L’actualité avec Bertrand Russell

Périodiquement, je vous proposerai un texte dans lequel, partant d’un événement de l’actualité en éducation, je rappellerai des idées et des concepts d’un penseur important qui me semblent apporter sur ce type d’événement un intéressant éclairage. J’espère que cela nourrira votre propre réflexion.

Je convoque cette fois celui qui a été un des plus grands philosophes du XXe siècle : Bertrand Russell (1872-1970).

L’événement dont je partirai vient tout juste de se produire et vous en avez sans doute entendu parler. Il a en effet donné lieu à beaucoup de débats, et pour cause. Qu’on en juge : un professeur de biochimie de l’Université du Québec à Trois-Rivières multipliait sur sa page Facebook personnelle des propos négatifs et controversés sur la vaccination.

Devrait-il être sanctionné pour cela ? Perdre son emploi ? Ou, au contraire, ce geste et ces propos sont-ils légitimes et n’appellent aucune réaction, pas même de l’Université ? Les avis sont partagés. Notez cependant que je ne veux aucunement traiter de ce cas en particulier, dont je ne sais pas grand-chose. Mais Russell a eu, sur une part de ce qui se joue ici, d’intéressantes réflexions.

Peines de prison et congédiements

Il faut savoir que cet éminent logicien et philosophe a toute sa vie été un militant qui a lutté pour des causes souvent impopulaires, voire très impopulaires, et il en a payé le prix.

C’est ainsi que par deux fois Russell a été renvoyé de l’université où il était embauché.

De Trinity College, d’abord, en 1916, par ses collègues et dans la foulée de ses activités de pacifiste.

Puis du College of the City of New York ensuite, en 1940, à la suite d’un procès où son embauche comme professeur de logique et de philosophie des sciences était contestée en raison de ses opinions controversées en matière de moralité, de religion et de sexualité.

L’affaire fit grand bruit et de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Charlie Chaplin, John Dewey, Albert Einstein et Aldous Huxley, prirent en vain sa défense. C’est en partie en réaction à cette affaire que l’American Association of University Professors (AAUP) a adopté ses principes relatifs à la liberté académique et à la titularisation.

Par deux fois, également, Russell a fait de la prison pour avoir publiquement défendu certaines idées.

La première peine, de six mois, lui a été infligée en 1918 pour ses activités pacifistes durant la guerre en cours ; la deuxième, de deux mois, date de 1961 : il avait alors 89 ans. Elle fut finalement réduite à une semaine à l’hôpital de la prison. Cette fois, sa condamnation était pour avoir pris la parole à Hyde Park en souvenir du bombardement d’Hiroshima, ce qu’on lui avait interdit de faire.

Liberté d’expression et liberté académique

Tous ces événements inspirent à Russell une fervente défense de la liberté d’expression, de ce droit (diversement balisé selon les juridictions, mais oublions cela ici) de librement, et sans craindre de représailles, pouvoir exprimer et défendre ses opinions.

Russell insistera cependant toujours pour distinguer cette liberté d’expression de la liberté académique.

La liberté d’expression est une liberté dont chacun, y compris les professeurs, jouit ; la liberté académique, elle, est propre à l’institution universitaire : elle est celle dont jouissent ses membres, qui composent cette institution particulière et qui la gèrent.

Ce sont les normes universitaires qui circonscrivent la liberté académique, et c’est en fonction d’elles, et d’elles seules, que l’on doit, ou du moins que l’on devrait, embaucher, promouvoir et, le cas échéant, sanctionner les professeurs. Russell écrit : « L’essence de la liberté académique est que les professeurs devraient être sélectionnés en raison de leur expertise dans le domaine dans lequel ils devront enseigner et que les juges de cette expertise devraient être eux-mêmes des experts. Qu’une personne soit, ou non, un bon mathématicien, un bon physicien ou un bon chimiste ne peut être décidé que par d’autres mathématiciens, physiciens ou chimistes. »

En congédiant Russell pour ses idées sur la guerre, la sexualité ou la morale, on a non seulement porté atteinte à sa liberté d’expression, mais aussi occulté cette distinction entre liberté d’expression et liberté académique.

Je lui donne à nouveau la parole, alors qu’il revient sur son congédiement de 1940 : « Pas un seul instant l’idée ne m’est venue d’exiger le droit de parler d’éthique sexuelle quand on me paie pour parler de logique ou de sémantique. […] Je réclame seulement deux choses : 1) que les nominations à des postes universitaires soient faites par des gens ayant compétence pour juger les qualifications du candidat ; 2) que pendant les heures qu’il ne doit pas à sa profession, un enseignant ait le droit d’exprimer ses opinions, de quelque nature qu’elles puissent être. »

Russell ne pouvait bien entendu rien savoir de Facebook et des médias sociaux, ni de leur rôle hautement probable dans ce fulgurant retour des choses comme la croyance que la Terre est plate, que le réchauffement climatique n’a pas lieu, et de tant d’autres négations du savoir scientifique que l’on a créé un mot nouveau pour les désigner : le dénialisme.

Mais son propos ne me semble pas moins fournir une riche matière à réflexion.

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12 commentaires
  • Serge Grenier - Abonné 20 avril 2019 08 h 36

    Y a-t-il un lien ?

    Faire feu de tout bois :

    « Je réclame seulement deux choses : 1) que les nominations à des postes universitaires soient faites par des gens ayant compétence pour juger les qualifications du candidat ; 2) que pendant les heures qu’il ne doit pas à sa profession, un enseignant ait le droit d’exprimer ses opinions, de quelque nature qu’elles puissent être. »

    Je pense que cet argument peut être réutilisé dans le débat sur la laïcité pour ce qui est du port des signes religieux. Si un éminent professeur peut et doit se garder de faire la promotion de ses idées personnelles lorsqu'il est au travail, je pense que les croyants pourraient eux aussi se garder de faire la promotion de leur religion quand ils sont au travail.

    Le reste du temps, pas de problème.

  • Bernard Terreault - Abonné 20 avril 2019 10 h 03

    Assez clair

    En tant que prof-chercheur retraité je ne qu'être d'accord qu'il faut distinguer absolument ce que peut dire un prof en classe ou quand il s'axprime comme expert ou consultant de ce qu'il peut dire comme simple citoyen. Quant à ce prof de l'UQ-3-Rivières, s'il utilise son titre de prof et donc sa supposée expertise dans ses élucubrations sur les médias sociaux, ses collègues devraient mettre en question sa compétence à enseigner et son droit à conserver son poste.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 20 avril 2019 13 h 47

      On peut être prof (même d'université) et manquer de jugement.

  • Cyril Dionne - Abonné 20 avril 2019 10 h 09

    Les faits scientifiques, les mythes, les amis imaginaires et la rectitude politique

    M. Baillargeon, vous avez déjà écrit une préface dans un livre sur Bertrand Russell « Pourquoi je ne suis pas chrétien ». Alors, vous avez déjà un parti pris. Mais je vais me prêter au jeu.

    Oui, le professeur en question devrait être sanctionné jusqu’à perdre son emploi s’il ne se rétracte pas. La liberté académique ou de conscience ne s’applique pas dans ce cas. Ici, on parle de sa position et de son travail de recherche au sein de l’université en question et ses propos peuvent causer des torts irréparables à la société. Ses dires sont invalidés par de nombreuses recherches empiriques en sciences. Les opinions ne sont pas recevables en sciences à moins d’être prouvées à maintes reprises par ses paires et que les faits peuvent être reproduits indéfiniment en suivant une démarche scientifique très précise.

    Voici les mythes qui sont véhiculés au sujet des vaccins : Les vaccins causent l’autisme. Le système immunitaire des enfants ne peut pas absorber trop de vaccins. L’immunité naturelle est préférable aux vaccins. Les vaccins contiennent des toxines dangereuses. Une meilleure hygiène personnelle est en réalité responsable de la diminution des infections. Les vaccins ne valent pas le risque. Le vaccin infectera mon enfant d’une maladie qu’il essaie de prévenir. Nul besoin de vaccination parce les taux d’infections sont rares en 2019.

    Ceci dit, il y a eu un cas assez rare à Toronto impliquant un professeur de Ryerson il y a quelques années de cela. Celui-ci était un prostitué transsexuel dans ses temps libres hors du campus. La direction de l’université n’a pas sanctionné le professeur en question et il a peut continuer d’enseigner puisqu’il s’agissait d’une forme de liberté d’expression qui ne causait aucun tort entre adultes consentants.

    Bon, pour revenir à Russell, celui était un athée qui pourfendait les mythes et les amis imaginaires. Et c’était mal vu à l’époque où il enseignait et la sexualité morale (rectitude politique) a eu raison de lui.

    • Pierre Robineault - Abonné 20 avril 2019 17 h 45

      Monsieur Dionne, je vous lis depuis toujours pour ne pas dire depuis longtemps, avec satisfaction sincère. Cette fois-ci, peut-être surtout parce que je l'ai connu en tant que collègue de la même université et que je l'apprécie tellement, seul toutefois votre premier petit paragraphe m'indispose eu égard à Normand Baillargeon. D'autant plus qu'il n'ajoute rien de valable au reste de vos propos. Je continuerai de vous lire, d'utant plus que tel est votre général désir, mais davantage je le ferai avec monisur Ballargeon!

    • André Joyal - Inscrit 20 avril 2019 20 h 39

      J'ai enseigné 32 ans à l'UQTR. J'ai donc été évalué par mes pairs aux 3 ans jusqu'à l'obtention de ma permanence. Ainsi, j'avais 57 ans lors de ma dernière évaluation. À chaque fois il me fallait pondérer l'importance accordée aux 4 dimensions de la tâche: Enseignement, Recherche, Administration académique, Services à la collectivité. S'il ne m'est amais arrivé d'accorder plus de 40% à l'enseignement, j'ai plus d'une fois accordé une telle pondération aux services à la collectivité. Pour ces derniers, j'incluais des articles publiés dans des revues de vulgarisation et dans ...Le Devoir ( Oui, Le Devoir à une époque me publiait une ou deux fois par année).

      Si, dans le cadre de ses services à la collectivité j'aurais dit des conneries mes pairs ne m'auraient pas accordé des «A» très souvent. Alors, pour autant que ce professeur anti-vaccin fasse part dans son dossier d'évaluation de ses prises de position sur Facebook, en passant à la casserole comme il se doit, ses pairs auront à prendre leurs responsabilités. S'il a sa permanence son syndicat le sauvera possiblement au détriment de ses collègues et de ses étudiants.

      À mon époque, un Bertrand Russel à l'UQTR aurait pu faire la pluie et le beau temps, encouragé par ses pairs et la haute administration.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 avril 2019 09 h 58

      Merci pour votre commentaire M. Robineault. J'ai faites allusion à M. Baillargeon parce que j'ai lu le livre en question. Ceci dit, j'apprécie sa chronique qui touche un sujet qui me tient à cœur. Et je ne pense pas que sa philosophie sur l’éducation est très éloignée de la mienne.

      En passant, je suis surpris que vous que me lisez parce que tout ce que j'essaie de faire, c'est de garder ma langue, surtout écrite.

  • Gilbert Talbot - Abonné 20 avril 2019 11 h 44

    Des profs et des lanceurs d'alertes bafoués

    Combien de professeurs de tous ordres, du primaire à l'universitaire ont été bafoués dans leurs Droits d'expressions ou congédiés parce qu'ils ont soutenus des idées contraire à la religion, aux bonnes mœurs ou aux politiques? On n'à pas de statistiques là-dessus, mais je sais par expérience qu'ils sont nombreux. Ils sont plus nombreux encore parmi les plus jeunes qui ont osé dire ou faire des choses au moment où ils n'avaient pas encore reçu leur permanence d'emploi. Vous auriez pu aussi souligner le congédiement par le gouvernement du Québec de ce lanceur d'alerte qui dénonçait le lobby des pesticides en agriculture.
    Non, ni les profs ni les lanceurs d'alertes ne sont libres de dire où faire ce qu'ils veulent en dehors de leurs heures de cours, encore moins depuis la surveillance des médias de communications par les autorités.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 avril 2019 10 h 40

      Comme vous avez raison M. Talbot. Les religieux sont montés sur leurs grands chevaux alors qu'aucun enseignant.e voilée ou autre ne perdra son emploi. Les Québécois sont trop gentils et ont toujours peur d'offenser quelqu'un. Si c'était le ROC, il y a longtemps, que cette loi aurait passé.

      Ceci dit, lorsque j’ai commencé ma carrière d’enseignant où à peu près toutes les écoles de langues françaises étaient catholiques en Ontario, j’ai fais ma demande dans un conseil francophone catholique. À ma grande surprise, même si ces écoles sont subventionnées à 100% par les deniers publics, on m’a demandé une référence obligatoire du curé de la paroisse que je ne connaissais absolument pas. Mes parents le connaissaient puisque qu’ils sont pratiquants, mais moi personnellement, j’avais largué les amarres en ce qui concerne cette superstition monothéiste à l’âge de 12 ans au grand désarroi de ceux-ci. Je l’ai obtenu et le curé m’a dit que c’était à cause de mes parents.

      Il y a cette hypocrisie ambiante du Canada anglais qui se dit multiculturaliste et que toutes les cultures sont sur un pied d’égalité. Et pourtant, seulement les écoles catholiques sont subventionnées, et à 100% SVP en Ontario. Mais ils aiment tellement faire du Québec « bashing » comme pour les soi-disant francophones là-bas. Au fils des années, les autres religions ont découvert l’astuce de concentrer les croyants avec la même superstition dans un quartier donné et au fur et à mesure, les enseignants de cette religion se sont retrouvés en majorité. Alors, on a eu droit à des écoles supposément publiques qui affichaient une religion en particulier.

      Tout cela pour dire qu’il y a des règlements précis qui gèrent les institutions scolaires en Ontario qui sont de loin, bien plus sévères qu’au Québec. Il y a un code vestimentaire dans toutes les écoles pour les enseignants et les élèves qu’il soit officiel ou non.

  • Marc Bourdeau - Abonné 20 avril 2019 13 h 45

    Curiosité

    Je suis curieux, tout en étant fermement convaincu des bienfaits de la vaccination en général, même si je demande à voir pour certains nouveaux vaccins, quels sont les arguments du professeur de biochimie contre la vaccination. Est-ce un principe général? ou s'attaque-t-il simplement, avec arguments compétents, à certains d'entre eux?

    Je sais qu'il y a des négationnistes de l'holocauste qui sont instruits et cultivés--mais peu--, que beaucoup de grands savants ont cautionné le nazisme en son temps, pour prendre cet exemple. Il y a des idiots partout, même instruits, même cultivés.