Journal de crise

Pourquoi lit-on des journaux personnels ? J’ai fréquenté, dans ma vie, ceux de Jean-Paul Desbiens, de Claude Jasmin, d’André Major et de Gilles Marcotte. Voilà des personnalités fortes, écrivains, critiques ou penseurs, dont l’intimité m’intéressait. Dans leurs journaux ou carnets respectifs, ces auteurs se permettent des notations et des jugements qui n’auraient pu trouver place dans le reste de leur oeuvre.

Dans une chronique, dans un roman ou dans un essai, on construit, on agence, on coupe ce qui dépasse ou ne s’inscrit pas dans la logique de l’ensemble. Dans un journal intime, on s’exprime plus librement, avec le seul souci de saisir le jour, même avec ses scories. On lit donc les journaux des grands auteurs parce qu’on espère y trouver la profondeur brute de leur oeuvre.

A-t-on idée, cela établi, de publier son journal personnel quand une oeuvre véritable ne le précède pas ? Pourquoi, en effet, lirais-je L’entre-deux-mondes (Boréal, 2019, 456 pages), le journal des années 2016-2018 de Dominique Lebel ? Le gars habite Danville, en Estrie, est quadragénaire, jet-setter, marié et père de trois adolescentes. Entrepreneur en technologie, dans le monde des jeux vidéo, il a été, précédemment, publicitaire chez Cossette. Rien, dans ce portrait, ne m’incite à lire plus de 400 pages de ses pensées quotidiennes. Pourtant, je les ai lues, et avec grand plaisir.

Lebel a attiré mon attention, en 2016, en publiant Dans l’intimité du pouvoir (Boréal), tranche précédente de son journal, rédigée alors qu’il était directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Curieux d’en savoir plus sur les coulisses du pouvoir, j’ai découvert, dans ce journal, un conseiller politique friand de littérature sérieuse et un diariste sensible et raffiné. Au-delà du communicant, je trouvais un auteur.

Le sentiment québécois

Dans L’entre-deux-mondes, libéré de ses fonctions politiques, Lebel charme encore plus. Ses propos sur le Québec, sur la littérature et sur la vie, simples et francs, empreints d’une douce inquiétude, sont ceux d’un indépendantiste amoureux de sa terre, de son peuple et des siens. Le gars est brillant, son ton est chaleureux, et le tout donne quelque chose comme une oeuvre.

Au sujet du Québec, un constat de « crise existentielle » traverse le journal. « Nous n’arrivons pas à concilier notre passé avec ce que nous voyons du Québec en train de se faire, note Lebel. On sent bien que le Québec ne peut plus être ce qu’il a été jusqu’ici, mais nous ne savons plus ce qu’il pourrait être. » Dans cet entre-deux-mondes, le diariste, qui appelle la venue de « nouveaux patriotes » décomplexés, capables d’incarner « un nouvel esprit entrepreneurial » tout en construisant un État solide, nécessaire à une société plus juste, insiste sur ce qu’il convient de préserver à tout prix, c’est-à-dire la langue française et une social-démocratie à la québécoise.

« Nous avons cessé de nous battre, déplore Lebel, nous sommes devenus frileux en ce qui a trait à la défense de nos intérêts, tout particulièrement de nos intérêts économiques ». En mai 2018, déprimé par le recul du sentiment québécois qu’il observe dans la société, notamment dans l’indifférence quant au sort du français et dans la pensée qu’une défense du Québec francophone constituerait un affront pour les immigrants, Lebel se demande si la Révolution tranquille n’a pas fait place à une « révolution silencieuse », « celle qui ringardise tout ce qui fait ce que nous sommes », qui rejette « la prise en charge de nos moyens collectifs, le renforcement de notre État, la mise en exergue de ce qui nous différencie ».

Perspective littéraire

Lecteur boulimique — lire, écrit-il, « c’est vivre plus » —, le diariste dévore Duras, Hemingway, Ferry, Sollers, Modiano, Rushdie, les Québécois Gabrielle Roy, Louis Hamelin, Mathieu Bock-Côté et des dizaines d’autres, en voyage d’affaires, en vacances, chez lui, comme si sa vie en dépendait. « Nous ne saurions pas lire en nous-mêmes sans la littérature », note-t-il.

C’est cette perspective littéraire, justement, mélange de lucidité et de tendresse, qui insuffle de l’âme à ce journal d’un homme heureux, mais songeur et un tantinet nostalgique.

Membre de l’élite entrepreneuriale internationale et, probablement, du 1 % québécois le plus riche, Lebel présente, en surface, le profil parfait du nouveau riche cosmopolite postnationaliste. Ce n’est pas trop mon genre, mettons.

Or, il vit pour la littérature — « lorsque je lis, confie-t-il, je me demande rarement ce que je pourrais ou devrais faire d’autre » — et a choisi le Québec français, indépendant de préférence. Dans l’entre-deux-mondes québécois, il en faudrait d’autres comme lui, conscients que l’attachement à leur nation n’a rien d’incompatible avec l’esprit d’aventure et l’ouverture sur le monde.

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3 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 28 avril 2019 02 h 47

    Il y a plusieurs façons de lire un journal intime, dont celle de le lire avec l'habit du poète. Il y a aussi le fait que ce soit un journal intime, qui peut inciter à le lire de la seule façon qu'il faut pour le faire, en poète, lorsque c'est un journal intime véritable.

    Si on ne connaît pas l'auteur, commencer par juger de la chose. Mais très vite, on se laisse entraîner à porter l'habit du poète. C'est ainsi que je lis un bon nombre de vos chroniques. Comment pourrais-je ne pas aimé çà ? Très bonne journée à vous.

  • Gilles Daigle - Inscrit 28 avril 2019 13 h 23

    Merci M. Cornellier

    Un mot pour vous remercier de m'avoir fait connaître cet auteur dont le parcours qui, tout en étant singulier, apparait aux indépendantistes sincères de ma génération, d'une grande lucidité.

  • Hélène Valois - Abonnée 28 avril 2019 23 h 58

    Vos lignes et vos mots traduisent la vitalité de cet auteur, l'originalité et la fraîcheur de ses propos, ce qui incite grandement à le découvrir.