La liberté avec deux ailes

Un homme est-il plus libre en apesanteur? Sa liberté est aussi grande que le câble qui le retient. Ici, l’astronaute David Saint-Jacques cette semaine.
Photo: NASA Un homme est-il plus libre en apesanteur? Sa liberté est aussi grande que le câble qui le retient. Ici, l’astronaute David Saint-Jacques cette semaine.


Je l’observais du coin de l’oeil sur grand écran : un astronaute capitonné dans une combinaison de 16 couches de matériaux testés en laboratoire, perdu dans l’espace et accroché par un mousqueton. La planète entière a les yeux braqués sur lui pour tout ce qu’il incarne. L’aboutissement de la science pour les uns, une téléréalité plus crédible que Seul sur Mars, une image céleste pour les autres, un demi-dieu capable de nous affirmer qu’elle n’est pas plate, vue de ses yeux vue. 10-4 Houston, c’est confirmé, elle ne tourne pas rond mais elle tourne quand même. « Planet Earth is blue / And there’s nothing I can do », chantait le Major Tom de Bowie.

Cet homme en orbite est aussi foutu que les autres, mais il a pris quelques risques supplémentaires pour élargir ses horizons. Est-il plus libre ? J’en doute fort. Lorsque la NASA encapsule chacun de vos pets de travers sous haute surveillance, on peut difficilement prétendre être libre, à moins de prendre la porte comme Major Tom. L’ultime liberté, c’est peut-être l’apesanteur, l’affranchissement de notre gravité terrestre, morale, sentimentale, idéologique, religieuse, le fric et la meute.

J’entends beaucoup parler de liberté ces jours-ci, plus exactement depuis que notre gouvernement caquiste a remis le concept de laïcité sur l’autel de nos divisions collectives.

La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne

Ne comptez pas sur moi pour sauter dans le ring de cette foire d’empoigne de la dissonance cognitive. Éprise de liberté de choix, j’ai l’épiderme assez sensible lorsqu’il est question des enfants, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens. Chaque religion impose ses déguisements, ostentatoires ou non. On ne devrait jamais être baptisé, voilé ou auréolé d’une croyance avant d’avoir l’âge d’y consentir ou de fumer du pot. C’est ce que j’ai dit à mon B de 15 ans : le jour où tu m’inviteras à ton baptême, on en fumera du bon.

Ma plus grande liberté reste d’être une athée dans un pays où l’on est autorisé à le dire. C’est une posture exigeante. Elle implique qu’on fasse la paix avec l’incertitude, l’infini, l’insondable au-delà de la station spatiale. Elle suppose qu’on renonce à tout expliquer, une part de mystère nous pourchassant comme une ombre qui vacille.

Le courage de la liberté

Indirectement ou non, la liberté, j’en parle chaque semaine ici depuis des lustres. Au final, j’ai rencontré peu de gens véritablement libres durant mon existence de sondeuse. Même dans les religions les plus libérales, l’ego et les salamalecs l’emportaient toujours sur la véritable liberté.

Et Dieu sait (s’il le sait) que je les ai cherchés, ces libres penseurs et autres dégagés du corps et de l’esprit. Plusieurs y aspirent, peu y parviennent. C’est une autre définition du bonheur pour certains, mais qui exige du courage. Nous ne sommes jamais beaucoup plus libres que la société qui nous balise. Et comme l’écrivait Julien Green, ce n’est pas seulement ne rien posséder, mais n’être possédé par rien. Surtout ça, en fait. Le grand dépouillement bouddhiste, tant extérieur qu’intérieur.

Ce n’est pas amusant d’être libre tout seul

Être libre de ses pensées, de ses gestes, de ses affections, de ses humeurs, de ses obsessions, de ses pulsions, de son temps n’est pas à la portée du premier péquin venu. La plupart des gens ont peur de la liberté, voilà pourquoi les religions sont si commodes. On s’en remet à plus haut que soi, au grand architecte, quelques prières et puis s’en vont.

Dans leur ouvrage à succès Avoir le courage de ne pas être aimé (3,6 millions d’exemplaires), les auteurs japonais Ichiro Kishimi et Fumitake Koga nous expliquent la philosophie adlérienne comme façon d’accéder au bonheur et, ultimement, à la liberté.

Une autre recette de croissance personnelle ? L’industrie de la psycho-pop n’en est pas à ses premières tentatives de nous faire croire qu’il existe une voie déjà toute tracée pour accéder à la grande libération. Cette conversation entre un vieux philosophe et un jeune homme (qui n’est pas sans rappeler Lettres à un jeune poète) permet de s’initier à la psychologie d’Adler, un contemporain de Freud dont il se distanciait. En gros, Adler nous dit que notre bonheur est tributaire de nos relations interpersonnelles et qu’il est de notre responsabilité de changer.

Libre de ne pas être aimé

À des lieues du discours victimaire, fuyant la concurrence qui divise, le philosophe explique au jeune homme que choisir la reconnaissance d’autrui, c’est se priver d’une grande liberté. « La liberté, c’est que quelqu’un ne t’aime pas. » Il lui démontre que c’est la preuve qu’il vit en accord avec ses principes. « Le courage d’être heureux englobe aussi le courage de déplaire. »

Comprenons que si cet ouvrage a cartonné au Japon, c’est aussi parce que se singulariser n’y est peut-être pas si commun. Mais, au final, combien de sacrifices personnels faisons-nous pour être aimé dans notre cercle intime et extime, à la maison, sur les réseaux sociaux, au travail, partout ?

On pourrait taxer Adler et ses disciples de purs égoïstes qui cultivent une vision très hédoniste du « moi d’abord et l’intendance suivra ». Au contraire, le « je » centre du monde disparaît pour privilégier le « nous » communautaire qui englobe jusqu’à l’univers, incluant la station spatiale.

Le philosophe nous parle d’interconnexions invisibles dans la grande chaîne humaine. Lorsque je croise mon poète en résidence préféré, Christian Vézina, dans les studios de Dessine-moi un dimanche et qu’il me gratifie d’un « Bonjour, ma soeur », notre lien découle un peu de cette fratrie de l’invisible. Il aimera ma devise, celle de René Char, que je traîne depuis longtemps : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »

Être libre est un long « apprentis-sage » et je ne suis pas certaine qu’on s’habitue. Mais il nous faut des maîtres, qu’ils soient poètes, philosophes, astronautes ou simplement passants souverains qui se fichent bien du regard d’autrui. Être libre, c’est passer sans regarder derrière et faire confiance au-delà, à l’inexplicable, sachant que, comme l’amour, la liberté ne s’achète pas, ne se quémande pas, mais se prend, s’épouse et se donne.

Entamé le livre Ici, les femmes ne rêvent pas de Rana Ahmad. Ce récit d’évasion relate le quotidien d’une jeune Saoudienne de 29 ans qui a vu sa liberté rétrécir comme peau de chagrin depuis l’âge de sa première bicyclette, à 10 ans. On la lui a confisquée après 15 jours. Le régime de Riyad ne rigole pas avec les écarts et Rana, une athée, se sauve en prenant des risques énormes. Elle devait cacher son athéisme pour ne pas y laisser sa peau. « Je suis encore dans l’avion lorsque je me lève et ôte d’abord l’abaya, puis la tarha et le niqab. Je suis libre », écrit-elle. Le livre est prenant, car il nous fait également apprécier tout ce que nous tenons pour acquis comme femmes occidentales et comme athées. Un bel acte de courage auquel s’identifier. Rana vit en Allemagne aujourd’hui. Une entrevue avec elle ici.

Aimé Avec pas une cenne, 14 récits de voyage sous la direction de Mélissa Verreault. Parfois, c’est l’amour qui les attend au bout de la route, parfois, une auberge de jeunesse ou juste un sens au nowhere de leur vie sur Google Earth. Et ils arrivent à se faire comprendre grâce à Google Translate. Les voyages désargentés sont souvent synonymes d’aventures mémorables et de rencontres charmantes sous le signe de la liberté.

Cela dit, c’est la première fois que je lis un « ça l’a dû » (page 77) calqué de l’oral. Nous venons de franchir un cap littéraire, je le crains. Très beau texte cru d’Olivier Sylvestre sur une nuit dans un club privé gai à Berlin.


JOBLOG

Deux femmes « libres »
C’est peu dire que je me suis ennuyée en allant voir le film Gloria Bell. La magnifique Julianne Moore y incarne une quinqua divorcée qui danse dans un bar de solos sur des airs vintage des années 1980. Ce film sans fil conducteur m’a si peu convaincue des avantages de la liberté. Je n’ai pas cru au personnage, encore moins à son idylle, qui manquait de oumf. Sans compter ces scènes érotiques banales et sans désir. Bref, pas d’étonnement, aucune piste aboutie et une visite à Vegas dont on se serait passés. Et j’aurais aimé croire également au personnage d’Halla dans Une femme en guerre, une Islandaise chef de chorale qui transgresse les codes en devenant terroriste écologique. Là non plus, cette liberté ne m’a pas rejointe ni touchée, alors que la cause, si. Et que dire de cet orchestre plaqué qui l’accompagne dans les endroits les plus incongrus ? Certaines libertés forcent trop la note.

 

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