L’esprit de Perrault

« Je ne fais pas du cinéma pour faire des films, mais pour mieux connaître l’Homme », disait Pierre Perrault. Mort le jour de la Saint-Jean en 1999, le cinéaste était un héros pour les intellectuels et les artistes québécois qui cherchent le sens au lieu du succès.

Dans un hommage publié dans Le Devoir quelques jours après la mort de Perrault, Pierre Falardeau, solennel, en parle comme d’un de ses maîtres et le compare, notamment, à Rodin, à Rembrandt et à Bach. « Je dis que son oeuvre est un trésor, écrit le père d’Elvis Gratton. Un trésor pour notre peuple. Et pour tous les peuples. Et les hommes s’en apercevront bien un jour, quand ils auront abattu la main du monstre qui nous cache la lumière. »

Si Falardeau parle d’une découverte à venir, c’est que les films de Perrault ne sont pas faciles. Le cinéaste, dédaigneux des codes hollywoodiens, dit vouloir imposer « au public l’obligation de regarder la réalité [et] non de suivre une histoire qu’[il] lui raconte ». Il filme toujours le peuple, mais reconnaît ne pas faire des films populaires. En juin 1999, lui rendant hommage à son tour, le collègue Jean-François Nadeau, qui fut son éditeur, le qualifie, en un clin d’oeil à Jacques Cartier, qu’il aimait tant, de « découvreur de nous-mêmes ». Obsédé par la « vie vécue », Perrault faisait des films qu’il voulait au plus près du réel, avec ce que cela comporte de dépouillement, mais aussi de vitalité rugueuse.

Interprétation mythique

 

Dans Sang et lumière (Alias, 2019, 306 pages), l’essayiste Étienne Beaulieu propose une interprétation mythique de l’oeuvre. Perrault, écrit-il, ne filme pas tant le territoire québécois, comme on l’a souvent dit, mais, selon ses propres mots, « le territoire de l’âme ». Le passé auquel son oeuvre fait sans cesse référence n’est pas tant celui, précis, du Québec ou de L’Isle-aux-Coudres, lieu de plusieurs de ses documentaires, mais le « passé en général ». Personnage central de l’oeuvre, le patriarche Alexis Tremblay, par exemple, « se souvient de mémoire d’homme de ce qui s’est produit alors qu’il n’était pas encore de ce monde », note Beaulieu, tirant ainsi le cinéma de Perrault vers une quête de l’origine sacrée du monde.

S’il regorge de prometteuses pistes d’interprétation de notre cinéma — les oeuvres de Forcier, Mankiewicz, Arcand, Groulx et Jutra y sont aussi analysées, à partir d’une grille de lecture empruntant à Gilles Deleuze et à René Girard —, l’essai de Beaulieu pèche cependant par ses démonstrations absconses.

Cinéma néonationaliste

 

Le jeune historien Mathieu Bureau Meunier évite cet écueil dans Wake up mes bons amis ! (Septentrion, 2019, 172 pages), un essai sur « la représentation de la nation dans le cinéma de Pierre Perrault ». Le projet, ici, est limpide : montrer comment les cinq premiers documentaires du cinéaste — Pour la suite du monde, Le règne du jour, Les voitures d’eau, Un pays sans bon sens ! et L’Acadie, l’Acadie ? ! ? — accompagnent et illustrent la montée du néonationalisme québécois dans les années 1960 et 1970.

À partir de la prise de conscience du fait que les Canadiens français sont dépossédés de leur destinée, cette idéologie, résume l’historien, « s’oppose à l’idéalisme, à l’apolitisme, au cléricalisme et au provincialisme de l’idéologie traditionnelle ». L’heure est venue, croient ses tenants, de moderniser le Québec, par l’entremise de l’État québécois, et de mettre enfin les francophones aux commandes. Le cinéma de Perrault, avance Bureau Meunier, incarne ce changement de paradigme ; il est le cinéma de la Révolution tranquille, dont l’élan doit déboucher sur l’indépendance du Québec.

À travers son cinéma, il articule sa conception du nationalisme de façon à montrer la nécessité de l’indépendance de l’État québécois. Toutefois, pour que la nation soit souveraine, selon Perrault, les Québécois doivent d’abord être en mesure de se nommer, de s’ancrer dans leur passé et dans un projet collectif. Ils doivent prendre conscience de ce qui peut nuire à leur épanouissement. Ce qui est nécessaire au projet que Perrault a mis en avant : l’émancipation politique et la prise de possession du territoire autant physique que culturel et politique. 

Même s’il manque de raffinement et de profondeur, ce retour aux sources de la modernité québécoise proposé par l’historien ravira les nationalistes désorientés d’aujourd’hui. En nous plongeant dans le cinéma volontaire de Perrault et dans l’enthousiasme de l’époque du « maîtres chez nous ! », Bureau Meunier rappelle les clés du néonationalisme : la nécessité de se mettre soi-même en récit, de se définir, d’avoir le français comme langue commune, forte et suffisante, pour vivre et se développer ; l’importance de s’ancrer dans le passé pour donner sens au présent et se projeter intelligemment dans l’avenir ; la prise de conscience de ce qui nous entrave – un traditionalisme stérile, notre dépossession économique due à un État soumis au marché, le carcan fédéraliste — et l’urgence de la libération par l’éducation et l’indépendance.

Le cinéma de Perrault ne se réduit pas au rôle d’instrument politique et relève même, plus profondément, d’une quête métaphysique. « J’essaie, disait le cinéaste, de comprendre mon émerveillement pour la parole de l’Homme et l’indifférence des hommes à l’égard de cette parole-là. » Universelle, cette indifférence est donc aussi, malheureusement, québécoise.

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