Lapalme littéraire

On ne fréquente jamais l’histoire avec neutralité. En retournant dans le passé, on rencontre des hommes et des femmes avec qui on a — ou pas — des affinités. Dans l’histoire politique du Québec, par exemple, chacun, pour des raisons idéologiques ou sentimentales, trouve ses héros et ses zéros.

Pour bien des Québécois, René Lévesque trône au sommet du panthéon. Mon père, lui, un original, choisit Adélard Godbout. Premier ministre du Québec de 1939 à 1944, ce libéral a été un précurseur de la Révolution tranquille — droit de vote étendu aux femmes, école obligatoire, lois favorables aux ouvriers, étatisation de l’électricité — tout en étant un agronome amoureux de la terre et des animaux, ce qui constitue la raison principale de l’admiration que lui voue mon père, nostalgique de sa jeunesse paysanne.

Additionner les idoles

S’il fallait n’en choisir qu’un seul, j’opterais pour Lévesque, mais — c’est la beauté de la chose — rien n’interdit, en ce domaine, d’additionner les idoles. J’ajoute donc avec enthousiasme Georges-Émile Lapalme (1907-1985) à mon panthéon personnel. Député libéral fédéral de Joliette avant de devenir, en 1950, chef du Parti libéral du Québec, Lapalme incarne le passage de Godbout à Lévesque.

Du premier, il retient l’esprit social-démocrate, auquel il adjoint un néonationalisme vigoureux. « Il faut affirmer avec force, écrit-il, que tout l’avenir de notre province doit s’édifier en fonction du fait français. En disant cela, il ne peut être question de nationalisme étroit ni de chauvinisme ni de provincialisme. Il s’agit d’une réussite quasi nationale dans une province qui a la grandeur et l’armature d’un pays. » Cet extrait du programme libéral de 1960 a été écrit, confie Lapalme à son journal personnel en 1967, sous l’inspiration de Lionel Groulx, preuve supplémentaire, s’il en est besoin, que le chanoine n’est pas étranger à la modernité politique québécoise.

J’admire donc Lapalme pour des raisons idéologiques, mais aussi pour des raisons sentimentales. L’homme a vécu une bonne partie de sa vie dans ma ville, Joliette, il lisait Le Devoir quotidiennement dès son enfance et il n’aimait pas le pouvoir, un « désenchantement vivant », note-t-il dans ses Mémoires, auquel il opposait la noblesse de la culture. En 1966, il cite André Malraux pour résumer sa pensée : « La culture, c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur terre. » Mon père aime le paysan en Godbout ; j’aime le littéraire en Lapalme.

Le héros de Corbo

C’est ce dernier que présente Claude Corbo dans Georges-Émile Lapalme. Lecture, littérature et écriture (Del Busso, 2019, 240 pages). Depuis quelques années, le politologue a consacré de solides ouvrages à des figures politiques libérales qu’il admire, comme Honoré Mercier, Félix-Gabriel Marchand et Paul Gouin. Lapalme est aussi un de ses héros. Corbo nous fait donc découvrir, dans cette anthologie, le brillant et raffiné homme de lettres que fut le premier ministre de la Culture de l’histoire du Québec.

Nous n’avons que le courage des mots et nous ne sommes même pas capables de les prononcer. La langue, la langue ! C’est là qu’est le mal. Quand on ne peut pas s’exprimer, à quoi sert de s’essayer à penser ? Nous ne savons même pas le nom des fleurs.

La qualité des textes littéraires de Lapalme est remarquable. Lecteur compulsif, le politicien éblouit par sa culture. « Les livres, écrit-il, deviennent si intimement liés à nous qu’ils deviennent un remords vivant quand on les abandonne pour quelques semaines. » Ceux qui affirment ne pas avoir le temps de lire se mentent à eux-mêmes, note-t-il, en précisant qu’il reste toujours la nuit pour dévorer les oeuvres. « On m’a demandé : “Pourquoi lisez-vous ?”, raconte Lapalme dans son journal. J’ai répondu : “Pourquoi mangez-vous ?” »

Partisan du style simple et clair, celui qui se définit trop modestement comme un « lecteur moyen » n’est pas toujours tendre avec les écrivains d’ici. Il encense néanmoins, chez les anciens, F.-X. Garneau, Nelligan et Nevers et, chez les modernes, Ringuet, Gabrielle Roy, Grandbois, M.-C. Blais, Claire Martin, Miron et Ducharme. Sa référence, ce sont les classiques français — Racine, Corneille, Chateaubriand et Flaubert —, dont la fréquentation constitue « une cure de désintoxication littéraire », qui nous ramène « aux normes de la beauté ».

Lapalme est parfois injuste, notamment quand il juge sévèrement, dans son journal, les qualités de chanteur de Vigneault et la poésie de Saint-Denys Garneau, mais ses réflexions générales sur le phénomène littéraire visent souvent juste. La beauté littéraire, explique-t-il par exemple, est une double responsabilité : il faut des écrivains artistes pour la créer, mais il faut aussi des lecteurs artistes pour la reconnaître.

Les textes de cette anthologie proviennent de deux sources : des chroniques littéraires de Lapalme dans le Joliette Journal (1947-1950) et son journal littéraire inédit. En les publiant, Claude Corbo nous fait découvrir ce qui est devenu une rareté de nos jours, c’est-à-dire un homme politique québécois littéraire.

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1 commentaire
  • Pierre Jasmin - Abonné 13 avril 2019 10 h 02

    René Daniel Dubois en a aussi fait l'éloge

    Merci de rappeler l'apport de Georges-Émile Lapalme, cet homme de culture dont René-Daniel Dubois a fait l'éloge lors de sa conférence à la Grande Bibliothèque le 21 mars dernier. Il a tenu à rappeler combien son amour des arts et de la culture avait été trois fois trahi par les Libéraux, d'abord en le nommant ministre de la Culture sans lui donner les stricts moyens nécessaires, ce qui a mené à sa démission fracassante et irrémédiable, puis en trahissant l'esprit du rapport Rioux-Ouellette, enfin par l"infâme" politique culturelle matérialiste de Liza Frulla-Hébert.
    Cette conférence émotive restera longtemps dans la mémoire des nombreux professeurEs et étudiantEs de l'UQAM qui y assistaient et ont réservé une ovation méritée à ce grand homme de théâtre.