Tournée de promo

La vie de David Sedaris, ai-je écrit au début de l’été 2018, « ressemble à une longue tournée de promotion ». Et ce n’est pas son nouveau livre, sur la version originale en anglais duquel je suis tombé par hasard en jetant un coup d’œil au présentoir de nouveautés de la bibliothèque municipale, qui va me faire changer d’idée.

Outre les errances parfois loufoques de la traduction (« rubbers » traduit par « élastiques » au lieu de « condoms », j’en ris encore…), il y a d’indéniables avantages à se taper les œuvres (et pas seulement les séries anglo-saxonnes disponibles sur Netflix…) dans leur langue d’origine. Ainsi, Calypso (Little, Brown and Company, 2018) nous arrive entre les mains sous une couverture rigide agréable au toucher et une sobre jaquette imitant joliment l’aspect d’une planche de bois noueuse — le contraste avec le dessin plutôt ridicule dont les Éditions de l’Olivier avaient affublé leur traduction de Let’s Explore Diabets With Owls (Le hibou dans tous ses états) ne pourrait être plus grand.

Dans quelle ville se réveiller

La vie de tournée… Une bonne moitié des histoires narrées dans ce nouveau recueil de textes autobiographiques nous promènent dans une ville des États-Unis (jamais la même) ou du monde (Amsterdam, Copenhague, Vienne, Melbourne…), où l’auteur se trouve de passage pour une séance de signature en librairie ou une lecture publique — habituellement un combo des deux. On espère qu’il connaît le truc de Garcia Marquez consistant à placer, sur la table de chevet de sa chambre d’hôtel, un carton avec un nom de ville dessus pour pouvoir se rappeler dans quelle capitale du monde il va se réveiller.

Et quand on parle de lecture publique à propos de David Sedaris, il ne faudrait pas commettre l’erreur de s’imaginer le genre de salle, auditorium d’école ou de centre culturel, contenant une centaine de places assises — ou alors le bar d’habitués où l’auteur, cet intrus planté devant un micro ayant l’air aussi déplacé que lui, est obligé de s’époumoner sur fond de rires gras et de sourdes vociférations de buveurs. Prenez Dallas, par exemple. Dans cette capitale du Make It Big, la prestation de Sedaris, au printemps 2017, a été livrée devant 2000 personnes et a duré une heure et demie ! Un peu plus et on lui réservait le stade des Cowboys et les pom pom girls qui viennent avec…

Les autres histoires sont ancrées, en proportions à peu près égales, dans un des deux lieux géographiques qui servent de points de chute à ce commis voyageur de l’esprit, et d’apparents pôles de stabilité dans une existence qui est tout sauf sédentaire : la station balnéaire d’Esmeralda Isle, près de Raleigh, en Caroline du Nord, et le Sussex, où Sedaris vit en gentleman campagnard dans une maison dont le cachet (dans le genre lierre et vieilles pierres moussues) et le chic délabrement pourraient offrir une intéressante métaphore des institutions politiques de la Grande-Bretagne du Brexit. Un sweet home qu’il partage avec le bon vieux Hugh, lequel, tout gai soit-il, joue dans ces histoires le rôle du parfait straight man, comme on dit dans le showbizz.

Nonchalante excentricité

L’auteur paraît même avoir adopté la nonchalante excentricité qu’on est porté à associer aux membres de la gentry anglaise d’un certain âge. Sedaris, en effet, n’a pas attendu les opérations de nettoyage de sites naturels de type #TrashTag Challenge lancées sur Instagram pour faire de la dépollution des accotements et des fossés des routes de son comté rural sa mission personnelle.

Pendant que les droits d’auteur engraissent tranquillement le compte en banque, une grande partie des journées de ce doux maniaque, entre deux tournées de promotion, se passe à arpenter les bords de route du West Sussex, accumulant les kilomètres, armé d’un bâton muni d’une pique pour harponner les papiers gras, les seaux de poulet frit KFC aplatis et les condoms usagés. « Do they eat fried chicken and then have sex, or is it the other way around ? » lui arrive-t-il de se demander. Le bidule électronique qu’il porte en permanence au poignet comptabilise chaque fois qu’il met un pied devant l’autre, et le control freak s’arrête habituellement après avoir engrangé ses 30 000 pas quotidiens.

Si l’original et le comique chez lui nous amusent, l’homme de famille est plus émouvant. Celui qui, vieillissant, sans enfant, acquiert la villa de bord de mer d’Esmeralda Isle à seule fin d’y réunir la sympathique tribu qui traverse ces pages, les trois sœurs adorées, le frère et sa famille, leurs fantômes, mère morte du cancer, sœur suicidée, et le père, 91 ans, hoarder fini et tête de cochon dont la perte d’autonomie et les chutes répétées motivent la convocation de ce conseil de famille sans cesse ajourné, parce que la vie…

À Esmeralda Isle, David a apprivoisé une grosse tortue serpentine qu’il ambitionne de nourrir avec la tumeur graisseuse qu’il doit se faire enlever. C’est tout lui.

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1 commentaire
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 14 avril 2019 19 h 30

    Lire un critique et non les livres qu'il propose.

    On est content qu'existent ces occasions, pour lire de truculentes critiques de livres qui passionnent Hamelin, mais qu'on ne lira probablement pas (faute de temps). Pas grave, pour qui connait l'univers de Hamelin, on l'imagine en Nihilo, au Lac Kaganoma, avec un voisin (un peu fou) qui fait de la scie à chaine au loin, par un soir de pleine lune. Les pieds sur la balustrade de la galerie, avec la lampe l'huile pour lire, et peut être un filet moustiquaire sur la tête, il prend une gorgée de 50 (sous le filet), et quand il lit la mauvaise traduction, il en crache sa bière, qui mouille ledit filet... et il lâche un juron. Pendant ce temps, un renard s'introduit dans son poulailler et bouffe toutes ses poules, une truite géante fait un bond hors de l'eau et les ouaouarons ouaouaronnent...

    C'est juste dommage de constater que 200 personnes commentent le texte de Myles et qu'il n'y a rien ici alors que cette chronique est un bijou... Petit problème, les chroniques de Hamelin sont difficiles à trouver sur le site, elles devraient être à l'avant-plan.