Un allié qui devient gênant

L’élection de Jason Kenney en Alberta semble avoir eu pour effet de décomplexer le discours du Parti conservateur sur le pétrole, qui commence à être embarrassant pour le gouvernement Legault. « Tout le monde connaît notre position par rapport aux ressources naturelles de l’Ouest canadien ; on est pour l’exploitation », a déclaré le lieutenant d’Andrew Scheer au Québec, Alain Rayes. « C’est clair que c’est un discours qui n’est peut-être pas sexy pour certaines personnes, mais nous, on a décidé de faire le discours de la réalité et du pragmatisme. »

M. Rayes convient que cela va imposer un « exercice de pédagogie » d’ici l’élection du 21 octobre. L’ancien chef du Bloc québécois, Michel Gauthier, qui s’est mis au service du PC, en a donné un aperçu en accusant les groupes environnementalistes d’avoir pris le débat en otage.

M. Gauthier n’a jamais été particulièrement vert, mais il est tout de même étonnant de le voir reprendre à son compte le chantage à la péréquation en rappelant que le pétrole de l’Ouest « contribue puissamment à nous envoyer un chèque de 13 milliards à chaque début d’année ».

Quand Andrew Scheer promet d’être « le champion du secteur énergétique », on comprend qu’un gouvernement conservateur serait surtout le champion de l’industrie pétrolière. Sa rencontre secrète avec ses dirigeants, dévoilée récemment par le Globe and Mail, est plutôt de mauvais augure pour le plan qu’il a promis de présenter avant la dissolution de la Chambre des communes.

 
 

Les conservateurs n’ont jamais caché les grands espoirs que l’élection du gouvernement Legault a fait naître. M. Rayes a affirmé d’emblée que le PC souhaitait marcher dans ses traces. M. Scheer lui-même n’a pas mis de temps à venir courtiser le nouveau premier ministre en flattant son ego nationaliste. Devant les délégués au conseil général de son parti, réunis à Victoriaville en fin de semaine dernière, il a encore déclaré qu’il avait besoin de la « nation québécoise ».

Sans s’engager officiellement, le chef conservateur avait manifesté une ouverture à plusieurs des demandes formulées par la CAQ, que le gouvernement Trudeau s’est empressé d’écarter : déclaration de revenus unique administrée par le Québec, pouvoirs accrus en matière d’immigration, etc.

Il n’a jamais été question que ces concessions soient liées au passage du pétrole sur le territoire québécois, mais on peut penser qu’un gouvernement Scheer fortement influencé par Jason Kenney ne manquerait pas d’intensifier la pression.

Certes, le projet de pipeline Énergie Est n’est plus sur la table, mais il pourrait très bien être ressuscité. M. Legault répète à qui veut l’entendre qu’il n’y a pas d’acceptabilité sociale, mais il serait temps qu’il dise ce qu’il en pense personnellement. Est-il simplement à la remorque de l’opinion publique ou croit-il sincèrement que les inconvénients l’emportent sur les éventuels avantages ? On peut reprocher bien des choses à Philippe Couillard, mais il semblait sincèrement convaincu que l’île d’Anticosti était un joyau qu’il ne fallait saccager à aucun prix.

 
 

Il faut reconnaître aux conservateurs le mérite de la franchise. Ce sont des pollueurs qui s’assument, alors que la contradiction entre le discours et l’action — ou l’inaction — des libéraux de Justin Trudeau confine à l’hypocrisie.

Bien sûr, l’environnement ne sera pas le seul enjeu de l’élection, mais l’inquiétude provoquée par les changements climatiques, dont la récurrence des inondations démontre dramatiquement les effets, est clairement en hausse.

Il est évidemment plus facile de condamner le pétrole quand on n’en produit pas. La protection de l’environnement n’en est devenue que plus rapidement une « valeur » québécoise, que M. Legault semble avoir compris ne plus pouvoir ignorer, même si la preuve de sa détermination à agir reste à faire.

À en croire les sondages, les conservateurs n’auront pas nécessairement besoin qu’une « vague bleue » déferle sur le Québec pour être en mesure de former un gouvernement. Pour faire l’appoint, il suffira d’un certain nombre de circonscriptions aient résisté à la fièvre de l’environnement.

Ils ont cependant intérêt à ne pas exagérer dans leur exercice de pédagogie pétrolière. M. Legault préférerait certainement demeurer à l’écart de la campagne fédérale, mais, s’il fallait qu’elle prenne l’allure d’un référendum sur la construction d’un pipeline, même imaginaire, il deviendrait difficile de ne pas s’en mêler.

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22 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 30 avril 2019 02 h 49

    Pétrole ou "pétrole sale" (dixit François Legault) de l’Ouest?

    Choisir le "pétrole extrait des sables bitumineux", c’est aussi menacer nos exportations manufacturières (le "mal hollandais" – dixit Thomas Mulcair).

    Or, les produits manufacturés au Québec le sont grâce à une énergie propre.
    Ainsi, le Québec devrait s’appauvrir et recourir à la péréquation afin de favoriser les empires pétroliers de ce monde…
    Le Québec devrait sacrifier ses emplois et la santé de la planète pour plaire à une industrie tragiquement polluante qui ne carbure qu’au profit…

    Libéraux ou Conservateurs? Charybde ou Scylla?

    Irving ou Irving? - Je choisis la Davie et notre Hydro.

    Nationalisme pour nationalisme, je voterai Bloc.

    • Gilles Théberge - Abonné 30 avril 2019 08 h 33

      Exactement.

      Ce sont tous plus ou moins des faussaires, avec leurs compromis. Je te donne ceci, à la condition que tu me donne cela, qui en définitive sert à quoi? À nous maintenir dans la dépendance canadian.

      Moi aussi je vote Bloc. Je voterai franchement pour nous.

      Et nos intérêts d’abord et avant tout. Comme disait ma grand mère, « Charité bien ordonnée, commence par soi-même »...

    • Brigitte Garneau - Abonnée 30 avril 2019 12 h 50

      Bravo! J'ai exactement le même raisonnement.

    • David Cormier - Abonné 30 avril 2019 12 h 54

      Ce sera Bloc pour moi aussi. Il faut dire que je n'ai pas sauté dans la vague orange ni suivi la Trudeaumanie 2.0.

  • Gilbert Talbot - Abonné 30 avril 2019 04 h 47

    Je m'en souviendrai longtemps.

    La montée en puissance des Conservateurs n'a rien de rassurant pour le pays et le vire-capot Gauthier n'aidera en rien la sauvegarde de l'environnement québécois. S'assumer pollueur en chef du pays ne changera rien à la situation des changements climatiques que nous vivons présentement. Pensez-vous vraiment qu'après les inondations que nous venons de subir, les Québécois vont tout oublier à l'automne et voter pour les conservateurs? On a beau avoir la mémoire courte en politique, mais on est tout de même pas amnésique.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 30 avril 2019 06 h 43

    Où sont les Rayes et les Deltell sur le dossier SNC-Lavalin? Et leur chef?

    Les députés conservateurs Québécois ne se sont pas levés pour défendre les 9 000 emplois et le siège social de SNC-Lavalin.

    Quant au projet Énergie Est, il faut surveiller Legault. De un, c'est un secret de polichinelle que, dans certais comtés, la chime est là entre les Conservateurs et la CAQ. De deux, lors d'un vote à L'Assemblée nationale, dans le gouvernement précédent, la CAQ avait refusé de voter contre le projet Énergie Est.

  • Jean Lacoursière - Abonné 30 avril 2019 06 h 58

    "Résister à la fièvre de l’environnement." (M. David)


    Comme si c'était une maladie.

    Il fera chaud, et ce ne sera pas à cause d'une fièvre.

  • Serge Grenier - Abonné 30 avril 2019 08 h 16

    Pragmatisme mon oeil !

    « ... on a décidé de faire le discours de la réalité et du pragmatisme. »

    Il n'y a rien de pragmatique à scier la branche sur laquelle on est assis. La destruction de l'environnement, ce n'est pas un concept, c'est la réalité. Notre mode de vie, c'est un choix, on peut le changer, il y a différentes possibilités. L'environnement, ce n'est pas un choix, il n'y a pas d'environnement de rechange si on détruit le premier.

    Ce que Monsieur Legault appelle du pragmatisme, moi j'appelle ça du déni.