La croisade poétique de Zachary Richard

Samedi soir au théâtre Outremont, je suis allée écouter Zachary Richard. Il est en tournée à travers le Québec, sautant d’une ville à l’autre avec son nouvel album Gumbo. Ça faisait cinq ans que le poète et chanteur louisianais, militant culturel, écologiste et humaniste ne s’était pas produit dans nos terres. Retour à de grandes amours…

Au cours des années 1970, l’interprète de L’arbre est dans ses feuilles avait connu chez nous un immense tremplin de carrière, posant même un long moment ses pénates à Montréal, avant son rapatriement en Louisiane.

Et puis, difficile de ne pas éprouver d’admiration pour ces grandes vedettes de la chanson qui reprennent leur bâton de pèlerin dans des salles moins vastes qu’autrefois, autofinançant leurs albums avec le concours du public. Le monde de la musique a tellement changé à travers nos univers virtuels… Certains s’y adaptent avec une humilité mêlée de sagesse, comme ce chantre de résistance, à qui la francophonie doit tant.

Quand j’entends parler de la mort du français dans les petites communautés d’Amérique du Nord, le visage de Zachary Richard revient me hanter, lui qui refuse de baisser les bras ou même d’accuser les autres pour le déclin des cultures minoritaires.

Avant même que la musique des Cajuns de Louisiane ne reprenne de la vogue, il y avait eu ce musicien-là, compositeur et porteur d’un répertoire traditionnel venu rappeler à une audience internationale qu’une francophonie refusait de mourir dans ses bayous du vieux sud des États-Unis.

L’enseignement du français est en renouveau à Lafayette, à Bâton Rouge et ailleurs. Timide retour de balancier pour cette langue dont les élèves cajuns s’étaient vu interdire l’usage durant 50 ans à coups de règles sur les doigts et de punitions diverses, après promulgation d’une loi coercitive en 1921. Rien de la renaissance vive, mais comme une envie de réappropriation qui palpite.

« Chaque fois qu’on s’apprête à fermer le cercueil sur le cadavre de la culture francophone en Louisiane, le mort se relève et demande une bière », aime-t-il répéter. L’autre soir aussi.


 

On l’écoutait entremêler ses compositions en français et en anglais aux grands héritages folkloriques de sa lignée, avec un respect mêlé de reconnaissance. « Tiens, il n’a pas perdu la voix ! Tiens, il n’a pas remisé sa foi culturelle ! Son humour non plus. »

Zachary Richard était sur scène à la guitare ou au piano aux côtés de l’excellent violoniste et accordéoniste Francis Covan. L’intimité du spectacle permettait de goûter à la générosité du barde entre deux poèmes, trois chansons et des réflexions lancées à la ronde comme des perches : « L’espoir, c’est un engagement. »

Ses grands-parents avaient fait partie de la dernière génération des unilingues francophones acadiens de Louisiane. Et dans la maison familiale, survivant aux errances du Grand Dérangement, les chansons héritées de la vieille France, les gigues, les palabres se collaient pour Zachary à des bonheurs d’enfance qui refusèrent ensuite de se laisser oublier. Lui qui avait d’abord rêvé d’une carrière anglophone n’aura jamais eu autant de succès qu’avec ce répertoire issu de son berceau.

Le public voulait entendre ses grands succès d’hier connus par coeur. Le chanteur n’aurait pas quitté l’Outremont sans servir L’arbre est dans ses feuilles dans une version un peu « funky » particulièrement savoureuse ni Travailler, c’est trop dur, apprise jadis du vieux Caesar Vincent qui entonnait dans le voisinage du matin au soir des airs folkloriques, au grand bonheur des enfants du coin et des ethnologues venus l’enregistrer.

Au milieu de complaintes contemporaines, Zachary Richard nous a offert aussi la précieuse poésie rythmée Mo mo l’aime ça, dans le créole des Noirs francophones de Louisiane, créateurs de la formidable musique zydeco. Et lorsqu’il a entonné La ballade de Jean Saint Malo, sur l’esclave marron qui avait brisé ses chaînes pour prendre le maquis des bayous, le Cadien levait son chapeau à un héros aux racines différentes ayant partagé le jambalaya de ses aïeux : « Il dit que sa mama yété princesse africaine / Et son papa le dieu Tchango / Comment ça se fait qu’il vive dans les roseaux / Vivre la vie marron ? »

À travers le spectacle de Zachary Richard, c’est la Louisiane entière dans ses chants de résistance, toutes traditions unies, qui portait son histoire parmi les alligators, les ouaouarons, les hirondelles noires et la mousse espagnole, sa musique bariolée en drapeau sonore.

J’aimais que le chanteur prône l’engagement passionné dans une mémoire vivante à transmettre. On fait si peu de cas ici de notre riche tradition orale…

Toutes nos chicanes québécoises se diluaient samedi soir devant cet amour pour la culture louisianaise, donnant par ricochet au public l’envie folle de mieux connaître la sienne.

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2 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 11 avril 2019 09 h 25

    Louisiane-Saguenay, même combat.

    J'espère bien revoir Zachary à Chicoutimi, cet été. Il ferait belle figure au festival des rythmes du monde sur la Racine, lui Si fier de ses racines françaises, tout comme les Sagenéens.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 11 avril 2019 12 h 09

    R É V E I L L E


    " Moi , je suis ' un ' bilingue .

    Je vis pleinement deux cultures avec énormément de plaisir ! "

    [ Zachary Richard ]

    Moi aussi et j'en suis fort aise !