L’école et la conversation démocratique

Avec le projet de loi sur la laïcité de la CAQ, on peut craindre d’être bientôt plongés dans une tempête socio-politique ponctuée de terribles accusations — de racisme, de xénophobie, de fascisme, et j’en passe — qui signent une désolante incapacité à dialoguer avec des gens qui défendent des idées éloignées des nôtres.

Il m’a donc semblé pertinent de rappeler comment l’école peut, ou du moins pourrait et devrait, contribuer à préparer les futurs citoyens à prendre part à la conversation démocratique… même quand celle-ci porte sur des sujets difficiles, polémiques et qui sèment la division.

Des savoirs…

Si l’école prépare à l’exercice de la citoyenneté, c’est bien entendu d’abord en accomplissant sa mission propre, qui est de transmettre des savoirs.

Par eux, le futur citoyen connaît des tas de choses, par exemple l’histoire de son propre pays (et celle d’autres pays), ce qui est indispensable pour parler d’un grand nombre de sujets. D’autres importants concepts lui sont aussi familiers, comme celui de laïcité, justement, mais aussi ceux de guerre civile ou d’épuration ethnique : et il n’en use pas à la légère.

Il possède encore des notions juridiques et politiques que lui ont transmis, on peut l’espérer, les cours portant sur la citoyenneté qu’il a suivis. Il sait donc qu’existe une telle chose que la désobéissance civile, et il en connaît des exemples fameux ; il sait comment, à quelles conditions, de quelle manière et avec quels effets on choisira de l’exercer : il n’invoque pas cela à la légère non plus.

Il a aussi compris que cette autonomie que son éducation a voulu lui donner, elle veut aussi nécessairement la donner à tous ses concitoyens : il faut donc la conjuguer, tâche parfois complexe dans une société pluraliste, à un idéal de tolérance et à un respect du principe fondamental de la liberté d’expression.

Mais par-delà ces savoirs (et bien d’autres) et à travers eux, le citoyen éduqué a surtout acquis, on peut l’espérer, ce que j’aime nommer du vieux nom de vertu.

… aux vertus

On désigne par là des habitudes, intellectuelles et morales, que par la pratique l’éducation a durablement installées en nous et qui se manifestent sans qu’on ait pour cela à faire d’effort.

Elles sont de la plus haute importance.

Formé aux mathématiques, d’une part, mais aussi à la littérature et aux arts, de l’autre, notre citoyen éduqué n’a pas eu besoin que Kant lui rappelle que ce n’est pas la même chose disputer (on le fait quand, par un savoir reconnu comme vrai, on peut trancher avec certitude une question), et discuter — parce que cette fois le savoir convoqué est contesté et que s’y mêlent des préférences et des valeurs.

Il écoute donc divers points de vue et s’efforce de présenter ses arguments de telle manière que peuvent les entendre (et idéalement les apprécier) des gens qui partent de perspectives différentes de la sienne. Il discute, justement, avec eux. Il discute comme dans ce cours dans lequel, ne tenant pas pour acquis que tout dans les religions doit être respecté, on lui a parlé des athées, des agnostiques, des anticléricaux, des humanistes, des libres penseurs. Il y en avait dans la classe ; on les lisait dans le manuel. On a donc discuté de leurs idées.

Toute son éducation a en outre contribué à instiller en lui cette posture qui permet d’aborder des sujets en se décentrant, en n’en restant pas à la seule perspective personnelle et subjective. C’est que les normes de chacune des formes de savoir qu’il a étudiées l’exigent et que le travail intellectuel ne peut pas même commencer sans cela. Quand il discute comme citoyen, il est disposé à faire encore une fois ce travail de décentrement et à invoquer notamment, en le soumettant à la discussion, l’idée qu’il se fait du bien commun.

Il a encore appris, dans le volet de pensée critique de ces cours de citoyenneté, combien il faut se méfier de ces néanmoins fort utiles médias sociaux. Il redoute ce type de conformisme qu’ils engendrent parfois, en nous installant peu à peu dans ces sortes de chambres à écho où ne résonnent que des idées avec lesquelles nous sommes déjà en accord et en renforçant nos adhésions.

Dans le même cours, il a appris que ce n’est pas une bonne idée que d’attaquer les gens en les insultant, en leur attribuant des positions que chacun sait méprisables, en les jugeant coupables par association. Il sait aussi que ce n’est pas toujours sage de faire trop grand cas de l’autorité réelle ou prétendue des intervenants.

Malgré tout cela, il finira probablement par prendre position, sans doute fermement. Mais il connaît aussi la différence entre une adhésion inconditionnelle à une doctrine alimentée au défaut de prendre en compte tous les faits et tous les arguments pertinents (ce qui s’appelle l’endoctrinement), et une conviction, solide sans doute, mais en droit révisable.

Il sait vivre avec cette zone de doute et saura aussi vivre avec la décision publique finalement adoptée. À défaut, il pèsera soigneusement et en toute connaissance de cause l’option de la désobéissance civile.

Surtout, surtout, il espère que la relative sérénité qui régnait dans ce lieu de préparation à la vie citoyenne qu’il a fréquenté se retrouvera dans les débats en cours, qui seront exempts de haine et de violence. Il a bon espoir que ce sera le cas : après tout, les participants proviennent tous de cet espace juridique bien particulier qui, sans être le domicile, n’est pas non plus encore l’espace civique : l’école.

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12 commentaires
  • Madeleine Fleury - Abonnée 13 avril 2019 01 h 55

    Merci, monsieur Baillargeon de résumer aussi clairement les principes sur lesquels reposent une réflexion réelle et nuancée. À enseigner partout...Madeleine Fleury

  • Marc Therrien - Abonné 13 avril 2019 08 h 43

    Le débat pour convaincre et le dialogue pour éclairer


    L’élève s’éduque et s’instruit dans un processus continu d’allers et de retours entre l’école, «ce lieu de préparation à la vie citoyenne», et l’environnement social dans lequel il grandit. Parmi les apprentissages qu’il y fera, il y a la découverte de l’écart qui existe entre la théorie du monde idéal qu’on lui transmet à l’école et le réel de la «praxis» du monde concret qu’il côtoie. Ainsi, pour espérer que les échanges de paroles citoyennes auxquelles il assiste soient «exempts de haine et de violence», il serait plutôt approprié qu’on puisse parfois passer du débat qui vise à convaincre au dialogue qui vise à éclairer. Pour ce faire, il faut d’abord apprendre à penser ensemble en réconciliant les dualités qui divisent. Ça passe par un appel au calme et une exhortation à prendre conscience du poids et de la force des mots, cet outil de communication qui distingue l’humain de l’animal. Il semble donc que l’être humain doive encore perfectionner sa capacité de parler et de dire en sachant mieux nommer les choses pour diminuer la violence. C’est pour ça par exemple qu’on a développé une liste de plus de 800 mots pour mieux nuancer les émotions et sentiments qu’on peut éprouver. Enfin, comme la raison d’être de l’humain est de faire advenir l’humanité en s’évertuant à diminuer la part d’inhumain qui se tapit dans l’ombre, c’est par l’apprentissage du dialogue qu’il peut espérer y arriver. Il s’agit alors de dépasser le réflexe de débattre pour convaincre et décider de qui a raison et de qui a tort pour tendre vers la volonté de dialoguer pour se comprendre et mieux comprendre ensemble le monde que nous habitons. Le besoin de savoir et de croire pour donner une cohérence au monde est commun à tous les humains. Cependant l’exercice du dialogue a ceci d’exigeant qu’il demande de l’humilité et de la confiance en soi et aux autres qui font qu’on accepte d’être faillible et qu’on peut se remettre en question sans craindre de s’annihiler pour autant.

    Marc Therrien

  • Jacques Patenaude - Abonné 13 avril 2019 09 h 34

    Un si bel idéal

    Allez lire le texte suivant "Laïcité: la dissidence est une condition essentielle au débat " pour voir à quel points même les plus "grandes écoles" s'éloignent de ce si bel idéal. J'ai aussi en haute estime le dicton populaire suivant: "les bottines doivent suivre les babines.... même à l'école".

  • Cyril Dionne - Abonné 13 avril 2019 09 h 51

    Pourquoi cette histoire de désobéissance civile dans un projet de loi qui consacre l’égalité de tous?

    Cette tempête sociale marquée par de terribles accusations est alimentée par ceux qui voudraient hiérarchiser les droits avec les religions organisées trônant au-dessus de tout. Les dérapages sont venus seulement d’un côté. Ceux qui ont un besoin inné de croire en des êtres magiques, imaginaires et extraterrestres et qui prennent des privilèges pour des droits inaliénables à l’école. Il y a aussi une certaine élite anglo-saxonne qui aimerait bien garder leurs avantages accordés par un colonialisme d’antan. En fait, c’est tout simplement de la haine envers tout ce qui est québécois.

    Oui l’école préparent les futurs citoyens et ceci commence dès la maternelle parce qu’elle se veut une suite logique de la maison. Alors, n’est-il pas incongru de voir des gens qui ont le privilège d’enseigner et influencent des enfants dans la salle de classe avec des symboles ostentatoires prosélytiques qui contribuent négativement à cette fameuse communication non-verbale pédagogue-enfant? Les enfants au primaire ne comprennent pas que la liberté religieuse individuelle ne s’applique pas pour un enseignant représentant l’État et que ce n’est pas l’individu qui est concerné, mais sa fonction de neutralité à représenter celui-ci. Ils ne comprennent pas les débats de sémantique subtile des adultes sur les différences entre la laïcité de l’État et celle des individus qui est difficile à comprendre avec une enseignante voilée. Ils ne comprennent pas que les enseignants ont un pouvoir de contrainte et de coercition psychologique sur leur personne et cette double responsabilité des pédagogues doit être assumée avec un très haut taux de professionnalisme.

    La pensée critique n’est pas acquise au primaire et commence seulement à ce préciser au secondaire. Leur schème de pensée est en évolution et sera très influencé par les enseignants puisqu’ils passent la majorité de la journée avec eux. Les filtres nécessaires ne seront jamais au rendez-vous s’ils sont endoctrinés dès le primaire.

  • Loyola Leroux - Abonné 13 avril 2019 10 h 21

    Normand, j’espérais beaucoup de ta chronique, j’attends toujours.

    Pourquoi persistes-tu dans l’erreur en nommant mal les choses. Nos ancêtres nommaient ‘’Département de l’Instruction publique’’, l’organisme qui gérait les écoles. Les parents éduquaient les enfants, l’école instruisait. C’était simple. La mission de l’école, son but, son mandat, etc. apprendre aux enfants a lire, écrire et calculer, tout le reste était laissé aux parents. En appliquant cette bonne vieille méthode, je suis convaincu que nous ne nous retrouverions pas avec des bacheliers en 3e années de leur bac en ‘’sciences’’ de l’éducation, qui coulent pour 75% d’entre eux l’examen de français.

    Explique-nous comment les 50% de Québécois considérés par les experts comme des analphabètes fonctionnels, peuvent participer a la conversation démocratique. Quand tu ne sais pas écrire, que tu ne lis pas, que ton vocabulaire de base est constitué de moins de 500 mots, mais que ton estime de soi est a son maximum, booster par tes professeurs, peux-tu discuter ?

    Tu demandes que les jeunes soient ‘’formés aux maths’’. As-tu discuté avec un vieux prof de maths de cegep récemment ? Je viens de le faire. Le nombre de cours de maths a diminué de moitié a St-Jérôme depuis 20 ans, alors que la clientèle a doublé. Je parle ici de vrais cours de maths comme le cours ‘’Calcul différentiel et intégral, 101’’. Si on écrivait sur le fronton de l’UQAM, ‘’Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre’’ combien d’étudiants suivraient des cours ?

    Tu souhaites que les jeunes comprennent ce qu’est la désobéissance
    civile. Si ces jeunes ne savent pas lire, ni calculer, ne risquent-ils pas
    d’interpréter cette notion comme justifiant le refus de la vaccination,
    par exemple ou que la terre est plate, etc. ?
    Faire entrer des mots aussi importants dans la tête d’un jeune qui a
    un QI de 60, n’est-ce pas comme donner une mitraillette a un
    aveugle pour qu’il se protège ?

    • Cyril Dionne - Abonné 14 avril 2019 11 h 24

      Bien d’accord avec vous M. Leroux. On aimerait voir des cours comme l’algèbre linéaire, calcul différentiel, trignométrie et j’en passe être des prérequis pour accéder à des études postsecondaires. Alors, je serais un des premiers à revendiquer pour des études postsecondaires gratuites même à l’UQAM.

      L’inculture scientifique démontrée par Gabriel Nadeau-Dubois est un cas typique. Il a cru Hydro-Québec lorsque ceux-ci ont affirmé sans rire qu’à cause des changements climatiques, la végétation poussait plus rapidement et d’où les arbres qui tombaient sur les lignes électriques résultant en des pannes. Hydro-Québec a affirmé cela parce qu’ils entretiennent une très faible distance entre les lignes électriques et la végétation si on compare à l’Ontario. Et c’est peut-être pour cela qu’en Ontario, les pannes de courant ne sont pas très courantes ;-). Les changements climatiques causent des infestations d’insectes et des feux de forêts, mais n’accélèrent pas le processus de photosynthèse. Que voulez-vous, prendre des cours de sociologie sans aucun prérequis occultant les cours de mathématiques ou de sciences résultent en des gens formés dans le n’importe quoi. Le seul prérequis pour passer ces cours est de pouvoir respirer. Et les cours des sciences de l’éducation ne sont pas très loin.

      Aujourd’hui, les jeunes sont dans la rue pour protester contre les changements climatiques sans comprendre les mécanismes qui ont conduit l’humanité vers ce gouffre. Ils vous diront que le Québec doit faire sa part alors qu’il produit 0,1% des GES mondiaux entretenant aussi une population de 0,1% de la population mondiale. Pas un mot sur la surpopulation mondiale et le fait que la Chine, qui produit plus de 12 000Mt de GES par année, a augmenté sa production de 4,7% en 2018 et en rajoutée plus de 500Mt. Le Québec produit 82Mt annuellement.

      Comme le disait si bien Kant : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter ».

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 avril 2019 18 h 44

      A l'époque du "Département de l'instruction publique", le Québec était la société la moins scolarisée en Amérique du Nord. Département de l'instruction publique sous le contrôle de l'Église et des évêques. Souvenons-nous que tous les nouveaux arrivants qui n'étaient pas catholiques devaient envoyer leurs enfants dans des écoles protestantes. "Protestants"=non catholiques, Des milliers d'enfants ont été envoyés dans des écoles "protestantes", normalement anglophones, même s'ils parlaient français.