«Integrista»!

La manifestation qui s’est déroulée le 7 avril dernier dans les rues de Montréal contre le projet de loi 21 avait quelque chose de sidérant. Non pas parce qu’on n’avait jamais vu de telles scènes. Au contraire. Ces démonstrations de force organisées par des islamistes au son d’« Allah Akbar » sont devenues courantes un peu partout dans le monde. Qu’on pense notamment aux nombreuses manifestations contre Charlie Hebdo. En France, il arrive de plus en plus souvent qu’on entende les mêmes mots d’ordre dans les rassemblements contre Israël. Disons tout de même que le Québec ne nous avait pas habitués à de telles manifestations d’intégrisme.

Car, il faut bien parler ici d’intégrisme. On ne s’étonnera pas que les intégristes s’en prennent à la laïcité. Rien de plus naturel, puisque c’est au début du XXe siècle que le mot fut emprunté à l’espagnol (integrista). Or, dans cette langue, nous apprend Le Robert, il désignait justement les membres d’un parti politique revendiquant la subordination de l’État à l’Église.

Plus généralement, on peut dire qu’un intégriste est quelqu’un qui a une vision intégrale de l’être (integer : entier, sans restrictions). Il perçoit celui-ci comme assigné à son identité et ne fait plus de distinctions entre les divers moments de la vie familiale, intime, professionnelle ou citoyenne. Peu importe le lieu et le moment, l’intégriste marxiste réglera jusqu’à sa vie amoureuse selon les préceptes de la lutte des classes. Peu importe qu’il soit à la mosquée ou juge à la Cour suprême, l’intégriste religieux affirmera que les lois de Dieu doivent avoir partout préséance.

Or, l’identité moderne, on l’a souvent dit, est multiple. Elle ne permet pas seulement aux divers groupes de cohabiter, mais aussi à l’individu d’être pluriel. La laïcité participe justement de cette idée selon laquelle l’individu n’est pas assigné à une identité. Elle suppose en effet que chacun puisse, à certains moments, non pas renier sa foi ou ses convictions, mais tout simplement s’abstenir de les manifester dans l’intérêt de la majorité.

C’est justement cette souplesse, cette versatilité de l’individu que les intégristes détestent. Peu importe ce que l’on pense du voile, les intégristes religieux voudraient que ces femmes le portent 24 heures par jour. À l’inverse, les intégristes laïques voudraient l’interdire partout.

C’est pourquoi on pourrait en déduire que les femmes sont tout particulièrement concernées par la laïcité. Non pas parce qu’il s’agirait d’une panacée, mais parce qu’elles sont souvent les premières à subir cette forme d’assignation à résidence.


 
 

Il est étrange d’entendre certaines féministes laisser penser que les femmes n’ont guère d’intérêt à la laïcité. Tout cela, dit-on, parce que les patriotes auraient privé, en 1834, de leur droit de vote les rares femmes qui participaient au vote censitaire. Ou parce qu’en France, certains partisans de la laïcité se sont opposés au vote des femmes de peur qu’elles soutiennent l’Église. Deux exemples évoqués notamment par l’historienne québécoise Micheline Dumont.

Faut-il rappeler que la laïcité et le droit de vote des femmes ont été des combats séparés ? À moins de tout examiner à travers la lorgnette du présent, il est difficile de reprocher aux hommes du XIXe siècle d’avoir eu une conception de la famille qui était celle de leur époque. La laïcité n’est évidemment pas une garantie d’émancipation des femmes. Mais nier son importance pour les femmes serait faire peu de cas de réformes aussi fondamentales que l’instauration du mariage civil et de l’école publique obligatoire. Des combats qui ont tous été gagnés en affirmant la primauté de la loi des Hommes sur celle de Dieu, et de l’État sur les Églises et les organisations religieuses.

C’est la création de l’état civil, arraché de haute lutte à l’Église, qui fit du mariage un contrat de droit civil qui devait donc pouvoir être rompu librement. Ce qui ouvrit largement la porte au divorce malgré les hauts et les bas que celui-ci connaîtra selon les époques. C’est aussi la création de l’école publique obligatoire qui favorisa l’accession des femmes à l’éducation. On peut probablement reprocher beaucoup de choses au père de l’école publique française, Jules Ferry, c’est tout de même lui qui affirmait dès 1870 :

« Réclamer l’égalité d’éducation pour toutes les classes, ce n’est faire que la moitié de l’oeuvre, que la moitié du nécessaire, que la moitié de ce qui est dû ; cette égalité, je la réclame, je la revendique pour les deux sexes. »

Note : Certains lecteurs ont prétendu sur les réseaux sociaux qu’il était faux d’affirmer, comme je l’ai fait la semaine dernière, que trois musulmans sur quatre étaient favorables à la loi de 1905, qui fonde en France l’interdiction des signes religieux chez les fonctionnaires et les enseignants. C’est pourtant ce qu’affirme la Fondation Jean Jaurès, qui a réalisé avec l’IFOP une enquête auprès de 2500 personnes. Quelques lecteurs ont aussi confondu cette loi avec celle de 2004, qui ne concerne que le port de signes religieux par les élèves. Celle-ci est tout de même approuvée par 83 % des Français et 41 % des musulmans.

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66 commentaires
  • Stéphane Laporte - Abonné 12 avril 2019 00 h 52

    Surprise!

    Pas un article de monsieur Rioux qui parle d'islamistes et d'intégristes? Quelle surprise!

    • Pierre Desautels - Abonné 12 avril 2019 08 h 33

      Si, au moins, le chanoine Rioux démontrait un certain équilibre, mais il ne montre qu'un côté de la médaille et ne dénonce jamais les intégristes de l'extrême droite. Ces intégristes ne sont jamais loin dans le décor. Ainsi, la Commission des relations avec les citoyens de l'Assembée nationale a accepté, puis rejeté, un mémoire de la Fédération des québécois de souche, qui propage depuis des années des propos racistes et xénophobes. Le chef du PQ Pascal Bérubé a d'ailleurs bien répondu à ce sujet :

      "Laissons tomber les extrémismes comme la Fédération des Québécois de souche et William Steinberg [le maire de Hampstead qui avait associé le projet de loi sur la laïcité au nettoyage ethnique] et concentrons-nous sur les échanges constructifs. Moi, ce n’est pas la Fédération des Québécois de souche ni Steinberg qui vont m’influencer."

    • Michel Fontaine - Abonné 12 avril 2019 08 h 48

      Vous avez tout à fait raison d'ironiser sur ce qui semble devenu chez M. Rioux, une idée obsessive. Heureusement qu'une fois réglée cette question, il lui restera le multiculturalisme à pourfendre.

    • François Beaulne - Abonné 12 avril 2019 09 h 42

      Grâce à M. Rioux on peut lire un point de vue plus équilibré que ce que nous proposent ad nauséam vos chroniqueurs multiculturalistes qui se contentent d'arguments éculés qu'ils nous <garochent> en vrac, sans recherche, ni rafinement.

    • David Cormier - Abonné 12 avril 2019 11 h 18

      C'est pas évident quand même hein d'avoir une chronique par semaine dans Le Devoir qui ne fait pas dans le prêchi-prêcha solidaire et dont l'auteur ne s'emploie pas à simplement insulter les lecteurs?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 12 avril 2019 13 h 59

      Rioux est le plus intellectuel des chroniqueurs, il passe son temps à nous parler de livres, ex. La Tache de Roth quand l'affaire Slav a éclaté ou encore «Coureurs de bois», de Gilles Havard. Je peux passer un mois avec l'une de ses recommandation et un été à lire Gilles Havard, ce que je n'aurais jamais pu faire sans Rioux.

      Faut vraiment pas le connaitre pour le caricaturer ainsi,

    • Jean Lacoursière - Abonné 12 avril 2019 16 h 36

      Christian Rioux m'instruit tout en m'informant. Il me donne les clés pour approfondir les sujets.
      F. Pelletier, E. Nicolas et récemment J.-F. Nadeau me sermonnent. Je n'apprends rien. Seul J.-F. Nadeau m'instruit parfois au passage.

    • André Joyal - Abonné 12 avril 2019 17 h 44

      À 17: 40 six commentaires au sempiternel «Quelle surprise! »de Stéphane Laporte. Les deux premiers me font dire : qui se ressemble se rassemble. Aux quatre autres, je dis : c'est peine perdue.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 12 avril 2019 19 h 18

      "Ainsi, la Commission des relations avec les citoyens de l'Assembée nationale a accepté, puis rejeté, un mémoire de la Fédération des québécois de souche, qui propage depuis des années des propos racistes et xénophobes." - Pierre Desautels

      Les propos de la FQS sont "racistes et xénophobes" aurait jugé GND du haut de son tribunal personnel en exigeant, puis en obtenant, que leur mémoire ne soit pas présenté en commission parlementaire.
      C’est honteux!!! Ce jugement de valeur ne constitue non pas une vérité mais une simple opinion, au demeurant fort discutable à priori et qui s'apparente à de la censure demandée à grands cris par un petit esprit. Encore!!!

      Les Québécois sont assez intelligents pour être en droit de connaître tout le spectre des idées qui sont émises et de se faire une idée par eux-mêmes sur leur bien-fondé, que ce soit celles du FQS, d'Idil Charkaoui ou de William Steinberg. Ils n'ont surtout pas besoin de guides spirituels autoproclamés qui occupent leurs temps libres à mettre à jour leur liste d'oeuvres à l'Index.

  • Nadia Alexan - Abonnée 12 avril 2019 01 h 25

    La laïcité exprime le pluralisme. L'intégrisme c'est le racisme.

    Merci, monsieur Rioux, de faire la lumière sur l'importance de la laïcité spécifiquement pour la libération des femmes. Effectivement, derrière les portes closes, les petites filles, en France, se sont allées se plaindre à la Commission Stasi qui enquêtait sur l'interdiction du voile islamique. Les filles qui ne portaient le voile à l'école étaient harcelées par les garçons islamistes intégristes. La loi interdisant le port de signes religieux dans les écoles à libéré ces filles du fardeau de ce voile.

  • Jacques Gagnon - Abonné 12 avril 2019 06 h 27

    Oui c'était effrayant !

    Encore une fois, un point de vue qui ose dire des idées nouvelles. Il semble en effet y avoir un effet Panurge chez nombre d'intellectuels ici. On croyait rêver cette semaine de lire le point de vue féministe vraiment tordu de Francine Pelletier. Dans une autre tempête d'outrance, elle affirme que l'on ne doit pas dicter leur choix aux femmes voilées, par respect pour «la femme».

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 12 avril 2019 06 h 29

    Jules Ferry, le père de l’école publique française affirmait dès… 1870…


    Dix huit cent soixante et dix… Mil huit cent soixante et dix… MCCMLXX… 1870 AD…

    La loi sur l'instruction publique au Québec date de 1943. Et l'Église s'y était fortement opposée.

  • Michel Lebel - Abonné 12 avril 2019 06 h 56

    Un mot qui a plusieurs sens!

    Bizarre de texte. Disons que le mot intégriste a plusieurs sens (pas seulement religieux) et il est devenu très polémique avec le temps. il veut de nos jours plutôt dire rigoriste, absolutiste, non prêt au compromis. Je ne l'opposerais pas l'intégrisme à la laïcité, à moins de ne parler que de l'intégrisme religieux, qui lui-même a eu plusieurs significations selon les époques. Bref, un genre de débat sémantique dont les Français raffolent!

    M.L.

    • Pierre Bernier - Abonné 12 avril 2019 10 h 29

      Effectivement la langue parlée en France a (avait ?) la réputation d’être riche en vocabulaire afin d’exprimer la pensée avec les nuances nécessaires à la compréhension de l’épaisseur du réel.

      Ce qui tranche avec plusieurs langages domestiques simplistes qui nourrissent la confusion... et éternise les débats.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 avril 2019 10 h 40

      À monsieur Lebel: Tous intégrismes empêchent la pensée critique. L'intégrisme promeut l'intransigeance.

    • Donald Bordeleau - Abonné 12 avril 2019 18 h 54

      Ces religieux zélés qui enseignent aux enfants la science, les mathématiques, l'astronomie n'ont tout n'ont tout simplement rien à faire dans les écoles où on tente d'en faire des citoyens critiques et informés alors qu'eux-mêmes n'y croient pas. La foi est respectable, mais les religions instrumentalisent la foi à des fins politiques. Il ne faut pas banaliser leur pouvoir de séduction surtout qu'elles sont financées par des théocraties très riches.