L’ami Jason

Si ce n’était que de lui, le premier ministre Legault se rendrait sans doute volontiers à la demande de son nouveau collègue albertain, Jason Kenney, qui voudrait ressusciter le projet de pipeline Énergie Est. La seule objection qu’il soulève chaque fois que le sujet revient sur le tapis est l’absence d’« acceptabilité sociale ».

Invité à l’émission Tout le monde en parle en mars 2014, le chef de la CAQ avait déclaré : « Il y a un problème avec certaines terres agricoles, le tracé peut être revu. Mais sur le fait d’avoir un approvisionnement additionnel au Québec, on ne peut pas être contre ça […] Amener de l’énergie additionnelle, pour moi, c’est le jeu de l’offre et de la demande. Plus il y aurait d’offre, plus il y a de chances que le prix baisse. Donc, c’est bon. »

À l’époque, il pressait le gouvernement Couillard de trouver un endroit qui accepterait d’accueillir un port à partir duquel le pétrole albertain pourrait être acheminé vers les marchés internationaux. Si cela s’avérait impossible, il suggérait que le Québec exige des redevances en retour de ce droit de passage.

C’est sans doute le même « gros bon sens » qu’il invoquait à l’époque que plaidera M. Kenney, quand les deux hommes se rencontreront, mais il sait sans doute que ce sera peine perdue. M. Legault a même renié ses convictions souverainistes sur l’autel de l’acceptabilité sociale.

Il ne qualifiera sans doute plus le pétrole des sables bitumineux d’« énergie sale », mais sa bienveillance s’arrêtera là. Le désir de changement, qui lui a permis de réaliser son rêve de devenir premier ministre, ne peut que jouer en sa défaveur la prochaine fois. Son manque d’intérêt pour l’environnement ne lui a pas nui, mais il a bien compris le message.

Il aura déjà du mal à faire accepter la construction du gazoduc qui aboutirait, via l’Abitibi et la Haute-Mauricie, à une usine de liquéfaction au Saguenay. Il devra se montrer d’autant plus intraitable face à tout nouveau projet d’oléoduc.

 
 

M. Legault a apprécié que M. Kenney s’adresse à lui et à l’ensemble des Québécois en français dans son discours de victoire. Sur le plan personnel, les deux hommes auraient d’ailleurs tout pour s’entendre.

L’amitié entre politiciens est toutefois sensible à la conjoncture. En 1998, Lucien Bouchard, qui n’était pas précisément un homme de gauche, prétendait protéger les Québécois contre « le vent froid de la droite » qui soufflait de l’Ontario de Mike Harris, auquel Jean Charest avait eu l’imprudence de s’identifier.

Photo: Jason Franson La Presse canadienne Le nouveau premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, lors d’un point de presse au lendemain de sa victoire contre sa rivale, la néodémocrate Rachel Notley, mercredi à Edmonton

Deux ans plus tard, ce même Mike Harris, dépeint jusque-là comme un ogre réactionnaire qui avait suggéré aux assistés sociaux ontariens de se mettre au « baloney », est soudainement devenu « un grand ami du Québec » aux yeux de M. Bouchard, après que les deux hommes eurent conjugué leurs efforts pour forcer Ottawa à augmenter sa contribution au financement des services de santé.

La métamorphose est un phénomène fréquemment observable en politique. Si son mentor a pu s’ériger en défenseur de la social-démocratie québécoise le temps d’une élection, M. Legault pourrait tout aussi bien se présenter comme le rempart contre les pollueurs du Canada anglais.


 
 

Lors de l’étude des crédits du Conseil exécutif, le premier ministre a trouvé « surréaliste » que le chef du PQ et celui du PLQ lui demandent avec une telle insistance d’expliquer les motifs de sa nouvelle fierté d’être Canadien et les avantages qu’il trouve maintenant au fédéralisme.

Il est vrai que le débat semblait un peu fantaisiste alors que la souveraineté a complètement disparu du radar. Il n’en reste pas moins qu’aux yeux de M. Legault, la péréquation semble être la seule raison pour laquelle le Québec devrait demeurer au sein du Canada.

Or, M. Kenney entend faire en sorte que le Québec en soit privé s’il refuse de laisser le pétrole albertain traverser son territoire. Il y avait une menace implicite dans le message que l’ami Jason a envoyé mardi soir.

M. Legault a dit voir en lui un allié potentiel dans sa quête de nouveaux pouvoirs. Il est vrai que Québec et l’Alberta ont toujours partagé une même vision du fédéralisme, plus respectueuse de l’esprit de 1867. Ce qui les oppose aujourd’hui est cependant plus fort que ce qui les unit.

Même si 100 % des Albertains se prononçaient en faveur de l’abolition de la péréquation à l’occasion d’un référendum, il serait étonnant que les premiers ministres des autres provinces, sans parler d’Ottawa, soient prêts à prendre le risque de rouvrir la Constitution pour leur donner satisfaction. Il serait un peu imprudent de priver M. Legault de sa seule source de fierté canadienne.


 
 

Rectificatif : dans ma chronique de jeudi, j’ai qualifié d’ambiguë la position de QS sur l’octroi d’un statut spécial qui exempterait Montréal des dispositions du projet de loi 21. Le point de presse durant lequel Manon Massé l’a clairement écarté m’avait échappé. Mes excuses.

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