Le Québec au cœur

Cet hiver, j’ai eu un déclic. Était-ce au retour de la fête de Noël, au CHSLD de mon père, pendant laquelle j’avais vu les employés et les bénévoles déployer des trésors d’enthousiasme et d’empathie afin de répandre la joie dans les cœurs fatigués mais vivants des bénéficiaires ? Était-ce, un soir, devant le ballet des déneigeurs, qui, après une autre tempête, s’activaient efficacement à rendre la ville habitable ? Ou après une journée de patin sur la rivière L’Assomption ? Ou en écoutant le nouveau disque de Gilles Vigneault chantant sa jeunesse à 90 ans ? Je ne sais plus trop, mais je retiens le déclic : si un extraterrestre se voyait obligé de venir habiter la Terre, il choisirait, après une étude objective de la situation, le Québec.

Ça vous étonne ? C’est que vous prêtez trop l’oreille aux râleurs ou au maire de Hampstead. Le Québec, certes, n’est pas parfait. La pauvreté continue d’affecter trop de ses habitants, ses hivers sont trop longs et ses urgences d’hôpitaux, trop bondées. Il n’empêche que, quand on fait le portrait d’ensemble et qu’on le compare non pas à un idéal fantasmé mais aux réalités d’ailleurs, le Québec fait envie.

En 2012, en se fondant sur l’indice « Vivre mieux » de l’OCDE, qui mesure le bien-être des populations à partir de vingt indicateurs reliés aux conditions de vie matérielle et à la qualité de vie, les chercheurs Luc Godbout et Marcelin Joanis en arrivaient à la conclusion que le Québec était l’endroit qui offrait la meilleure qualité de vie au monde !

À la bonne franquette

Bien des Québécois ne semblent pas en être conscients et se contentent, au mieux, de trouver la situation « pas pire ». Nous sommes un peuple généralement joyeux, mais tenté par la morosité. C’est justement cette dernière que Josée Boileau, qui a eu un déclic semblable au mien, veut « brasser » dans J’ai refait le plus beau voyage (Somme toute, 2019, 144 pages), un charmant essai antidépresseur.

L’ancienne rédactrice en chef du Devoir, aujourd’hui chroniqueuse à Radio-Canada, à Châtelaine et au Journal de Montréal, veut dire qu’elle aime le Québec et expliquer pourquoi en actualisant la grande chanson de Claude Gauthier, qui lui sert de fil conducteur. Et vous savez quoi ? Elle a raison, et son livre fait du bien.

Tout, on l’a dit, n’est pas parfait, et chacun trouvera de bonnes raisons de chiquer la guenille, mais « reste que, écrit Boileau, il est facile de vivre au Québec », notamment parce qu’on trouve, ici, « de manière générale, une légèreté dans nos structures politiques, institutionnelles et sociales qui témoigne d’une société moins stratifiée » que les autres.

L’usage répandu du tutoiement en est une preuve. Là où certains voient une marque d’irrespect — c’en est une, parfois — ou une manifestation d’affection, Boileau trouve plutôt l’expression d’un sentiment d’égalité et de simplicité qu’elle explique, en s’inspirant d’un roman du Norvégien Jo Nesbo, par l’hiver ! Dans un pays où « on passe son temps à se déchausser » et à marcher en pieds de bas avec la guedille au nez et les cheveux en bataille, l’humilité s’impose.

Vitalité culturelle

Cette modestie n’exclut cependant pas le sens de la fierté nationale. Le Québec, écrit Boileau, peut s’enorgueillir de résister, mieux que d’autres en tout cas, aux sirènes de l’américanisation. Nos cégeps, dit-elle, attachés au développement d’une « citoyenneté réflexive », sont « un pied de nez au culte de la très nord-américaine productivité ». Nos CPE ont su intégrer la mère au travail au modèle social québécois. Sur le plan culturel, la vitalité de notre showbiz local, une rareté internationale, constitue une autre marque de notre distinction, qui s’ajoute à l’indispensable Charte de la langue française. Là encore, des améliorations sont souhaitables. Notre télé, par exemple, devrait faire plus de place aux Premières Nations et aux minorités culturelles.

​Si Montréal plaît tant, c’est plutôt parce qu’elle a pour socle le français, la culture française et sa manière de vivre, plus décontractée, plus goûteuse, plus jouissive que dans les autres villes américaines. 

Féministe, Boileau, sans nier que beaucoup reste à faire en ce domaine, note qu’« il y a ici une facilité de rapports entre les hommes et les femmes, infiniment reposante dès lors que l’on se compare à la quasi-totalité des sociétés du monde ». Sociale-démocrate, la journaliste s’extasie sur la beauté de la nature et des saisons québécoises, mais elle invite l’État à mieux traiter les régions, à faire preuve d’audace dans la transition écologique et à placer le souci du « bien-être humain », en éducation et en santé, avant l’obsession du rendement. Indépendantiste, enfin, elle dit que, pour défendre ses intérêts — protection de la langue française, sortie du pétrole, modèle agricole, immigration et liens avec l’Afrique —, qui ne sont pas ceux du Canada, le Québec a besoin de faire entendre sa voix dans les forums internationaux.

Le livre de Josée Boileau est comme elle : vivant. Comme le Québec, aussi, quand on le regarde avec amour.



À voir en vidéo