Lepage en amont et en aval de «Kanata»

Quand le comité des Artistes pour la paix a honoré lundi dernier l’homme de théâtre Robert Lepage, on a été plusieurs à sourciller : hum ! SLĀV et Kanata n’auront pas trop apporté le rameau d’olivier sur nos rivages l’été dernier…

Lepage à la cérémonie aurait déclaré en riant : « Même quand on a de très bonnes intentions, on peut foutre le bordel ! » Yes sir !

Reproches d’appropriation culturelle de communautés noires et autochtones d’un bord, cris contre la censure artistique de l’autre ; la poussière n’est jamais retombée sur cette crise caniculaire. Le dramaturge de Vinci en avait pris plein la tronche. On a le tour de camper sur nos positions au Québec sans écouter le point de vue de l’autre, faut dire. Et ce calumet de la paix présenté à Lepage souligne aussi le mouvement funambule de sa pensée entre deux précipices.

Tout en défendant la liberté créatrice, Lepage aura eu après l’orage l’élégance de tirer leçon de dialogues interculturels, admettant que les communautés fragiles, particulièrement les Noirs et les Autochtones, spoliées de leur histoire depuis si longtemps, puissent réclamer voix au chapitre à l’heure de mettre leur trajectoire en scène.

Prix ou pas, l’ombre de la polémique suivra l’homme de théâtre longtemps. Nul n’aurait dû le traiter de raciste, mais il aurait gagné à mieux affûter ses antennes.

Les temps changent vite sur essais, erreurs, excès d’un bord ou de l’autre, fractures sociales et hauts cris. Vivement les prises de conscience moins épidermiques ! On a aussi besoin de réunir toutes les pièces d’un casse-tête pour mieux analyser les situations explosives.


 
 

Le documentaire d’Hélène Choquette Lepage au Soleil : à l’origine de Kanata, sur nos écrans dès vendredi, sans viser l’objectivité pour autant, ajoute des éléments à qui veut explorer la question plus à fond. Ce film constitue une réponse à ces remous, avec parti pris affiché pour Lepage tout de même.

En introduction, une Autochtone émergée de tous les enfers se désole de l’amputation du spectacle Kanata à Paris dans la foulée de la crise. Au dénouement, des coupures de journaux défilent à l’écran pour attaquer l’homme de scène, tandis que les nombreuses voix qui l’avaient défendu sont absentes.

Tout montage (comme tout prix décerné) est un éditorial. Le mot polémique implique deux pôles en affrontement, quand un seul domine ici.

Ceux qui se contentaient de crier à la censure du spectacle l’été dernier y trouveront pleine caution. Le film met beaucoup l’accent sur les rencontres entre Lepage et des représentants des Premières Nations, dans l’Ouest canadien ou à Paris devant la troupe de Mnouchkine ; le dédouanant d’avoir eu une patte un peu lourde.

Reste que la valeur (réelle) du documentaire se situe au-delà de la polémique. La cinéaste avait eu accès aux coulisses à Paris des répétitions de Kanata et nous y offre l’occasion de mieux saisir les intentions du maître d’œuvre. Celui-ci voulait nourrir la triste épopée des Premières Nations au parcours d’embûches des interprètes venus des quatre coins du monde, créant ainsi de nouvelles résonances.

La grande force de son film, souvent fort beau, repose sur cette partie hommage au travail des comédiens admirablement mis en lumière.

Rappelons qu’à l’invitation de la grande Ariane Mnouchkine, à la tête du Théâtre du Soleil à Paris, Robert Lepage avait répété avec 36 comédiens issus de 11 pays trois volets abordant le parcours des Autochtones canadiens. Un seul, après les soubresauts de la crise et le désengagement d’investisseurs américains, put être présenté à Paris, sous critiques partagées, privant le public du projet initial, en partie ressuscité dans ce film.

Il faut y voir ces artistes parisiens se jeter, en amont de la crise, corps et âme dans cette proposition d’incarner l’autre, le nourrissant de leur sève, avec une bonne volonté, une énergie, un travail de forage constant. Un comédien irakien, jadis pleureur dans son pays, nous en sert les troublantes mélopées. Des Afghans tracent des liens entre les tyrannies de leur pays et celles qu’ont subies les Premières Nations. La douleur des damnés de la terre s’y répercute, faisant regretter le naufrage du spectacle global.

Pas difficile de saisir le désappointement et la révolte de la troupe quand les choses ont dérapé sur des notions d’appropriation culturelle mal identifiées.

N’empêche ! Dans son film, Hélène Choquette aura volé au secours de Lepage avec un zèle excessif. Cette pénétration des coulisses plaidait d’elle-même en faveur de la liberté artistique, sans besoin d’en rajouter. Et tout n’était pas noir ou blanc dans les affaires SLĀV et Kanata. C’est la réflexion actuelle de Lepage désormais nuancée (décriée par plusieurs) qui donne pourtant son sens à un Prix de la paix couronnant son année si agitée.

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6 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 25 avril 2019 07 h 16

    Un Robert Lepage très magnanime


    C’est le moins que l’on puisse dire dans les circonstances!

    Pierre Vadeboncoeur aurait qualifié de « Grands Imbéciles » ceux et celles qui s’en sont pris à SLAV et Kanata. Appropriation culturelle vous dites? Ignorance crasse, ou simplement pour faire de la bullshite?

    Les instigateurs de ces deux controverses et les médias qui les ont supporté, ne pouvaient pas faire mieux pour nuire à ces deux communautés. Bien que non visibles, les dommages sont bien là...

    Certains chroniqueurs voudraient malgré tout, encore faire porter le bonnet d'âne à Robert Lepage. Ils devraient se garder une petite gêne!

    • Jean De Julio-Paquin - Abonné 25 avril 2019 11 h 39

      En lien avec le commentaire de m. Rouette. Il faudrait rajouter que madame Tremblay utilise ici une plume résolument moralisatrice et cynique, pleine de sous-entendus. Des propos tels '' On a le tour su Québec de rester camper sur nos positions sans écouter l'autre, faut dire...'' ou encore '' Prix ou pas, l'ombre de la polémique suivra l'homme de théâtre longtemps'' sont abjectes. Mais il y a la sortie du film, heureusement. Enfin, on pourra voir un document qui nous permettra d'entrer dans l'univers d'une oeuvre, de nous faire découvrir son contenu et la portée de la réflexion de Kanata sur les authoctones. Voilà l'aspect fondamental.

  • Gilles Tremblay - Inscrit 25 avril 2019 07 h 43

    Comme toujours, les mêmes rengaines et séances de lavage de cerveau.

    J’ai comme l’impression, Madame Tremblay, que vous interprétez votre réalité personnelle comme étant une vérité sociale. Ce qui se cache dans la débandade de SLÃV et Kanata c’est l’infiltration par des agents corrupteurs et socialement pathogènes désireux de se faire entendre là où ils n’ont pas leur place. Vous cherchez à mettre, sournoisement, sur le dos de Robert Lepage et son théâtre, une mise en scène qui ne lui appartient pas. Vous êtes comme un objecteur de conscience journalistique qui tente de se faire valoir en contaminant différents groupes communautaires et culturels en les désinformant.

    Si par malheur, du jour au lendemain, vous excluez les représentants des groupes fanatiques pour la défense des Afro-Américains dans une pièce de théâtre, vous devenez, de facto, un pestiféré anti-nègre membre à vie du KKK et un antiféministe avoué! Si par malheur vous excluez, subito presto, les autochtones et les Mohawks de Kahnawá:ke dans une pièce de théâtre que, de facto, vous faites partie de ceux et celles du gouvernement et du clergé, en l’occurrence, qui ont tenté par le passé, en leurs soulants la gueule, de les assimiler tout en étant, il va sans dire, un antiféministe avoué! Si par malheur vous êtes un Franco-québécois, qu’automatiquement vous êtes en tête de liste du FBI à titre de communiste et d’ennemie publique numéro 1 des É.-U. et un vil antiféministe avoué! Si par malheur vous n’êtes pas d’accord avec le comportement d’Israël en Palestine, qu'on vous traite d’antisémite et de fieffé antiféministe avoué! Miséricorde Dieu, si par malheur vous êtes blond aux yeux bleus (je connais très bien), sur une plage de la Costa del Sol en Espagne, qu'on vous étiquète, de facto, de sales ariens et d’enfoirés de nazies et d’antiféministe avoué! Si par malheur vous rechignez contre le port des étiquettes religieuses dans la fonction publique québécoise, on vous crucifie sur la place publique comme étant un islamophobe et un mécréant antiféministe avoué!

  • Gilbert Turp - Abonné 25 avril 2019 08 h 00

    Un concept capitaliste

    L'appropriation culturelle applique de manière mesquine le principe de propriété privée à la culture et aux arts.
    Tout ce qu'on a pu lire à ce sujet - par-delà le discours de victimisation - se ramène à ça. Je n'ai rien lu sur ce concept qui dépasse la culture du profit chère au capitalisme.

    Cette pensée de profit et de marchandise me parait malsaine, tueuse de la spiritualité et du don de soi qui vient avec la transmission culturelle.
    Notre culture ne nous appartient pas, c'est nous qui appartenons à notre culture.

  • Yves Ménard - Abonné 25 avril 2019 09 h 35

    Blâmer la victime

    "Nul n’aurait dû le traiter de raciste, mais il aurait gagné à mieux affûter ses antennes."
    Ah! Bon!
    Bravo Madame. Vous êtes tout à fait dans l'air du temps!

  • Jacques Gagnon - Inscrit 25 avril 2019 11 h 59

    On ne se voit pas aller !

    « On a le tour de camper sur nos positions au Québec sans écouter le point de vue de l’autre, faut dire. »

    Vous ne pouviez mieux dire au sujet de votre propre position. Aucun créateur n'a à donner une voix au chapitre à qui que ce soit. C'est fondamentalement ce que vous ne comprenez pas. Il n'y a pas eu de débat artistique, mais bien de l'énervement de gens qui cherchaient à se mettre en vedette.