Pour l’amour du français

L’entourloupette que la ministre responsable de la Langue française, Nathalie Roy, a faite à l’opposition vendredi dernier avait un air de déjà-vu regrettable. Interpellée par le Parti québécois, Mme Roy devait répondre pendant deux heures du « manque d’engagement du gouvernement en matière de protection de la langue française ». Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle batte sa coulpe, mais on aurait au moins espéré un peu plus de transparence qu’à l’époque libérale.

À peine une demi-heure plus tôt, l’Office québécois de la langue française (OQLF) a rendu public un premier bilan complet de la situation du français depuis onze ans. Pour une des rares fois où ils pouvaient discuter de la question à loisir, les parlementaires n’avaient pas eu le temps d’en prendre connaissance.

De toute évidence, on s’est arrangé pour éviter à la ministre d’être confrontée à des données qui auraient pu être embarrassantes. Le changement de gouvernement n’a apparemment rien changé à l’habitude de s’ingérer dans le travail de l’OQLF, qui devrait en principe être un organisme neutre.

À la différence de ses prédécesseurs, qu’elle accusait de nier la réalité, Mme Roy a reconnu dès sa nomination que le français est en recul dans l’espace public, tout particulièrement à Montréal. Le rapport de l’OQLF confirme que l’anglais est également en progression dans les milieux de travail, particulièrement chez les jeunes de 18 à 34 ans.

Si la ministre convient de la nécessité d’un coup de barre, elle maintient cependant qu’il n’est pas nécessaire de renforcer les dispositions de la loi 101 ; il suffit de la faire appliquer avec plus de rigueur.

 
 

Il est vrai que le gouvernement Legault est moins laxiste que les libéraux. Par exemple, il a imposé à l’hôpital de Lachute de revenir à l’affichage unilingue français, alors que l’établissement avait ignoré impunément les remontrances de l’OQLF pendant des années.

S’en tenir à une application plus stricte de la loi 101 a cependant ses limites.

C’est notamment le cas des entreprises de moins de 50 employés, qui ne sont pas visées par les mesures de francisation prévues dans la loi, alors que c’est là que se retrouvent la grande majorité des nouveaux arrivants.

Le gouvernement de Pauline Marois les avait incluses dans le projet de loi 14, mais il n’a pas pu le faire adopter. La CAQ s’en tient plutôt à l’approche incitative proposée dans le rapport que la députée d’Iberville, Claire Samson, avait présentée en novembre 2016, c’est-à-dire le soutien à la francisation en entreprise, qui demeure cependant facultative.

Mme Roy a une vision pour le moins idyllique de l’incitation. « Ce n’est pas la coercition, c’est la collaboration qui nous intéresse. Il faut faire naître dans le coeur de chaque Québécois et particulièrement des néo-Québécois, des nouveaux arrivants, l’amour de la langue française. Il faut faire comprendre aussi à bien des gens que la langue française, c’est ce qui nous distingue, c’est ce qui fait notre richesse, c’est ce qui fait la beauté du Québec… », a-t-elle déclaré vendredi dernier.

 
 

Certes, le français est une belle langue, qui contribue au charme du Québec et dont la connaissance ne peut qu’enrichir l’esprit, mais les nouveaux arrivants ont généralement des besoins plus pressants, par exemple gagner leur vie, et plusieurs semblent penser que l’anglais est plus utile.

Comment les en blâmer, alors qu’ils voient les francophones s’y mettre aussi, surtout la jeune génération, qui préfigure le Québec de demain ? Chez les francophones, ce sont les jeunes qui ont le moins d’objection à travailler en anglais et à être accueillis par un Bonjour/Hi, a noté l’OQLF.

Attention à la poutre qu’on voit dans l’oeil du voisin ! Pauline Marois était loin d’être la seule à souhaiter que tous les élèves québécois sortent bilingues de l’école. C’était aussi ce qu’avait recommandé la Commission des états généraux sur la langue française (2001).

On ne retient aujourd’hui du rapport Bouchard-Taylor que la recommandation portant sur les signes religieux, mais il consacrait plusieurs pages à la relation des Québécois francophones à la langue anglaise.

« L’anglais qu’il faut apprendre et parler aujourd’hui, ce n’est pas celui que Lord Durham voulait imposer au Bas-Canada après la répression des rébellions. C’est plutôt celui qui permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples de la terre », peut-on y lire.

Ses auteurs ne croyaient pas que le progrès généralisé du bilinguisme pourrait mettre le français en péril, à la condition que les francophones en assurent individuellement la préséance dans leur quotidien et que les institutions publiques donnent l’exemple.

« Il serait difficilement concevable qu’elles ouvrent plutôt la voie au relâchement. Une réaction énergique est peut-être de mise ici », écrivaient-ils. Cette remarque n’a rien perdu de sa pertinence, mais Mme Roy compte plutôt sur l’amour du français. Un pari qui n’est pas sans risque.

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