«Notre-Dame la France»

Ce soir-là, le temps a suspendu son vol. Lundi, vers 19 h 30, toute la France s’apprêtait à écouter le discours d’Emmanuel Macron. Le plus important du quinquennat, disait-on. Le pays était fébrile. En 15 minutes, tout s’est arrêté. Il a suffi qu’une fumée noire s’élève du toit de Notre-Dame pour que le président et les simples badauds, la classe politique et le peuple ordinaire, les télévisions et les petits bistrots s’immobilisent. Le sort du monde semblait soudainement suspendu à celui d’une cathédrale. Une simple cathédrale…

Les Français se croyaient au-dessus de ces choses-là. Eh bien, non ! Car Notre-Dame n’est pas n’importe quelle cathédrale. Ce n’est pas pour rien qu’elle est le point zéro des routes de France. Le lieu d’où l’on compte toutes les distances. Elle n’est pas nécessairement la plus belle. Celle de Beauvais est plus haute et plus lumineuse. Celle d’Amiens plus vaste et plus classique. Celle de Chartres plus fine et délicate. Mais celle de Paris est celle qui exprime le mieux l’identité de tout un peuple.

L’historien et résistant Marc Bloch écrivait aux heures les plus sombres (1940) qu’« il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération » (L’étrange défaite). De Gaulle l’exprima simplement en écrivant « Notre-Dame la France ».

Pourquoi cette émotion, sinon justement parce que Notre-Dame est le symbole d’un pays voué à la Vierge Marie depuis Louis XIII, mais aussi profondément républicain ? Cette civilisation et cette identité, on les croyait évaporées dans la postmodernité. Les voilà de retour, brusquement matérialisées, tout à coup évidentes. Des Te Deum en l’honneur de Louis XIV au sacre de Napoléon, de la naissance de l’Université à la célébration de la Libération, de Villon à Hugo, de Péguy à Claudel, Notre-Dame est un peu l’âme de la France. Lundi, on a vu des catholiques et des juifs, des athées et des agnostiques pleurer, prier ou s’inquiéter. Bref, des Français !

Le comédien Fabrice Luchini a trouvé les mots pour le dire. « Même si on n’est pas chrétien, même si nous ne sommes plus chrétiens : la France est chrétienne. » Une phrase dont chacun des mots pourrait d’ailleurs s’appliquer au Québec ! L’historienne Clémentine Portier-Kaltenbach rappelait, de son côté, que si le Taj Mahal avait été construit par amour pour une femme et les pyramides pour abriter des morts, Notre-Dame fut construite pour accueillir les vivants. « Il n’y a pas de droit d’entrée sur le parvis de la cathédrale ; pas d’interdit autre que le respect que l’on doit à la beauté et au travail des hommes », écrivait Bertrand de Saint-Vincent.

On nous dira ensuite qu’il n’y a pas d’identité nationale, pas de culture et de civilisation françaises. La belle affaire ! Comme si nos sociétés n’étaient que des halls de gare. Ainsi, pendant quelques heures du moins, a-t-on entrevu combien toutes ces affirmations à la mode, ces mots d’ordre de la déconstruction permanente, cette fuite en avant dans la rectitude politique sont éloignés de l’âme des peuples. Lundi, en quelques heures, ce n’est pas Notre-Dame qui est partie en fumée. Ce sont de grands pans de cette idéologie mortifère. Et avec eux, les sourires narquois d’une certaine intelligentsia ironisant chaque fois qu’on osait prononcer ces mots tabous. Il n’était plus possible de se voiler la face.

Après la redécouverte de la France profonde — celle des gilets jaunes du mois de décembre qui portaient le tricolore —, voilà que le même peuple pleure, devant les flammes de Notre-Dame, l’effacement (ou peut-être le mépris) de ses racines chrétiennes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Qu’on soit chrétien, musulman, athée, juif ou agnostique n’y change rien. Tant il est vrai qu’on peut respecter ses racines et défendre un État résolument laïque.

Faut-il voir dans l’effondrement en pleine Semaine sainte de la flèche érigée par Viollet-le-Duc le symbole d’une décadence ? Certains le croient. L’histoire le dira. Mardi, un internaute anonyme écrivait : « Ce n’est pas nous qui allons reconstruire Notre-Dame. C’est elle qui va nous reconstruire. » Dans sa brève adresse à la nation mardi, le président a eu ces mots : « Je partage votre douleur, mais je partage aussi votre espérance. » Ainsi évoquait-il sans le dire la deuxième vertu théologale, celle dont Péguy disait dans un livre, inspiré justement par l’éblouissant porche de Notre-Dame, qu’elle était :

« […] une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son boeuf et son âne en bois d’Allemagne.

Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus. »

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13 commentaires
  • Gilles Tremblay - Inscrit 19 avril 2019 10 h 41

    Wow! Bravo! quelle citation du jour !

    « Ce n’est pas nous qui allons reconstruire Notre-Dame. C’est elle qui va nous reconstruire». Autrement dit : Retour à la case départ. «Hasta la vista» les Homo sapiens, bienvenu Néandertal à la salade paléo. Tabula rasa sur des siècles d’évolution scientifique, vive la génération spontanée, mort à Charles Darwin, au buché Sigmon Freud et vivement le port des signes religieux dans la fonction publique francaise et québécoise, ainsi soit-il, amen.

    J’ai été 100 fois plus impressionnée, dans ma petite vie d’humain, par les exploits et les créations «archinacturelles» de mères Nature dont nous nous acharnons à détruire en y foutant systématiquement le feu pour y accroitre les champs de culture, en la saccageant à coup de tronçonneuse et en la polluant à outrance par fracturation hydraulique pour enrichir l’Alberta. Il n’y a pas de quoi à être fier. Nous sommes de vrais psychopathes religieux qui pleurnichons à la vue d’un incendie alors qu’indifférant face aux milliers d’immigrant, mères et enfants, qui se noyent dans la méditerranée. Nous n’avons rien compris de l’importance du milieu d’où nous provenons, préférant aduler les divins exploits architecturaux de mère Notre-Dame d’où qu’elle provienne.

    Monsieur Rioux, si la France et le Québec sont chrétiens, c’est parce qu’avant tout chose, la planète est follement religieuse avec toute la misère ignare du monde qui s’y rattache.

    • Pierre Raymond - Abonné 19 avril 2019 12 h 15

      WOW ! BRAVO ! Quel texte !

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 avril 2019 15 h 23

      " La planète est follement religieuse avec toute la misère ignare du monde qui s'y rattache." Entièrement d'accord avec vous.

    • Gilles Tremblay - Inscrit 19 avril 2019 16 h 13

      J’apprécie grandement votre soutien, monsieur Raymond. C’est un réel plaisir pour moi d’éveiller l’émoi et la foi qui peine à sortir par le bon bout des chrétiens obnubilés par des tas de pierre et de bois futiles. Grâce à Saint-Pierre, les bons chrétiens sont parvenus à recueillir plus 1 milliard d’euros pour la toiture d’une bâtisse alors que pour la même somme des millions d’enfants de ce monde seraient soignés et nourris. Cela permettra assurément, à ceux qui soutiennent l’église et leurs curés pédophiles, de trouver là un moyen de leur pardonner pour les sévices sexuels qu’ils ont commis sur des enfants innocents. Allez en paix, Dieu vous garde.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 avril 2019 17 h 36

      Pour comprendre comment bâtir, il faut observer la nature.
      La charpente du toit de NDP, s'appelait la forêt, à cause de l'enchevêtrement des poutres et colonnes. Ces poutres étaient taillées dans des arbres, sans doute des chênes, il est donc possible que que les «coeurs de chêne» de certaines poutres soient antéririeurs au sacre de Clovis. Je ne peux pas voir une cathédrale sans voir la nature. Une cathédrale ou une oeuvre architecturale est une ode à la culture et à la nature. On est pas obliger de d'opérer un divorce entre les deux racines (culture et nature) de la... nature humaine.

    • Gilles Tremblay - Inscrit 19 avril 2019 20 h 17

      Monsieur Charles-Étienne Giil, le divorce s’opère entre culture et nature lorsque la morale de la culture humaine franchit la limite de l’interdit de la nature de mère Nature, et nous y sommes. L’interdit consiste à ne plus être capable, humains, de faire la différence entre ce qui est acceptable, tolérable et supportable dans une société qui se doit d’être rationnelle afin de contrer la folie qui sommeille en chacun de nous dont les fondements se trouvent enfouis dans les religions. Lorsque les religions, catholique en se qui nous concerne, ne parviennent plus à faire la différence entre la souffrance ressentie due à toit qui passe au feu et le mal du à la misère à laquelle des milliards d’humains sont confrontés au quotidien, toutes religions confondues, c’est que le temps est venu afin que de l’apocalypse de la sagesse se révèle sur la charpente des religions.

  • Diane Boissinot - Abonnée 19 avril 2019 11 h 03

    Pure émotion.

    • Gilles Tremblay - Inscrit 19 avril 2019 20 h 42

      Plus pure est l'émotion, plus dure sera la démolition des mécanismes de protection archaïque des religions. Voilà les raisons de cet aveuglement volontaire du collectif à laquelle est confrontée la bien triste chrétienté face à ses responsabilités et devoirs à l’égard de ses brebis égarées en ces temps modernes : sexe apostolique pervers et argents sales du Vatican.

  • François Beaulne - Abonné 19 avril 2019 12 h 05

    Les mots justed

    Merci Monsieur Rioux d'avoir encore trouvé les mots justes pour décrire ce que nos cousins Français et nous mêmes avons ressenti en voyant, impuisssants et incrédules, Notre-Dame brûler sous nos yeux, comme si on y était. Comme vous le soulignez avec justesse, le sentiment de tristesse ressenti outrepassait les appartenance religieueses. C'etait un monument à la gloire de l'humanité qui était visé, un peu comme la destruction des boudhas millénaires d'Afghanistan, encastrés à flanc de montagne et détruits par les Talibans. Ou encore le dynamitage récent des ruines de Palmyre, en Syrie ou la menace de destruction des livres sacrés de l'islam par les djihadistes à Tombouctou.
    Il y avait quelque chose de poignant, de noble, de révélateur dans la solidarité mondiale spontanée avec la tristesse et le désarroi que ressentaient les Français. C'est signe que tout n'est pas perdu en cette ère de matérialisme individualiste dévergondé et que l'humanité est encore capable de dépassement.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 avril 2019 12 h 06

    Lire Hugo

    Peu de gens savent que Les Misérables, Notre-Dame de Paris et Les Travailleurs de la mer forment une trilogie.

    Préace des Travailleurs de de la mer :

    « La religion, la société, la nature ; telles sont les trois luttes de l’homme. Ces trois luttes sont en même temps ses trois besoins ; il faut qu’il croie, de là le temple ; il faut qu’il crée, de là la cité ; il faut qu’il vive, de là la charrue et le navire. Mais ces trois solutions contiennent trois guerres. La mystérieuse difficulté de la vie sort de toutes les trois. L’homme a affaire à l’obstacle sous la forme superstition, sous la forme préjugé, et sous la forme élément. Un triple anankè pèse sur nous, l’anankè des dogmes, l’anankè des lois, l’anankè des choses. Dans Notre-Dame de Paris, l’auteur a dénoncé le premier ; dans les Misérables, il a signalé le second ; dans ce livre, il indique le troisième.

    À ces trois fatalités qui enveloppent l’homme se mêle la fatalité intérieure, l’anankè suprême, le cœur humain.»

    C'est exactement pour ça que la phrase, d'un internaute anonyme, citée par Rioux est si juste : « Ce n’est pas nous qui allons reconstruire Notre-Dame. C’est elle qui va nous reconstruire. »

    Préface de Notre-Dame de Paris : « Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire, en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l’une des tours, ce mot gravé à la main sur le mur :

    ΆΝΆΓΚΗ.
    Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du moyen-âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.

    Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille église. »

    Lisez

  • Raynald Rouette - Abonné 19 avril 2019 14 h 15

    Une chronique qui fait du bien!


    Il semble que d’où vous écrivez, soyez plus près de la réalité que tous vos collègues du Devoir...