Quand la culture francophone faisait rêver

Ce qui m’a d’abord frappée à la lecture du livre de François Dompierre, Monique Leyrac, le roman d’une vie, publié aux éditions La Presse, c’est le désir fou qu’avait la future grande chanteuse et comédienne d’embrasser des horizons artistiques vastes comme le monde….

Que la culture française ait pu faire rêver à ce point une petite Québécoise de famille pauvre au cours de la crise des années 1930 suscite une émotion teintée d’étonnement. Les pôles d’attraction — plutôt nord-américains désormais — de nos artistes en herbe ont tellement basculé…

Née pour un petit pain ? Pas Monique Leyrac, mais son gros pain avait une saveur francophile avant tout.

Lorsque le destin d’une artiste se confond avec l’histoire de sa société et de l’Occident, sa biographie est toujours fascinante à lire. À plus forte raison quand l’auteur n’est pas un écrivain appliqué à remplir une commande d’éditeur. Le compositeur François Dompierre a pris la plume par admiration pure pour sa muse artistique. Il n’en égratignera pas l’icône, mais quelle ferveur !

Aujourd’hui nonagénaire, Monique Leyrac s’est retirée des planches en 1995 après sa performance au TNM dans Le voyage du couronnement de Michel Marc Bouchard mis en scène par René Richard Cyr, qu’avait produit le TNM à la salle Pierre-Mercure… Près de 30 ans de silence déjà. À la vitesse des médias sociaux, l’amnésie prend son pied.

« Cette voix que la jeune génération ne connaît pas », déplore l’auteur en avant-propos.

Souhaitons à sa suite qu’une relève artistique redécouvre dans ce livre et ses disques son talent et sa flamme.

François Dompierre considère avec raison cette autodidacte comme une sorte de génie du théâtre de la scène et de la chanson à la puissance vocale et au timbre uniques.

Celle qui fut l’inoubliable interprète de Nelligan (mis en musique par André Gagnon), de Leclerc, de Vigneault et de Léveillée, celle qui entonnait La fiancée du pirate en jouant comme nulle autre la Polly de l’Opéra de quat’sous, cette immense lectrice, cette mordue de théâtre tant vouée à Molière, arrivait vraiment de loin.

Retour à celle qui n’était pas encore Monique Leyrac, son nom de scène, mais la fille de Thomas Tremblay, menuisier de son état, tirant des plans sur la comète à coups de projets stériles, comme celui de patates en conserve, bientôt fermentées.

Quand on a quitté l’école à 13 ans sans finir sa neuvième année pour s’occuper de la maisonnée, puis pour travailler en usine durant les années de guerre afin d’aider sa mère à boucler ses fins de mois, quand on a grandi sur la rue Masson du Plateau Mont-Royal de Michel Tremblay, les rêves des arts et lettres paraissent à d’autres hors de portée. Sa Grande Noirceur n’était pas porteuse de fatalité, mais de tous les possibles. Mystère des vocations !

Les vers de Victor Hugo, de La Fontaine, de Musset, de Vigny, elle les avait déjà déchiffrés dans la bibliothèque de son frère avant même ces cours de théâtre qu’elle eut le culot de solliciter à 14 ans à Jeanne Maubourg, actrice professeure née en Belgique. C’est elle qui la poussa à auditionner un an plus tard pour le rôle principal du Chant de Bernadette en radioroman sur CKAC, qu’elle décrocha. Sa vie venait de basculer.

« Ah madame, je suis prête à travailler toute la journée s’il le faut et quant à la difficulté du métier d’actrice, ça ne peut pas être pire que de travailler en usine ! » avait dit la jeune fille à sa future enseignante.

Ce livre-là se lit comme un roman d’aventures : les débuts à la boîte du Faisan Doré en 1947, où la mafia tirait les ficelles, pivot artistique de rencontres avec son premier amoureux, l’animateur Jacques Norman, avec Charles Aznavour, bientôt un grand ami, et Pierre Roche.

Monique Leyrac devait vivre à Paris sa vie de bohème et de cabarets, là où Félix Leclerc trouva en elle son interprète d’exception. Y côtoyer Brel, Brassens et Piaf n’enlève pas le mal du pays. Tous ces allers-retours…

Longtemps aux côtés de l’homme de théâtre d’origine française Jean Dalmain, puits de culture et grand mentor venu à Montréal épauler Jean Gascon lors des débuts de l’école du TNM, elle allait l’épouser, élever avec lui leur fille Sophie.

On suit la route de Monique Leyrac à travers ses triomphes au Québec, en Pologne et en Belgique. Avec détours par le Carnegie Hall de New York, l’Olympia et le Théâtre de l’Odéon de Paris, l’Ed Sullivan Show télévisé. Par Londres aussi pour un concert en l’honneur de la princesse Margaret, où elle rencontra son futur collaborateur Luc Plamondon.

Mais par-delà son immense carrière et ses dons exceptionnels, on demeure, en fermant le livre, hanté par cette soif de culture d’une petite fille de l’est de Montréal qui rêva tellement haut qu’elle apprit à voler.

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1 commentaire
  • Yves Mercure - Abonné 13 avril 2019 21 h 39

    Magnifique hymne au talent

    Vendu...