Sur l’évaluation

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-François Roberge, a annoncé cette semaine qu’aux examens ministériels on n’arrondirait plus automatiquement à 60 % — ce qui est la note de passage — les notes de 58 % ou 59 %. La chose se faisait et, en 2017, 5312 élèves auraient bénéficié de cette pratique. Le précédent ministre, lui, la justifiait comme une acceptable correction statistique. Je pense que c’est ce dernier qui a raison.

Quoi qu’il en soit, le terrain de l’évaluation est particulièrement délicat en éducation.

Évaluer est d’abord, pour beaucoup d’enseignants, une part lourde et fastidieuse de leur tâche ; pour l’élève, l’enjeu tend à devenir progressivement de plus en plus grand tout au long de son parcours ; enfin, pour la collectivité dans son ensemble, et en particulier pour le système scolaire lui-même, les résultats de l’évaluation peuvent être hautement significatifs et ont de toute façon de nombreux et importants usages.

Pour toutes sortes de raisons dans lesquelles je ne peux entrer ici, il s’est de tout temps trouvé non seulement des critiques sévères de l’évaluation telle qu’elle est pratiquée, mais aussi des partisans de son abolition. De nombreux philosophes de l’éducation ont tendu à être en profond désaccord avec cette dernière proposition.

Leur argumentaire demande qu’on se rappelle ce que signifie enseigner.

Enseigner et évaluer

Si vous enseignez quelque chose à quelqu’un, alors, par définition, vous avez l’intention de lui faire apprendre ce quelque chose ; vous aurez donc, pour cela, pris des moyens dont il vous a semblé raisonnable de penser qu’ils permettront d’atteindre ce but ; et vous l’avez fait dans le respect des normes éthiques qui s’appliquent à cette activité. (Des lecteurs auront reconnu ici les trois critères de la célèbre définition de l’enseignement proposée par Israel Scheffler.)

Admettant ce qui précède, on voit immédiatement le lien conceptuel qui relie enseigner et évaluer. Si vous êtes sérieux, vous voudrez en effet savoir si vous avez réussi à faire apprendre et si les moyens que vous avez pris étaient bons. Et vous prendrez les mesures qui s’imposent si ce n’est pas le cas.

On le voit : l’évaluation évalue non seulement ceux à qui l’enseignement a été donné, mais aussi ceux qui l’ont dispensé et les moyens qui ont été préconisés. Et on comprend dès lors pourquoi il pourrait se faire qu’un système d’éducation soit, par diverses formes de tripatouillage des notes, tenté de masquer une certaine inefficacité des moyens préconisés pour faire apprendre.

Cela dit, de vastes et complexes ensembles de questions restent posées, dont traitent des spécialistes appelés docimologues. Il est crucial que la formation donnée aux enseignants leur fasse connaître et maîtriser tout ce qui se joue ici. Par exemple, sur quoi devrait porter l’évaluation ; quels moyens permettent d’évaluer correctement (la validité et la fidélité des instruments de mesure sont ici cruciales) ; et ainsi de suite.

Vaste programme pour la formation des maîtres.

Mais je voudrais rappeler ici un autre important sens du concept d’évaluation et dire un mot des pratiques qu’il commande.

Évaluation et enseignement réactif

On comprend en effet désormais mieux, notamment depuis les travaux de Dylan William et Paul Black, à quel point évaluer ne se limite pas à des tests ou à des examens que l’on passe ou fait passer et pour lesquels on attribue des notes. C’est aussi un processus plus vaste, qui est au coeur même de l’activité d’enseigner, qui lui est en fait consubstantiel.

L’enseignant, qui est en interaction avec ses élèves, cherche constamment par elle à distinguer ce qui va et ce qui ne va pas dans son enseignement, et cela lui permet de moduler, d’ajuster celui-ci et de faire des rétroactions (des feedbacks), selon ce qui pose problème.

Assigner une note est bien une forme de feedback, mais ce n’est pas la seule. Cette évaluation consubstantielle à l’enseignement est une manière, une occasion, pour l’élève et aussi pour l’enseignant, de s’améliorer. On a joliment comparé l’évaluation au sens usuel du terme (donner une note) et cette autre forme d’évaluation à la différence entre une autopsie et un examen médical.

William et Black avaient utilisé l’expression « évaluation formative » pour désigner ce qu’ils avaient en tête, mais le premier avouera que s’il avait su le désolant usage qu’il en serait souvent fait, il aurait plutôt nommé ce qu’ils préconisaient de l’enseignement réactif (responsive teaching).

Par lui, on ne se contente pas de dire ce qui ne va pas dans tel ou tel travail, que de toute façon l’élève ne pourra typiquement pas reprendre, mais on indique comment améliorer ce qui pose problème.

C’est tout un art.

Il demande de décider quand et à quelle fréquence donner ces rétroactions et quelles formes elles doivent prendre, tout cela dans le but de donner aux élèves le goût et les moyens de s’améliorer et la conviction qu’ils peuvent y arriver.

L’enseignant est au coeur de ces évaluations. Mais leur mise en oeuvre, cette fois encore, demande qu’on l’ait soigneusement préparé à les pratiquer et que l’enseignement qu’il dispense soit suffisamment structuré pour qu’il ne s’en remette pas exclusivement à ses intuitions pour faire ces évaluations et correctement donner ces feedbacks.

Un autre vaste programme pour la formation des maîtres.

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14 commentaires
  • Jacques Gagnon - Inscrit 27 avril 2019 01 h 14

    On évalue, mais quoi ?

    Je ne sais ce qu'il en est à ce jour, mais les fameux examens du ministères, en sciences pures surtout, ressemblaient plus à des épreuves déconnectées qu'à de réelles évaluations. Il fallait préparer les étudiants à ces épreuves et non leur enseigner quelque chose d'utile. Quant on est adolescent il y a des concepts que l'on ne peut assimiler facilement, telle la mécanique quantique ou la densité de la matière. Que l'on ait 30% ou 80% ne change strictement rien, on ne comprend pas grand chose dans tous les cas et on se demande à quoi ça sert.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 avril 2019 10 h 55

      Là où je ne suis pas d’accord avec vous M. Gagnon, il y a des concepts que la plupart des étudiants ne peuvent pas et ne pourront jamais assimiler facilement, telle la mécanique quantique, la logique floue ou l’apprentissage profond, mais certains en sont capables. En fait, pour les autres, ils ne pourront peut-être jamais. Triste mais vrai et ceci n’augure pas très bien en fait de chômage pour l’ère de la 4e révolution industrielle de l’automation, de la robotique intelligente et de l’intelligence artificielle où il faudra une formation pointue et ciblée au niveau du doctorat.

      C’est toujours plus facile pour un pédagogue de savoir quoi évaluer lorsqu’il a un curriculum en place et des outils de mesure efficaces. Ce que les évaluations font, elles mesurent le cheminent de l’étudiant dans son parcours scolaire indépendamment de la matière enseignée. Un des non-dits dans cette chronique est l’évaluation diagnostique préférablement faite au début de l’année scolaire. Elle permet à l’enseignant de peaufiner efficacement son enseignement afin que la dissonance cognitive ne soit pas trop grande ou trop petite de la part des ses apprenants.

      Ceci dit, les évaluations formatives sont synonymes d’enseignement. L’élève doit non seulement développer des connaissances, la compréhension alliées à la pensée critique et créative et d’être capable de communiquer, mais surtout, il doit être en mesure de mettre en application les habiletés reçues et comprises dans des contextes familiers. Les évaluations sommatives sont une photo prise dans un temps donné pour mesurer l’efficacité de l’enseignement formatif. Elles varient autant qu’il y a de journées dans l’année mais ce sont celles-ci qui sont retenues au niveau du bulletin de l’étudiant.

      Et « l’évaluation évalue non seulement ceux à qui l’enseignement a été donné, mais aussi ceux qui l’ont dispensé et les moyens qui ont été préconisés ». Les enseignants sont jugés à partir des succès ou des insuccès de leurs apprenants.

    • Christian Roy - Abonné 28 avril 2019 16 h 58

      Très intéressantes remarques, M. Dionne.

      Cette chronique permet au public de mieux saisir le travail des enseignants au coeur du quotidien. Travail qui dans son ensemble est "tout un art".

      Recevez mes salutations.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2019 06 h 49

    Vous avez raison

    "Le précédent ministre, lui, la justifiait comme une acceptable correction statistique. Je pense que c’est ce dernier qui a raison."

    Examen du Ministère en juin. Disons que, au bulletin, j'ai 64% et que la moyenne de ma classe est de 69%. Arrive l'examen uniforme du Ministère. Si j'obtiens 61% et que la moyenne de la classe, à l'examen, est de 63%, le système va modérer ma note de bulletin en conséquence, en tenant compte, aussi, de l'écart type. Ma note finale: examen du Ministère divisé par 2 et note de l'école, modérée s'il y a lieu, divisée par deux.

    En raison de la complexité de la chose, j'étais d'accord que 58 ou 59=60%.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2019 15 h 46

      " en 2017, 5312 élèves auraient bénéficié de cette pratique".

      Quant à moi, je trouve cette décision fort discutable! Cela signifie que, dans des classes plus qu'ordinaires au public. suite à l'écrémage du privé et des programmes à vocation particulière au public, des tas de jeunes ados vont se trouver en difficultés. S'ils ne réussissent l'examen de reprise en août, ils poursuivront en secondaire 5 mais seront placés en secondaire 4 pour cette matière échouée.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 avril 2019 07 h 46

      « Le résultat de ce système, c’est que les classes ordinaires n’ont plus rien d’ordinaire . » « On est favorables à l’intégration d’élèves en difficulté dans les classes ordinaires, mais pas à ce point-là : dans certaines classes d’écoles publiques, plus de la moitié des élèves ont un handicap ou des troubles d’apprentissage ou d’adaptation. »

      A la CSDM, plus des deux tiers des élèves viennent de milieux défavorisés, plus de 50 % d’entre eux n’ont pas le français comme langue maternelle et un élève sur quatre a des besoins particuliers. »
      https://www.ledevoir.com/societe/education/516933/education-les-devoirs-du-ministre-proulx
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      Je suis convaincu que la grande majorité de ces jeunes, à qui on a appliqué le 58-59=60%, proviennent de ces classes plus qu'ordinaires du public. Et possiblement d'écoles classées 8-9-10 au niveau de l'indice de défavorisation.

      Le 58-59=60% était logique ,étant donné la complexité statistique dans la modération de la note de l'école. Annuler cette mesure va pénaliser de ces élèves de ces classes "plus qu'ordinaires".

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 avril 2019 09 h 27

      Pour ceux qui ne sont pas familiers, je me permets de suggérer la lecture des documents suivants:

      Invitation à consulter la « mécanique » de la conversion net modération de la note de l’école à un examen uniforme ministériel, au secondaire.http://www.education.gouv.qc.ca/parents-et-tuteurs

      Rappel des exigences d’obtention du diplôme d’études secondaires(DES)
      http://www.education.gouv.qc.ca/parents-et-tuteurs

      Un étudiant qui échoue l’histoire ou les maths ou les sciences en secondaire 4 peut se présenter à un examen de reprise en août. Si échoué, il s’en ira en secondaire 5 avec, à son horaire, ledit cours échoué en lieu et place d’une option.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 28 avril 2019 19 h 41

      Je ne pense pas que l'élimination du 58-59=60%, dans le cas d'une matière objet d'un examen du Ministère, en secondaire 4 et 5, affecte beaucoup d'étudiants au Collège Brébeuf et dans la majorité des écoles privées.

  • Fernand Laberge - Abonné 27 avril 2019 09 h 47

    ...le lien conceptuel qui relie enseigner et évaluer.

    Vrai, mais il y a parfois cette impression qu'au ministère les responsables des programmes et ceux de l'évaluation ne se parlent pas beaucoup...

  • Loyola Leroux - Abonné 27 avril 2019 10 h 20

    L’évaluation et le ‘’Connais-toi, toi-même’’ de Socrate

    L’évaluation joue un rôle fondamental chez le jeune. Elle lui indique ses forces et ses faiblesses. Je disais toujours à mes étudiants ‘’Si vous trichez, vous vous trichez vous-mêmes.’’ Peut-être que vous auriez coulé l’examen en ne trichant pas, peut-être que vous auriez eu une bonne note. Qui sait ?

    ‘’Il n’a pas de sot métier’’, comme dit le vieil adage. Tous sont importants pour que fonctionne bien la société. L’assistant-gérant pour le quart de nuit dans un dépanneur est aussi important que l’urgentologue.

    Évaluer un enfant, c’est lui faire comprendre qu’il y a trois types d’étudiants : celui qui apprend extrêmement vite et obtient 95%, celui qui apprend moyennement vite et qui obtient 60% et celui qui apprend vite (j’utilise un euphémisme), coule chaque cours 2 fois et avec beaucoup d’aide obtient son diplôme, grâce a l’ordinateur, des périodes d’examens plus longue, des conseils de spécialistes, etc.

    Mais dans tous les cas il faut évaluer pour ''Se connaitre soi-meme !''

    • Pierre Grandchamp - Abonné 27 avril 2019 11 h 52

      Dans les années 80, j’ai proposé à ma commission scolaire d’organiser des cours de préparation aux examens de reprise du Ministère, en secondaire 4 et en secondaire 5. On sait que l’étudiant qui coule un examen du Ministère peut se présenter à un examen de reprise, au début d’août.

      Avec des profs d'expérience renommés, les jeunes venaient à l’école, durant 21 heures soit 7 soirs consécutifs, de 7h à 10h. Taux de réussite impressionnant..... avec ces jeunes qui avaient échoué tout en étudiant cette matière pendant 10 mois.

  • Yvon Robert - Abonné 27 avril 2019 10 h 30

    Le vrai défi: la formation des maître en évaluation

    L'auteur touche le coeur du problème la formation des maîtres particulièrement en évaluation. Les défis sont nombreux on est devant une pénurie d'ensignants, on doit prendre les moyens pour attirer les meilleurs candidats et reviser la formation des maîtres. À l'aire de l'intelligence artificielle des outils devraient être mis à la disposition des enseignants pour les aider à évaluer leur travail et le niveau d'apprentissage de leurs élèves.