nous autres, c’est inclusif en plus.

On ne peut plus se fâcher qu’avec la poésie, désormais. « Je me bats dans une colère tranquille. Ma douleur ne se raconte pas. Ma bataille succombe » (Joséphine Bacon).

La poésie est une désobéissance et une liberté absolument nécessaires. Elle vocalise à voix haute, elle dit « je suis là moi aussi, j’existe en dehors de ton chemin tracé, ne détourne pas la tête, tu m’as vu dans mon poncho ».

À répéter au besoin

Les psychiatres me confient qu’ils n’ont pas de ressources, que le premier rempart, c’est le tissu social. Même pour leurs propres enfants en détresse, ils ne savent plus à quel chaman se vouer. Même au privé, les psys sont débordés entre le business lucratif des tests de TDAH et les consultations anxieuses. Enfants désespérés, parents impuissants. Ça ne saigne même pas, une âme. Alors quoi ? J’épouse la suggestion du slameur David Goudreault : « J’en appelle à la poésie. » Partout, à l’école, sur les murs, les trottoirs, dans l’air du temps, les salles d’attente du progrès. Rendus là. Aussi bien essayer les mots sur les maux.

Oh capitaine, mon capitaine
Bats-toi pour tes élèves, les profs, la fonction publique
Pille les coffres pis ramène-nous du poème
Faut en remplir les écoles

 

Je relisais l’excellent livre La vie habitable de la comédienne Véronique Côté. Elle y traite de son rapport à la poésie nécessaire et fait parler l’anthropologue Serge Bouchard : « Un monde asséché de sa source poétique est un monde brutal, un monde dé-solidarisé et dé-couragé, dont le projet est essentiellement réduit à un tournoi quantitatif. […] Alors, le discours public se tarit, les correspondances se perdent, et chacun résiste comme il peut dans son coin. » Il termine en soulignant : « Ce n’est pas au monde de définir la poésie, c’est la poésie qui doit définir le monde. »

Quand il n’y a plus rien devant et qu’on tombe du train, parions que la poésie nous tendra une main, nous embaumera le cœur de son euphonie. La poésie résonne en nous et offre un espace à la douleur dont on peut avoir si honte lorsqu’on s’imagine être seul à l’éprouver.

La posologie n’est pas compliquée : deux fois par jour, à répéter au besoin. Ne pas mélanger avec l’alcool. Peut entraîner l’éveil.

Adoré la stonerie poétique de Loui Mauffette au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’à samedi. La distribution d’une quinzaine d’acteurs est solide et les textes puisés dans le répertoire québécois nous promènent de Michel Garneau à Jean-Paul Daoust, en passant par Marie Uguay, Marie-Jo Thério (qui chante au piano) et Roland Giguère. Trois heures à faire le plein de mots et de sens, de doutes et de colères, d’espoirs et de déceptions. La stonerie se poursuit à la Cinquième Salle de la PDA du 9 au 19 mai. Pop-corn et punch inclus. D’une grande générosité, comme toujours.
 

Suggestion : un éditeur devrait réunir tous les textes de ces stoneries pour permettre au public de s’y replonger.

Réécouté David Goudreault, J’en appelle à la poésie, un slam qui défend cet art majeur qui se fait si discret. « Que l’on imprime du Francoeur sur les papiers à rouler / Du Beausoleil sur les billets d’avion / Du Desbiens sur les tickets de bus transcanadien / Du Daoust sur tous les foulards de soi / Et de l’autre aussi… » Il se livre ici (vidéo) 

Aimé le texte de Louise Latraverse, La petite fille qui pleure, lu vendredi dernier à Plus on est de fous, plus on lit : « J’ai essayé de dépleurer. Tsé, comme pus pleurer ou apprendre à finir de pleurer ou pleurer assez pour pus avoir envie de pleurer. Pleurer toutes les larmes jusqu’à la bonne. » Une expression naïve et poétique écrite par une sage. 


JOBLOG

Je l’ai découverte cette semaine ; elle s’appelle Rébecca Déraspe, une auteure de théâtre qui prend aussi la parole. Elle sera sur scène vendredi soir dans le cadre du 18e Festival du Jamais lu. Un petit 6@7 au Théâtre des Écuries. Le titre de sa lecture ? Quelque chose de pointu assiège mes tripes, est-ce un cure-dent ou une parcelle du monde ? Entrée libre. On peut l’apprécier dans cette capsule sur la laïcité, où elle se fait à la fois pédagogue et humoriste. Tout simplement craquante.



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