Qui vient juste de passer la porte?

Le bilinguisme officiel et de façade du Canada et la quête historique de l’unilinguisme français au Québec sont les deux arbres cachant la forêt d’un multilinguisme qui, même minoritaire, n’en est pas moins consubstantiel au pan de continent que nous habitons. «  […] le territoire d’où je viens se situe si loin au nord », raconte Tomson Highway dans un petit livre récemment paru chez Mémoire d’encrier (Pour l’amour du multilinguisme. Une histoire d’une monstrueuse extravagance, traduit de l’anglais par Jonathan Lamy), « que, du temps où je suis né, nous n’avions absolument jamais entendu parler d’aucune langue européenne. Ça ne parlait pas anglais, ça ne parlait pas français, ça ne parlait même pas ukrainien. À l’époque, les seules langues humaines qu’on entendait et qu’on parlait dans ce coin-là étaient autochtones. Il y en avait trois : le déné, le cri et l’inuktitut ».

« Nous voilà donc, la progéniture de Joe et Pélagie Highway, les enfants privilégiés de trois langues autochtones aussi différentes les unes des autres que l’anglais l’est de l’arabe et du coréen ou que le français l’est du mandarin et du swahili. »

On est aux confins du Manitoba, de la Saskatchewan, des Territoires du Nord-Ouest et de l’actuel Nunavut. Comme le sait n’importe quel Européen (n’importe quel Suisse, du moins), naître dans un environnement plurilingue comporte des avantages évidents.

Pour Highway, la géographie originaire se traduit, dans la réalité de 2019, par le cosmopolitisme polyglotte qui est le sien, plus précisément — si on ajoute le latin des chants grégoriens appris au pensionnat catholique, plus les bribes d’espagnol glanées pendant les années passées dans le Midi français, à l’anglais attrapé en respirant l’air des prairies et de Toronto et à la langue de Molière et de Morial apprise quelque part entre le pensionnat, Sudbury et Perpignan — un heptalinguisme assez digne d’envie. Neeeeeeee, awinak awa oota kaapeepeetigweet ? (Hé, qui vient juste de passer la porte ?). Le plus modeste idiome est un chef-d’œuvre de complexité, et le cri est « aussi complexe et sophistiqué que n’importe quelle autre langue complexe et sophistiquée de la Terre ».

Je savais Highway francophile, je le découvre plus largement glossophile, aimant les langues en elles-mêmes, pour leur musique, mais aussi pour les univers qu’elles ouvrent. Pour lui, être unilingue revient à « vivre dans une maison qui n’a qu’une seule fenêtre ». On sait que l’apprentissage d’une langue agit sur cette fascinante éponge qu’est un cerveau point trop âgé, et Highway voit dans sa propre naissance trilingue une des sources de sa « littératie musicale » (il a été pianiste de concert) : «  […] j’ai eu le privilège d’apprendre une autre langue en même temps que l’anglais, et cette autre langue était la musique. »

Enfin, apprendre la langue de l’autre est l’ultime « acte d’admiration, un acte d’amour ». L’effort est une preuve de respect et il est des peuples plus difficiles à aimer que d’autres. « Résolument unilingues », les Français, constate Highway, « ne semblent pas comprendre que personne d’autre qu’eux ne parlera jamais cette langue avec l’accent qu’ils ont ».

Ce petit livre reprend le texte d’une conférence d’abord prononcée à l’Université de l’Alberta à Edmonton en 2014, puis à Montréal, au centre d’artistes OBORO en 2017. Tomson Highway y reprend des thèmes déjà développés ailleurs en les pimentant de sa verve et de son humour si caractéristiques. On pourrait lui reprocher un certain jovialisme : « Le multilinguisme est le plus beau cadeau que vous pouvez offrir à votre enfant parce que, en lui donnant cela, vous lui donnez le monde, vous lui offrez une vie merveilleuse… » S’assurer que nos enfants maîtrisent leur langue maternelle avant de les initier au serbo-croate ne me semble pourtant pas être une lubie parentale complètement déraisonnable.

Je venais de recevoir ce petit ouvrage par la poste quand je suis allé, le jeudi 11 avril, assister au spectacle d’inauguration d’un Sentier de la parole consacré aux voix littéraires des Premières Nations du Québec, au théâtre Centennial de Lennoxville. Si l’expression « événement magique » peut paraître galvaudée, c’est pourtant bien de ça qu’il s’agissait ce soir-là. Je veux dire qu’il s’est passé quelque chose dans cet amphithéâtre. Tout le monde l’a senti, dans les poèmes lus ou récités en français comme dans les chants psalmodiés en wendat, en inuktitut et en abénaquis. Dans la connivence belle à voir du parrain du projet, Richard Séguin, avec son vieux complice Florent Vollant, comme dans les mots à donner le frisson d’une Andrée Lévesque-Sioui disant se souvenir « d’une alliance de rêve(s) ». À un moment donné, Mme Alanis Obomsawin, 86 ans, magnifique, s’est approchée du micro pour entonner une puissante et vibrante mélopée qui m’a jeté à terre. La salle a levé.

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1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 28 avril 2019 18 h 51

    Nomadisme culturel

    Un soir, à Banff, Thomson Highway me disait que le territoire de son père au Manitoba, où lui-même était né dans un banc de neige durant la saison nomade, appartenait maintenant à une entreprise industrielle.
    Je venais d'assister à un de ses concerts piano et voix (avec la merveilleuse Cano) où on passait de chansons à des contes, à des récits, en français, cri, espagnol, à une autre langue autochtone (que je n'identifias pas), à l'anglais, etc...

    Et j'avais alors pensé que Thomson Highway, faute du territoire perdu de son père, circulait dans les cultures avec cet esprit de circularité des nomades...