Les harmonies de la transmission

Pour le concert célébrant son 25e anniversaire, l’Orchestre de l’Université de Montréal s’était offert la totale samedi dernier à la salle Claude-Champagne : l’imposante 3e Symphonie de Gustav Mahler. Cent dix musiciens sur scène, pour la plupart des étudiants de laFaculté de musique, parmi trente anciens confrères et onze professeurs, sans compter les choeurs. Clou de l’événement, la grande contralto Marie-Nicole Lemieux venant prêter sa voix au quatrième mouvement, consacré à l’humanité sur terre. La pureté et l’ampleur de son chant semblaient viser l’âme de chaque spectateur.

La 3e Symphonie de Mahler est une sorte d’épopée cosmique en musique. The Tree of Life (palmé d’or à Cannes) de l’Américain Terrence Malick avait offert une proposition analogue, côté cinéma, entre Genèse, hymne à la vie, célébration de la nature, conflits des humains et transcendance. Délicate chimie en transmutation sous le doigté de grands maîtres.

Le choix de cette oeuvre de Mahler témoignait des ambitions d’un orchestre né d’une toute petite graine un quart de siècle plus tôt. Avant le concert, on écoutait le fondateur et maestro de l’OUM, Jean-François Rivest, évoquer avec humour ses débuts. Les anniversaires invitent aux retours en arrière.

Violoniste venu enseigner à la Faculté de musique de l’UDM, il s’était plaint en 1992 de l’absence d’orchestre au doyen de l’époque, Robert Leroux (aux timbales samedi dernier) : « Il n’y a pas d’orchestre. Faites-en donc un ! » lui avait rétorqué ce dernier.

Son interlocuteur allait mettre sur pied un an plus tard une petite formation d’instruments à cordes de quinze musiciens, avec l’aide de Vladimir Landsman, grand violoniste et professeur de musique d’origine russe enseignant à la faculté. « Je dirigeais comme une corneille », d’évoquer Rivest en riant. Mais la ferveur y était et le courant passait.

Le succès fut au rendez-vous avec un premier concert, pour lequel avaient été imprimés de faux billets gratuits, qui firent fureur et remplirent la salle. Cette formation sans cesse renouvelée s’est imposée au fil des ans, prenant du volume et misant sur l’excellence. L’OUM a le vent dans les voiles.

 
 

Durant le spectacle, je regardais tous ces jeunes musiciens entourés de leurs professeurs, des compagnons et des mentors d’hier, songeant à quel point un art demeure vivant quand la transmission s’opère. Celle-ci repose souvent sur le talent l’engagement et la pédagogie d’un maître passionné, comme Jean-François Rivest.

Hélas ! À l’heure où tant d’émissions culturelles à la télé effleurent à peine des réalisations comme l’Orchestre de l’Université de Montréal, poussant le vedettariat de l’humour et du petit écran, le grand public se voit privé de plusieurs modèles témoins d’un foisonnement artistique. Toutes sortes d’initiatives naissent et prospèrent, côté musical comme ailleurs, en faisant éclore des vocations parfois méconnues.

Plus grave encore, des institutions mettent çà et là des bâtons dans les roues de formations établies, comme celle des Petits Chanteurs du Mont-Royal. Fin mars, la Commission scolaire de Montréal déchirait abruptement l’entente permettant aux jeunes choristes de suivre à peu de frais le programme courant du collège Notre-Dame. Prenant ses distances avec un établissement privé, elle menaçait l’avenir de la Maîtrise d’exception. Si on souhaite aux Petits Chanteurs du Mont-Royal de s’ouvrir enfin aux filles, jamais sa vocation ne devrait être mise en péril pour des causes bureaucratiques, au mépris d’intérêts supérieurs.

Sans l’amour de la culture dont notre société fragile a tellement besoin, des aberrations pareilles surviendront encore et encore. À quand l’embrasement collectif pour la cause de l’art, miroir de l’âme du Québec, garante de son avenir ?

Idem pour le français, ici premier véhicule identitaire et culturel. Le rapport rendu public de l’Office québécois de la langue française documentait la semaine dernière son recul à Montréal à titre de langue de travail ainsi qu’au sein de l’espace public, chez les générations montantes surtout.

Par-delà les remparts comme celui de la loi 101, ça prend toute une société pour élever un enfant. On aura beau conspuer à tout vent le « bonjour-hi ! », montrer du doigt les anglophones et les immigrants — qui se francisent d’ailleurs mieux que prévu —, il est moins aisé de s’impliquer corps et âme pour accroître la qualité de cette langue-là et des oeuvres à sa gloire. Tant d’élans de transmission sont coupés à la maison, à l’école, sur la scène politique comme dans les médias, par crainte de verser dans « l’élitisme », épouvantail à moineaux éloignant vieux et jeunes d’un héritage précieux. La culture et la langue sont nos deux jambes. Et s’il fallait avant tout apprendre à mieux marcher…

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