Les professions de foi de Yoko Ono

De passage devant l’exposition Yoko Ono. Liberté conquérante à la Fondation Phi en fin de semaine, je me suis demandé si le bed-in de cette artiste multidisciplinaire avec son amoureux John Lennon à Montréal, dont on célèbre le demi-siècle, pourrait avoir son équivalent aujourd’hui. Et sous quelle forme ? Sur quel ton ?

Du 26 mai au 2 juin 1969, dans la suite 1742 de l’hôtel Le Reine Elizabeth de Montréal, le couple mythique récemment marié était alors entouré de toute une faune de journalistes, d’admirateurs, d’amis (dont Timothy Leary et Allen Ginsberg), d’adeptes d’Hare Krishna en pagnes qui faisaient tinter leurs clochettes. L’événement allait se voir répercuté partout, la chanson Give Peace a Chance, enregistrée puis remixée pour cause de cacophonie ambiante par André Perry, devenir un hymne international à tous les lendemains possibles.

Reliée au rêve de John et Yoko de changer le monde en pleine guerre du Vietnam, l’expo touche aujourd’hui les générations montantes. Ne se battent-elles pas de leur côté pour sauver une planète en perdition ?

Reste que l’heure n’est plus à s’étendre sur un lit pour interpeller l’avenir dans un immense coup de com. Debout, les yeux grand ouverts, leurs illusions en bandoulière, les militants pacifiques ont remisé les pyjamas blancs. Chaque décennie reprend la ballade de John et Yoko avec plus d’anxiété qu’hier. Du moins les millénariaux et plusieurs de leurs aînés protestent-ils toujours haut.

Pour ce cinquantième anniversaire, dans le Vieux-Montréal, on ressuscite le bed-in avec des artefacts, photos, coupures de presse et documents d’époque. Écouteurs aux oreilles pour entendre les entrevues de John Lennon et Yoko Ono ou les témoignages des Québécois ayant pris part à l’événement, on réécoute l’enregistrement de Give Peace a Chance, témoin d’un moment où la métropole, deux ans après Expo 67, s’était rêvée le centre du monde.

Je me souviens il y a dix ans de l’expo Imagine au Musée des beaux-arts de Montréal, célébrant le 40e du même bed-in. En 2009, la guerre en Irak grondait en arrière-scène. Aujourd’hui, l’avenir fait plus peur que jamais. Que souhaiteront les militants au 60e anniversaire de ce happening-là ? Sur quelle planète ? Dirigée par combien de dictateurs ou de clowns présidentiels de plus ?

Reste que la métropole québécoise n’a jamais oublié le séjour des amants de blanc vêtu sous leur couette. Lors de récents travaux de restauration, l’hôtel Le Reine Elizabeth aura réaménagé la célèbre suite et les trois communicantes avec photos, dessins, vidéos de l’événement ; alcôve pour riches nostalgiques qui la louent désormais à prix d’or. « Pensez donc ! Comme John Lennon et Yoko Ono… » Mais l’esprit de la fête s’est envolé et quels jeunes pacifistes fauchés pourraient s’y offrir aujourd’hui des happenings de fraternité ?

Du moins, la Fondation PHI pour l’art contemporain, philanthropique, ne demande pas de prix d’entrée au public, ce qui démocratise l’accès à l’expo Liberté conquérante.

Par-delà sa section consacrée au bed-in, dans un des deux immeubles réquisitionnés, découvrir ou redécouvrir Yoko Ono en rétrospective à travers ses installations conceptuelles, jamais tout à fait terminées pour laisser au public le pouvoir de s’y greffer, aide à saisir l’impact de cette visionnaire en ses années 1960.

Son oeuvre participative, ses instructions philosophiques à l’adresse des visiteurs invités à changer leur approche du monde allaient préparer la voie aux expos interactives devenue foisonnantes.

Dure et déterminée comme un samouraï, ambitieuse et directive, longtemps haïe pour avoir en partie entraîné la dissolution des Beatles, tant son lien amoureux avec John Lennon devenait exclusif et modifiait la chimie des musiciens (mais le célèbre groupe chancelait déjà), veuve à jamais du chanteur d’Imagine assassiné à New York en décembre 1980, ses rêves de non-violence et d’harmonie auraient pu lui rester à travers la gorge. À 86 ans, Yoko Ono, après des ennuis de santé, y croit pourtant encore, comme « l’alouette au miroir » dont parlait Aragon : « Le ciel n’a jamais cessé d’être là pour nous », tweettait-elle le 22 avril dernier.

Après tout, cette poète féministe et « performeuse » new-yorkaise d’origine japonaise, décrite par Lennon comme « la plus célèbre des artistes inconnues », aura vu la terre tourner follement sur son socle. Née dans l’entre-deux-guerres sous le règne de l’empereur Hirohito, alors dieu vivant pour son peuple, elle avait douze ans lorsque les bombardements atomiques de Nagasaki et d’Hiroshima embrasèrent son pays. On serait pacifiste pour moins que ça.

« The rest is history », comme disent les Américains… Et l’histoire est passée par Montréal ces jours-là, laissant dans son sillage, malgré tous les brouillards, comme un goût insensé d’y croire aussi.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Joane Hurens - Abonné 5 mai 2019 19 h 42

    Merci!

    Vos chroniques sont de coeur et d'esprit. Un baume de plus en rare.