Aux cris des gargouilles de Notre-Dame

On a cru voir les gargouilles pousser des hurlements sur leur brasier, le bossu Quasimodo lâcher son Esmeralda en sauve-qui-peut la vie et l’équipe du spectacle musical de Luc Plamondon lancer en écho un couac d’épouvante. C’est que les références artistiques, toutes époques confondues, se mariaient à celles de l’histoire de France face au spectacle de la cathédrale en flammes.

Devant cette icône patrimoniale et religieuse en train de flamber, certains croyaient retrouver des passages de L’enfer de Dante et les effrayants décors des peintures de Jérôme Bosch. Dès le lendemain de la tragédie, le roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo se hissait en tête des ventes sur Amazon. L’art parle fort quand la raison s’affole.

L’esprit humain est ainsi fait qu’il voit des signes partout au moment des grandes catastrophes. Et comment, athées ou pas, n’être pas saisis d’une terreur quasi mystique devant l’affront des flammes à la grande dame gothique ?

Ces jours-ci, les chorales improvisées de Parisiens entonnant prières et cantiques à pleines rues semblent sortir des enluminures du Moyen Âge. Dans les cafés branchés de place Saint-Michel, le hip-hop cède le terrain à l’Ave Maria de Schubert en fond sonore. La musique et les carillons à l’unisson s’imposent en consolation dérisoire aux peines infinies, comme la quête de sens, la générosité et l’envie de se relier à la chaîne du passé.

Paris brûle-t-il ? avait demandé Adolf Hitler après son ordre au commandant en chef de la Wehrmacht, qui passa outre, de faire sauter les grands monuments de la métropole. La cathédrale n’avait pas brûlé. Durant la Révolution française, les guerres et tous les soubresauts de son histoire, Notre-Dame demeurait sur son île de la Cité comme un phare dans la nuit pour les croyants et les incroyants. On y assistait aux offices parfois, enchantés par les chants, les rosaces, l’orgue, la sérénité d’un lieu mythique chargé d’art, d’histoire et de beauté.

 
 

Symbolique, ce flamboiement ? Et comment ! Notre-Dame de Paris, du haut de ses 855 ans d’existence, ne pouvait s’abîmer aussi vite. Ça prend des socles inamovibles, sinon quelle angoisse ! À l’heure où tant de modèles de transmission s’écroulent à la vitesse de mutations accélérées, cette cathédrale blessée rappelle par la bande la fragilité des acquis de l’humanité.

Après que la Ville Lumière post-attentats se fut abîmée au passage des gilets jaunes en vandalisme exacerbé, son plus grand fleuron s’embrase pour ajouter à ses malheurs. Au mieux, pour l’en détourner. Tandis que le catholicisme vacille sous les accusations de crimes pédophiles, la France, ex-fille aînée de l’Église, voit la flèche de son emblématique cathédrale tomber comme un cure-dents, ses charpentes de chêne et sa toiture partir en cendres. En cette semaine pascale, on dirait un coup de semonce aux errances du clergé. Il va finir par nous rendre superstitieux, cet incendie-là…

Sous le feu, l’eau et la fumée à l’assaut de Notre-Dame, cette impression étrange, après reflux d’images religieuses, d’avoir entendu sonner les trompettes du Jugement dernier, avant l’Apocalypse d’une planète en perdition. Pour un peu, on y lirait une vengeance divine devant les méfaits des hommes, nous, nombreux, qui ne croyons guère à la main de Dieu.

Chargée symboliquement aussi, cette promesse du président Macron de reconstruire le temple, dont la façade et les tours s’imposent en figures d’éternelle résilience de Paris. L’héroïsme des pompiers, qui sauvèrent du brasier tant de trésors menacés, prêchait pour la solidarité dans une France divisée qui a tant besoin de reprendre pied. Même les rumeurs non vérifiées d’attentat criminel à sa clé éclairent cette semaine les tensions de cette société.

Alors, oui, l’embrasement de Notre-Dame dépassait sa propre horreur et son propre espoir pour contenir en paraboles toutes les couches de sens qu’on a greffées sur lui. La tragédie s’est déroulée dans un pays où le président aura trop peu, avant cette semaine, parlé de culture et de patrimoine, quand tant de visiteurs du monde entier viennent se ressourcer à ces lumières vives. Cet incendie fit remettre à Emmanuel Macron sine die la diffusion de son discours politique à la nation, quasi dérisoire soudain ; redorant du coup son blason terni. Bientôt, la restauration créera de nouveaux contentieux entre artisans, donateurs, État, citoyens et Église. Ça bourdonne déjà… Les prières ne s’élèveront qu’un temps.

Puisse le drame de Notre-Dame réconcilier du moins les Français avec leur fabuleux héritage culturel, longtemps tenu pour acquis et négligé au profit du mirage américain et de la mondialisation galopante. On le sent plus précieux à leurs yeux depuis qu’ils en mesurent, sidérés, l’inenvisageable précarité.

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15 commentaires
  • Pierre Landry - Abonné 18 avril 2019 07 h 24

    Bravo

    Bravo madame Tremblay

    Un texte aussi édifiant qu'est terrible et symbolique cette tragédie.

    Pierre Landry

  • Jean Roy - Abonné 18 avril 2019 08 h 19

    Une magnifique chronique de madame Tremblay

    Évidemment la catastrophe touche d’abord les croyants. Elle blesse également le cœur parisien et l’âme française toute entière... Mais encore, cette catastrophe atteint notre humanité (qui se veut universelle) dans sa recherche impossible de quelque chose comme un absolu, qui se trouverait au dessus de nous-mêmes. Cet incendie nous jette, en effet, à la figure la précarité d’un tel idéal. En ce sens, on peut parler « d’une terreur quasi mystique » pour les croyants comme pour les athées... à tout le moins d’un coup dur porté à une certaine spiritualité avec ou sans Dieu.

  • Louise Melançon - Abonnée 18 avril 2019 08 h 39

    Quel souffle!

    Madame Tremblay, ce matin, pour moi, vous remportez la palme des chroniqueurs et chroniqueuses, pas seulement pour votre souffle littéraire, mais pour la profondeur de votre réflexion... Merci...

    • Anne-Louise Raymond - Abonnée 18 avril 2019 17 h 25

      Absolument!

  • Bernard LEIFFET - Abonné 18 avril 2019 09 h 12

    Les Français en ont vu et entendu d'autres!

    Imaginez ce que pense un Français vivant ici, en regard de la loi sur la laïcité avec ce psychodrame perpétuel entre deux cultures et deux langues, dont une tente d'anéantir l'autre, avec l'appui d'un autre gouvernement, celui du Canada!
    À défaut d'en ajouter, je pense que l'expresion « Voir la paille dans l'oeil du voisin » est de mise.

  • Jerôme Risterucci - Inscrit 18 avril 2019 09 h 39

    Beau texte

    Beau texte mais avec ce passage « Après que la Ville Lumière post-attentats se fut abîmée au passage des gilets jaunes en vandalisme exacerbé, son plus grand fleuron s’embrase pour ajouter à ses malheurs.», vous n'allez pas vous faire que des amis.

    Différentes polémiques enflent actuellement dans mon pays d'origine...Ce qui me fait dire que la paix sociale n'est malheureusement pas à l'horizon.