«La volupté de la destruction»

Cela se passait dans la manifestation du 1er mai à Paris. Boulevard Montparnasse, la foule s’amassait lorsqu’un groupe d’une cinquantaine de black blocs fit irruption en tête de cortège. Venus de nulle part, ces hommes en noir se sont soudainement rassemblés comme ils en ont le secret. D’abord vêtus normalement, ils sortirent soudainement de leur sac leur traditionnel blouson à capuche, parfois même un masque à gaz.

Pendant plus d’une heure, ils jouèrent au chat et à la souris dans la pénombre des lacrymos. Les plus violents arrosaient les policiers de pavés et de morceaux de bitume pendant que d’autres mettaient le feu au mobilier urbain.

Cette étrange fête païenne semblait agir comme un aimant, drainant autour d’elle des curieux émoustillés et galvanisés par l’action. Toute une jeunesse en mal d’émotions avançait et reculait au rythme des détonations et des sirènes, comme si au bout de chaque pavé se cachait une plage fabuleuse. La plupart cherchaient probablement le petit frisson qui allait casser la monotonie de leur vie quotidienne. D’autres semblaient simplement heureux de se trouver là, au coeur de quelque chose qui pourrait peut-être ressembler à ce que certains nommaient autrefois l’Histoire.

C’est ainsi que « le Black bloc met l’ambiance et crée une convivialité dans la manifestation », affirmait sans ironie l’anarchiste et professeur de science politique Francis Dupuis-Déri dans une entrevue accordée en 2016 au magazine Les Inrockuptibles. L’idée n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, celui que Léo Ferré surnommait le « camarade vitamine », l’anarchiste Bakounine, estimait que « la volupté de la destruction » était en même temps « une volupté créatrice ».

Il est vrai qu’avec 42 blessés mardi, Paris ne manquait pas d’ambiance ! Depuis quelques années, en France, c’en est fini de ces joyeux rassemblements où l’on se rendait en famille manifester et manger des merguez. Mardi, les syndicats avaient l’impression désagréable de s’être fait voler leur manifestation. Plusieurs l’ont dit ouvertement. Les policiers, déjà terriblement éprouvés par les attentats terroristes, avaient eux le sentiment d’avoir fait de la figuration dans une foire où ils jouaient les pigeons d’argile.

 
 

Ce qui fascine dans ces actions de commando, c’est l’immense faiblesse de nos démocraties devant des militants déterminés et prêts à tout. Nous l’avions déjà expérimenté avec le terrorisme islamiste. Le Black bloc le démontre une fois de plus. Simples bévues, phénomène marginal ou mal nécessaire ? On voudrait le croire. À leur façon, ces violences extrêmes contribuent pourtant à cet insupportable climat de guerre civile qui grandit dans nos démocraties pourtant déjà passablement éprouvées.

L’esprit des black blocs a beau ressusciter la vieille théorie léniniste des avant-gardes guidant le peuple, il s’inscrit pleinement dans l’air du temps. Il correspond notamment parfaitement à un monde où l’individu est devenu un démiurge tant il veut « tout, tout de suite et ici », pour parodier la chanson d’Ariane Moffatt.

L’incognito des cagoules est aussi révélateur de l’esprit de l’époque. On est loin des dissidents russes et chinois qui se dressaient à visage découvert devant un char ou qui payaient du goulag leur simple nom au bas d’un samizdat. Comme leurs camarades qui sévissent sur les réseaux sociaux, les black blocs préfèrent l’anonymat des lâches. Et surtout, ils n’agissent jamais seuls. Ah, la force galvanisante du groupe ! Là s’arrête leur « courage ».

Dans certaines manifestations, on a vu apparaître le slogan « qui ne casse rien n’a rien ». Signe de ce climat qui hystérise le débat social. Ainsi s’instille l’idée perverse selon laquelle au nom du « bien », tout serait justifié. N’est-ce pas un certain George Bush qui nous avait appris que, contre l’« esprit du mal », tout était permis ?

L’esprit du Black bloc a retenu la leçon et fait des petits. Transposé dans le débat intellectuel, cela consiste à traiter tous ses adversaires de racistes, d’homophobes, voire de fascistes. Bref, à faire ce que le philosophe George Steiner appelait en son temps la « Reductio ad Hitlerum ». On ne s’étonnera pas ensuite que certains s’attribuent le droit de faire annuler manu militari des conférences dont les invités ne leur plaisent pas. Ou de censurer des pièces de théâtre pour cause de mauvaise distribution.

Mardi, au beau milieu de l’échauffourée, l’un des black blocs a soudainement brandi son téléphone au bout de son bras pour se photographier en train de casser du flic. « Faire la révolution », c’était bien beau. Encore fallait-il que ses followers le sachent. Un selfie qu’il montrera peut-être un jour à ses petits-enfants comme certains soixante-huitards exhibent toujours leurs hauts faits d’armes d’un certain mois de mai 1968. Souhaitons que nos démocraties tiennent le coup jusque-là.

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33 commentaires
  • Gabriel Claveau - Inscrit 3 mai 2019 01 h 52

    L'anarchisme a le dos large

    Pourquoi cette obsession soudaine sur l'anarchisme ? (2x en 2 jours pour le Devoir) Et c'est quoi cette dialectique douteuse? Il y avais 200 blacks blocs agités (venu de partout d'une France de 67M d'habitant...) et vous considérez que c'est une menace a la démocratie, un début de guerre civil ?

    Vous faite porter des chapeaux a l'anarchisme qu'il ne mérite pas vraiment. Petit rappelle; l'anarchisme est multiple, ici vous parler de la franche insurrectionnelle typiquement black bloc/anti-fa, qui disons mise plus sur le coté émotionnelle que rationnelle dans ses actions, c'est une théorie ``émotionaliste`` de l'émeute dite agoraphile.
    Et non, lancer des morceaux de pavé a des policier armuré n'est pas de l'extreme violence, sinon les mots ne veulent plus rien dire. Et comparer l'incapacité de l'état de maté les djihadiste avec son incapacité a maté les anars n'a aucun sens. On parle de simple manif ici, pas d'attentat suicide a l'explosif...

    Dans les fait, le terrorisme anarchiste représente au québec qu'une extreme petite menace domestique et elle ne vient que de deux courant, soit anar écolo et anti-gentrification. De plus, les anarchiste sont sur haute surveillance permanante de l'état (qui rapellons-le les finances directement) a un niveau ou on pourrais pratiquement parler d'opposition controlé...

    Aussi, vous vous méprenez légèrement lorsque vous affirmez que que la vague de politicly correct (made in usa) serais le fruit des anarchistes. Ils l'on simplement intégré a leur combat car elle respecte une certaine esprit de l'anti-oppression qui leur ai chère. Le véritable combat anar reste avant tout une forme romantique d'humanisme.

    • Claude Richard - Abonné 3 mai 2019 09 h 48

      Cet homme est anarchiste jusque dans son langage. Il devrait avoir honte d'écrire comme un enfant de six ans. Que vaut sa pensée alors? Pas plus que celle d'un enfant de six ans, l'innocence en moins.

    • Diane Boissinot - Abonnée 3 mai 2019 13 h 53

      26 fautes sans compter l'absence des accents...

    • Jean Lacoursière - Abonné 3 mai 2019 14 h 22

      En tous cas monsieur Claveau, si jamais un jour vous deveniez fatigué de défendre les casseurs, voici une autre cause qui pourrait vous faire du bien : celle de l'orthographe et de la grammaire.

    • Marc O. Rainville - Abonné 3 mai 2019 17 h 51

      @Gabriel Claveau Quand les contradictateurs en sont rendus à compter les fautes pour tenter de produire une opini9n contraire... Bien vu, camarade, bien dit. Les clebs japottent, la caravane passe.

    • Stéphane Rioux - Abonné 3 mai 2019 18 h 05

      Merci chers ayatollahs de l'orthographe de nous remémorer l'existence du sophisme de l'attaque contre la personne, bien utile pour pallier le manque d'arguments et la paresse intellectuelle.

    • Léonce Naud - Abonné 4 mai 2019 14 h 20

      Marc O. Rainville - Asinus asinum fricat.

  • Denis Paquette - Abonné 3 mai 2019 05 h 52

    et oui un enfants mal aimé peut peut être devenir un tueur

    et oui peut être qu'un enfants mal aimé peut devenir un tueur, je n'aime pas dire ces choses, mais c'est pourtant la realitée, les échecs parentaux peuvent également affecter les états

    • Gilles Tremblay - Inscrit 3 mai 2019 11 h 35

      Pour les 10 puissances militaires en peloton de tête, on parle de 35 millions de soldats. On estime la population à + de 7.5 milliards d’habitants pour 194 pays avec + ou - 60 millions de soldats. Il y a approximativement 28,000 policiers en chine. 13,0000 policiers pour l’Inde. 5,000 policiers pour la Russie. 6,000 policiers pour les É.-U.. ..... ( Je n’ai pas fait le compte pour 194 pays).

      En résumé, tout ce beau monde est en droit de tuer légalement quelqu’un d’autre. Cela fait beaucoup d’enfants mal aimés officiellement.

  • Gilles Tremblay - Inscrit 3 mai 2019 06 h 34

    Quelle est la couleur de la démocratie? Rouge sang.

    Ne vous en déplaise, Monsieur Rioux, le Black bloc est à l’image de sa démocratie. Ce n’est pas le Black bloc qui fabrique les armes. Ce n’est pas le Black bloc qui est responsable de la pollution planétaire et de la destruction des écosystèmes. Ce n’est pas le Black bloc qui envoi ses enfants se faire tuer dans des conflits armés que nombres de nos belles démocraties ont instauré de toute pièce afin d’y écouler les armes que le Canada et le Québec fabriquent. N’oubliez pas que ces sales petits bâtards du Black bloc, qui se délecte dans la destruction, partagent la même mère patrie que nous et que ces psychopathes ne sont que le résultat de nos fautes.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2019 11 h 12

      À monsieur Gilles Tremblay: Vous avez raison de critiquer nos gouvernements pour leurs politiques hypocrites de promotion de la guerre et de la vente d'armes.
      Par contre, cela n'excuse pas, pour autant, le comportement scandaleux du «Black bloc». La destruction et le massacre des Innocents ne justifient pas les bonnes intentions. La fin ne justifie pas les moyens!

    • Gilles Tremblay - Inscrit 3 mai 2019 11 h 53

      À madame Nadia Alexan: Je partage entièrement votre opinion, madame Alexan, concernant le fait que la fin ne justifie pas les moyens. Cependant, si vous jetez un petit coup d’oeil sur l’horreur qui se déroule actuellement au Vénézuéla, vous comprendrez assurément que la «faim» justifie les moyens lorsque vos proches crèvent la gueule ouverte parce que’il n’y a même plus d’eau potable, de nourriture et d’électricité de la par la faute du gouvernement aux comportements scandaleux qui en met plein la gueule au Black bloc de la place.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2019 13 h 50

      À monsieur Gilles Tremblay: L'horreur et le manque d'eau que vous décrivez ne justifient pas la violence.
      Il faut se rappeler aussi que l'embargo imposer par les États-Unis et ses alliés sur le Vénézuéla, principalement par convoitise de son pétrole, est la raison principale qui explique la misère de la population vénézuélienne. C'est la cupidité de l'industrie pétrolière qui veut tout accaparé aux dépens du bon peuple.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 3 mai 2019 07 h 02

    À la guerre comme à la guerre!

    La loi du plus fort l'emportera! Les barricades font parties de l'Histoire de France. Les revendications sociales vont dans toutes les directions et le territoire a connu des guerres sanglantes de religion. Bref, la soif de changement des gouvernements au pouvoir domine sur la paix. La lutte des classes qui a suivi la Révolution est encore là, avec heureusement moins de pression sur le petit peuple de millions de personnes.
    Cependant, le choix des anarchistes d'affronter le pouvoir légitime et de tenter de semer la zizanie en France, de pillier et de voler les petits commerçants va se retourner contre eux car une bonne partie de Français en ont marre de leur stratégie. Avec des policiers armés de taser et des militaires avec la baïonnette au canon, ils vont détaler comme des lapins.... Comme l'avait dit Frontenac au Québec, il est temps de « répondre par la bouche de mes canons...».
    Cela, sans empêcher les autres Français de manifester dans l'ordre, comme par exemple les syndiqués qui ont été eux-aussi dérangés par ces anarchistes!

    • Marc O. Rainville - Abonné 3 mai 2019 17 h 58

      @Phillipe Dubé Celui qui va détaler comme un lapin, c’est Macron qui a déja un pied sur son Chemin de Varennes. Sérieusement, croyez-vous vraiment que l’armée française mettrait bayonette au canon contre le peuple ? Elle se ferait massacrer. Les Français en région sont un peuple de chasseurs et sont armés jusqu’aux dents. Les banlieues regorgent d’armes de toutes sortes. S’il y a une guerre civile en France, elle sera sanglante.

  • Philippe Dubé - Abonné 3 mai 2019 07 h 35

    Quelle démocratie?

    Ici on joue un peu les pleureuses ou encore les soeurs sacristines qui se scandalisent de la perte du sacré sans se poser la question, pourquoi nous en sommes rendus là? On s'inquiète pour la démocratie à l'occidental alors que nos thuriféraires au pouvoir déconnent à souhait depuis des décennies dans leurs habits de fonction tant ils se mirent avec un impudique narcissisme. Le spectacle de la démocratie est de plus en plus morose et on ne s'étonne plus que certains veuillent y mettre fin spectaculairement. À une époque, on pouvait se permettre de lancer des oeufs ou des tomates à un certain mauvais théâtre pour qu'il quitte définitivement la scène et ce, sans s'en scandaliser. Aujourd'hui, on n'arrive plus à chasser du pouvoir les guignoles qui s'improvisent tant ils sont nombreux à vouloir jouer le dernier rôle de leur vie. D'où peut-être la volupté de voir enfin tomber le rideau noir sur l'obscène qui, par définition, ne devrait plus être vu (hors scène).

    • André Robert - Abonné 3 mai 2019 12 h 54

      Quel pessimisme dans ce commentaire! La démocratie, bien sûr, est malmenée sur les marges. Mais à la lumière du plus lointain de mes 80 ans, quel progrès avons-nous accompli dans les mesures sociales! Il me semble que les jeunes, scotchés sur les médias sociaux, oublient les progrès inscrits dans leur histoire, dans celle de leurs parents et grands-parents et plus loin encore dans le temps. D'autre part, si on se compare dans l'espace en plus du temps, on se console. Il y a des failles, comme le drame récent de la mort d'un enfant battu par ses parents.

    • Philippe Dubé - Abonné 3 mai 2019 15 h 20

      Avec tous mes respects Monsieur Robert mais on ne peut pas mesurer notre "bonheur" à l'aune de ce qui a été. De fait, on manque de mémoire mais c'est à l'heure d'aujourd'hui, dans notre monde actuel, ici et maintenant, que nous devons portons le regard et constater malheureusement, à moins d'être aveugle (pardon pour les non-voyants), que la Démocratie un peu partout dans le monde est du mauvais spectacle auquel plus personne ne croit. Les politiciens sont devenus les polichinelles d'une farce orchestrée par et pour le Capital qui ne pourra plus durer encotre très longtemps. On joue non seulement avec la patience des gens du peuple (gilets jaunes) mais avec leur espoir d'une vie meilleure, c'est-à-dire plus vraie, plus juste, plus digne.