La religion de Manu

Emmanuel Bilodeau enfournant le pain à la boulangerie Merci la vie: «Dans ce métier, tu donnes ton âme à tes clients.» 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Emmanuel Bilodeau enfournant le pain à la boulangerie Merci la vie: «Dans ce métier, tu donnes ton âme à tes clients.» 


Si je cherchais une définition de la ferveur et de la passion, je viens de la trouver : observer le comédien aguerri et boulanger amateur Emmanuel Bilodeau se mettre dans le pétrin et s’enfariner le bout du nez avec un sourire éclatant de gamin de 54 ans. « J’ai commencé à faire du pain à cinq ans, avec ma mère. On pétrissait avec nos coudes. On fessait dedans. »

Petit dernier tannant d’une ribambelle de 12 enfants, Emmanuel rêvait de mettre au monde une douzaine d’apôtres pour leur faire du pain aux noix et vinaigre de cidre et des muffins aux bananes et chocolat noir. Il s’est arrêté après quatre, comme les quatre ingrédients du pain ; farine, eau, levure et sel. Le sel, c’est Adou, un an et demi, une petite miche adorable.

Mon cœur est saturé de plaisir quand j’ai du pain et de l’eau

« Mes enfants ne mangent jamais de pain commercial. Cette année, on leur a mis du pain Gadoua dans leurs bas de Noël. Ils ont tripé fort, mais il a fallu que je me pile dessus. »

Son vieux fantasme à pétrir, Emmanuel l’a concrétisé au fil du temps et il s’est bricolé un coin boulange dans le sous-sol de la maison qu’il partage avec la comédienne et animatrice Édith Cochrane, la maman de trois de ses enfants. Manu est devenu pusher pour les amis, fournisseur attitré des intolérants au préchiqué. « J’ai plein de gens qui désirent me passer des commandes, mais je ne veux pas me mettre cette pression. C’est un métier de fou. Ma pâte fermente durant des jours, je me lève à 5 h. Dans une boulangerie, tu donnes ton âme à tes clients. Moi, je choisis à qui je l’offre. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'apprenti, entouré du boulanger Albert Elbilia et de la boulangère Johanne Martineau. Ils façonnent les pâtons et ne vendent jamais les plus beaux pains. Ils les donnent.

Au salon Manger santé et vivre vert, où il animait récemment le concours du meilleur artisan boulanger, Emmanuel s’est fait refiler un morceau de levain qui datait de 1850, venu de San Francisco. « Je ne suis pas très levain. Même si ça se donne bien, c’est un esclavage. Tu ne peux pas le laisser mourir. Si tu pars en camping, il faut l’apporter pour le nourrir. » Une bouche supplémentaire et un souci de trop.

Car Emmanuel se tracasse pour plein de choses : la planète, l’avenir de ses enfants, ses amis en détresse, le goût de son pain et la cuisson parfaite. « Le yoga me permet de ne pas trop paniquer avec toute ! Et pétrir la pâte fait le reste de la thérapie. C’est comme distribuer les pains. J’en ai donné une cinquantaine à 22 personnes dimanche dernier. Ça m’a sorti de ma torpeur. »

Coude à coude

Les pains qu’il distribue et multiplie, comme le Christ, Emmanuel va les chercher à Prévost, à la boulangerie Merci la vie de ses amis Albert Elbilia et Johanne Martineau. Lorsqu’Albert n’a pas écoulé tous ses pains et que la « madame qui les offre aux moins nantis » ne peut pas passer, Manu va les chercher comme un apôtre de l’antigaspillage.

C’est là, dans le cocon du café-boulangerie d’Albert et Johanne, qu’il va pétrir du pain et apprend le métier d’artisan depuis plus de deux ans. Son mentor est exigeant, un autodidacte maniaque (un psychopathe du pain, selon Manu) qui ne tolère aucune transgression ni demi-mesure. Ici, on ne se serre pas la main, on se touche du coude, le salut du boulanger qui met la main à la pâte.

Le pain gonfle en prenant la forme de la paume du boulanger. Le porter à sa bouche, c’est comme serrer la main de qui l’a pétri.

Albert n’utilise que des farines bios et beaucoup de kamut. Les clients qui aperçoivent Emmanuel en train de diviser les pâtons ou de défourner s’imaginent qu’il est le propriétaire de cette petite entreprise familiale des Laurentides. « Albert me laisse toucher à son pain. C’est d’une grande générosité. » Bien sûr, il y a l’odeur, la gestuelle, la symbolique. On ne partage pas son pain avec n’importe qui. Et ses plus beaux pains, Albert ne les vend jamais, il les donne. Tour à tour directeur artistique, photographe et ex-cuisinier, Albert a cédé à l’appel des miches. Sa femme Johanne pousse à la roue et estime que « venir au pain », la table de pétrissage, est un acte méditatif qui exige d’être dans l’instant. Leur pâte peut fermenter durant 160 heures, contrairement à d’autres boulangeries où le pain lève en deux heures, comme un miraculé sous opioïdes.

Selon Albert, il faut appliquer cinq règles d’or pour boulanger un excellent pain : la matière première, le temps, la rigueur (il faut se rappeler ce qu’on a fait, à quelle température était la pièce, les ingrédients, etc.), la patience et le plaisir. « Si tu n’as pas de plaisir, tu ne le feras pas. C’est comme mettre les mains dans le potager. »

Ceci est mon âme

Dans la précision ; dans l’amour des choses bien faites ; dans ce croissant sans oeufs mais gavé de beurre belge et adouci au jus de carottes et sucre d’érable ; dans cette brioche parfaite, élastique et croustillante au parfum d’orange et de cannelle ; dans l’amour du métier qui se goûte ; on reconnaît le vrai travail d’artisan, celui qui allie la répétition au dévouement. « On a tout accéléré en boulangerie, confie Albert, la chaleur, la fermentation. Et puis le blé. Avant, on avait 20 sortes de blés cultivés ensemble. Ça ne donnait pas le même gluten. Maintenant, tu n’as qu’un blé et les gens deviennent intolérants. » C’est pourquoi il mélange de quatre à sept sortes de farines, l’une des raisons (avec la longue fermentation) pour lesquelles son pain est digeste.

Il vaut mieux mendier du pain sur terre que de l’eau en enfer

« Le pain, c’est l’amour. Ça fait 30 000 ans que ça existe », ajoute Manu. C’est aussi une symbolique forte que celle du partage du pain, la mie rompue plutôt que tranchée, tendue plutôt que quémandée. On gagne son pain, on le chérit, on le bénit. « Chez nous, on donne tout à Pâques, c’est la grande purge pascale depuis que je suis petit. On donne tous nos objets à la famille et le quinoa a remplacé le jambon », renchérit Emmanuel, un végétalien convaincu qui a déjà joué Dieu dans la pièce Le visiteur d’Éric-Emmanuel Schmitt. « Mes parents étaient croyants et ils m’ont dit que mon prénom signifie “sauveur”. Alors, j’ai élaboré des plans pour sauver l’humanité, donner un peu de soi aux autres. »

Et il la sauve un geste à la fois, un pain avec la foi.

Aimé le livre Boulange et boustifaille, du boulanger Albert Elbilia. Des recettes de pains et brioches (un challah orange-cacao et un nan à la fleur d’oranger !), mais aussi des recettes autour du pain, une brouillade, des fromages fouettés, de la gaspacho et surtout les trucs et conseils d’Albert pour parvenir à boulanger comme un pro.

Rigolé en visionnant ce sketch de la comédie Les magnifiques sur la religion du pain : « La farine vient de l’Estrie, mais a été moulue en Gaspésie au bord de la mer pour donner un petit côté salin, et ensuite séchée au soleil pendant cinq jours. » À rire… 

Noté qu’Emmanuel Bilodeau donnera une conférence au monastère des Augustines de Québec le 27 avril prochain. Les détails ici sur « Grimper son Everest » 


JOBLOG

Les humaines cathédrales
Emmanuel Bilodeau m’a fait parvenir cet extrait de la pièce Le visiteur d’Éric-Emmanuel Schmitt (écrite en 1993), que je trouvais particulièrement indiqué en cette semaine où brûlent les grandes oeuvres bâties sur sept générations à la gloire de la Vierge, Notre-Dame.

« Jamais l’orgueil humain n’aura été si loin. Il fut un temps où l’orgueil humain se contentait de défier Dieu ; aujourd’hui, il le remplace. Il y a une part divine en l’homme ; c’est celle qui lui permet, désormais, de nier Dieu. Vous ne vous contentez pas à moins. Vous avez fait place nette : le monde n’est que le produit du hasard, un entêtement confus des molécules ! Et dans l’absence de tout maître, c’est vous qui désormais légiférez. Être le maître… ! Jamais cette folie ne vous prendra le front comme en ce siècle. »

« Le maître de la nature : et vous souillerez la terre et noircirez les nuages ! Le maître de la matière : et vous ferez trembler le monde ! Le maître de la politique : et vous créerez le totalitarisme ! Le maître de la vie : et vous choisirez vos enfants sur catalogue ! Le maître de votre corps : et vous craindrez tellement la maladie et la mort que vous accepterez de subsister à n’importe quel prix, pas vivre, mais survivre, anesthésiés, comme des légumes en serre ! Le maître de la morale : et vous penserez que ce sont les hommes qui inventent les lois, et qu’au fond tout se vaut, donc rien ne vaut ! »

« Alors le Dieu sera l’argent, le seul qui subsiste, on lui construira des temples de partout dans les villes, et tout le monde pensera creux, désormais, dans l’absence de Dieu. Au début, vous vous féliciterez d’avoir tué Dieu. Car si plus rien n’est dû à Dieu, tout revient donc à l’homme. Au début, la vanité ne connaît pas l’angoisse. Vous vous attribuerez toute l’intelligence. Jamais l’histoire n’aura vu des philosophes plus noirs et cependant plus heureux. »

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7 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 19 avril 2019 03 h 31

    J'ai eu un plaisir fou à lire votre texte que vous avez peut-être pétri avec le coeur comme font ces artisans à l'ouvrage.

  • Gaston Bourdages - Abonné 19 avril 2019 05 h 06

    Et si la vie, petit et grand « v » se pétrissait...

    ...comme le font si bien Johanne, Albert et Manu, quels sont les ingrédients que j'y mettrais ? Les cinq règles d'or : matière première, temps, rigueur, patience et plaisir ?
    Et la matière première à mettre dans ma vie, ce serait quoi ? Quant au temps... « ben » lui, il fait comme il était écrit sur un des murs de la salle d'études de la Petite Salle : « Tempus fugit ». Et la rigueur ? Attention dene pas verser dans la rigidité, la frontière est parfois mince. La patience ...Oh là ! Boudha en dit : « La patience est le sourire de l'âme » Quant au dernier ingrédient, le plaisir. C'est celui nourrissant comme un bon pain le coeur, l'esprit, le corps et l'âme.
    Je change de propos.
    « Jamais l'orgueil humain n'aura été si loin» Faire l'expérience de ces sept ( 7 ) mots : une horreur à vivre. Et dire qu'il y existe un palliatif, un remède. Le problème : ni l'un ni l'autre ne se vendent dans une grande surface ou encore chez le marchand du coin : l'humilité, ennemie jurée de l'orgueil. Dans « Les bluettes et les boutades » ( 1846 ) John Petit-Senn écrit : « L'orgueil et la vanité sont les échasses du sot, mais elles ne le grandissent que pour le faire tomber de plus haut »
    Sans prétention, je l'espère.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux,.
    P.S. Madame Josée...un autre de vos bijoux d'humanité e d'humanisme frôlant le divin.

  • Lise Bélanger - Abonnée 19 avril 2019 08 h 11

    Merci pour cette trouvaille, j'habite Prévost depuis quelques mois, du bonheur en vue...... j'y cours. Et merci pour le bedon!

  • Jean Roy - Abonné 19 avril 2019 09 h 41

    Beaucoup de chaleur et un ti-peu de froid

    Votre chronique, madame, réchauffe le cœur. Votre chronique sent le bon pain sortant du fourneau. On hume à pleines narines l’arôme délicat d’une quête d’humanité authentique!

    L’extrait que M. Bilodeau vous a transmis, cependant, me refroidit juste un brin. Peut-être l’orgueil humain est-il devenu démesuré... mais l’incendie de la cathédrale m’inspire justement l’humilité, déjà relevée par M. Bourdages. Il nous rappelle justement notre faiblesse et notre incapacité d’atteindre ou de conserver une véritable hauteur d’âme...

  • François Birtz - Abonné 19 avril 2019 10 h 23

    Ne provient pas de l'Évangile de Luc, ni même de la Bible

    Il vaut mieux mendier du pain sur terre que de l’eau en enfer
    — Saint Luc, Évangile

    Ceci est totalement faux en ce qui concerne l'origine biblique. Ce n'est ni le langage de la Bible, ni même sa philosophie...

    Ce texte ne provient pas du tout de la Bible...