L’éthique à deux vitesses

L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université constatait il y a quelques jours que la lourdeur bureaucratique associée à la réglementation sur l’éthique de la recherche est en voie de miner la liberté de recherche universitaire. Illustrant le caractère parfois absurde des exigences, le journaliste du Devoir Marco Fortier donne l’exemple de ces professeurs qui ont été forcés d’exiger que des personnes analphabètes de Dakar, au Sénégal, signent un formulaire de consentement avant de répondre (oralement) à un questionnaire.

Une de mes collègues, professeure à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, qui entamait une enquête sur les pratiques des banques dans leurs relations avec les consommateurs, s’est fait dire qu’une méthode de collecte d’information pourtant admise dans les enquêtes portant sur des matières d’intérêt public était de nature à porter préjudice aux banques ! Les histoires absurdes au sujet de la malréglementation de l’éthique de la recherche s’accumulent depuis des années.

Au départ, la réglementation de la recherche se fonde sur une noble intention. Au cours du XXe siècle, il y a eu plusieurs scandales impliquant des universitaires. Des chercheurs qui ont triché ou, pire, ont fait fi de la dignité humaine et de la santé des populations en menant des recherches pour le compte de bailleurs de fonds comme les fabricants de produits du tabac ou les producteurs d’amiante. Ces dérives ont motivé les organismes qui financent les recherches de même que les institutions universitaires à mettre en place un cortège de règles destinées à garantir le déroulement des recherches selon de hauts standards éthiques.

C’est ainsi que, dans les universités, le moindre projet de recherche comportant des impacts sur des sujets humains ou des animaux doit faire l’objet d’un examen par des comités d’éthique à la recherche. Sans certificat émanant de ces comités, impossible de lancer une recherche. En théorie, ces exigences permettent de garantir un équilibre entre les bienfaits espérés d’une démarche de recherche et les risques auxquels elle pourrait exposer des personnes vulnérables. Mais les réglementations de l’éthique de la recherche vont souvent bien au-delà du souci de protéger la dignité humaine.

Les universités ont choisi de jouer le jeu de la réglementation de l’éthique de la recherche en imposant aux chercheurs des pesanteurs bureaucratiques. Elles ont souvent multiplié les formalités au point de retarder le déroulement des projets et de décourager les chercheurs d’aborder des sujets susceptibles de heurter les bureaucraties qui se sont autodésignées comme gardiennes de l’orthodoxie.

Deux poids deux mesures

Quel contraste avec le laisser-aller caractérisant les démarches de recherche censées garantir la sécurité des produits révélé par l’agronome Louis Robert. M. Robert est ce lanceur d’alerte auquel le ministère de l’Agriculture reproche d’avoir porté à l’attention du public les préoccupations éthiques associées à l’ingérence du privé dans la recherche scientifique en agroenvironnement au sein d’un centre de recherche financé en majorité par l’État québécois.

L’expert a révélé une situation troublante dans laquelle la santé du public était en cause. Mais au sein de certains organismes gouvernementaux, la sécurité des êtres vivants passe après l’obligation de loyauté à la hiérarchie administrative. Il y a pourtant là de quoi tenir occupés plein de comités d’éthique qui, pour l’heure, consacrent plutôt leur énergie à chercher des raisons de retarder les projets de recherche des universitaires !

Ces politiques de deux poids deux mesures à l’égard de l’éthique de la recherche indiquent que le souci de protéger le public est à géométrie variable. Lorsqu’il s’agit des universitaires, les autorités imposent des contraintes, même à des chercheurs qui réalisent des travaux présentant peu de risques de porter atteinte à la dignité et à la sécurité des personnes. Par contre, des entreprises qui mettent en circulation des produits potentiellement mortels peuvent se justifier en s’appuyant sur des études qu’elles gardent confidentielles souvent réalisées par des chercheurs en conflit d’intérêts. Mais rien de cela ne semble allumer les réflexes éthiques des décideurs !

Vrais enjeux éthiques

Ce qui cloche avec la réglementation de la recherche universitaire, c’est que les véritables enjeux éthiques posés par la recherche ne sont pas évalués. Certes, on examine à la loupe les choix méthodologiques des chercheurs. Mais les présupposés sur lesquels reposent les politiques de financement de la recherche qui favorisent de plus en plus les travaux orientés vers les intérêts du secteur privé ne sont pas évalués. Pour être légitimes, les instances de réglementation de la recherche universitaire devraient délaisser les contrôles tatillons et réserver leur énergie pour poser un oeil critique sur les effets concrets des politiques de financement de la recherche universitaire.

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3 commentaires
  • Denis Carrier - Abonné 16 avril 2019 08 h 45

    Pour une éthique à long terme

    Je pense que la malréglementation de l’éthique de la recherche trouve son origine dans des critères désuets et inspiré par des modes passagères.
    Le cas du clonage humain et de son rejet empressé est représentatif. La recherche fondamentale porte par définition sur le long terme. Et à long terme, comment conserver un corps dont la vigueur a mis des millions d’années d’effort physiques, d’un soleil à l’autre, dans une société moderne où l’effort n’est plus requis? Vu sous cet angle, le clonage humain devient un incontournable.
    Qu’y a-t-il de si monstrueux dans la présence de jumeaux identiques ? Ce phénomène naturel est accepté par les barons de l’éthique sans même être questionné. Mais si ces mêmes jumeaux identiques naissent avec un décalage plus grand qu’en situation dite naturelle, cela devient interdit par la loi. Le long terme devrait inspirer nos éthiciens sinon, demain, nous ressemblerons tous à notre ami E.T. Ce ne sont pas les dix minutes de jogging quotidien qui remplaceront les dix heures d’effort physique de nos prédécesseurs avec les conséquences que cela aura sur notre évolution.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 17 avril 2019 09 h 17

      Denis Carrier
      Je ne vois guère en quoi la question de la conservation du corps devrait être un enjeu si fondamental qu'elle devrait pousser en faveur du clonage humain. Déjà, l'espérance de vie a augmenté de façon exponentielle, du moins dans les pays occidentaux, au-delà même du raisonnable. Il paraît que le balancier a cependant commencé à revenir dans l'autre sens, non pas à cause du manque de dépense physique, mais à cause de la dégradation de l'environnement, et je doute que ce soit le clonage qui apportera des solutions à ce problème.

      Là où se situe le nerf des inquiétudes à propos du clonage, c'est plutôt du côté de ce qui arrivera quand les entreprises mettront la main sur ces belles technologies. Dans la mesure où le passé est garant de l'avenir, il y a toutes les raisons au monde de craindre que, rendu à cette étape, l'éthique prendra le bord pour être remplacée par l'unique recherche du profit et que les pires dérapages se multiplieront à vitesse grand V. Déjà, on voit vers quoi tendent les débats autour de la GPA actuellement, par exemple, alors qu'on pousse pour minimiser l'impact d'une nouvelle forme de prostitution dans le seul but de satisfaire les égos de narcissiques en moyens financiers.

  • Gaston Bourdages - Abonné 16 avril 2019 09 h 25

    L'éthique, une autre de ces mal-aimées contemporaines...

    L'éthique tout comme la conscience auxquelles l'Homme est capable d'imposer une telle élasticité. Élasticité nourrie, alimentée par ce « nouveau » dieu qu'est celui du dollar. Dieu dollar auquel nous attribuons une moralité à vitesses variables.
    Derrière une éthique à deux vitesses se cache toujours quelque chose de moins ou de « pas » propre, le mensonge rôdant.
    Au fond, c'est peut-être juste une question de moralité, de valeurs morales.
    Dans une éthique à une vitesse, tout est clair, propre, transparent.
    À l'égard des professeurs universitaires, j'éprouve compassion. Si je me permettais de leur suggérer de continuer à rester debouts, le regard un micromètre au-dessus de la ligne horizontale, là où, à mon humble avis, loge la dignité ?
    Merci monsieur Trudel.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.