L’ouragan Kenney

L’élection albertaine qui aura lieu dans dix jours arrive à un moment où la province s’interroge plus que jamais sur sa place au sein de la fédération canadienne. Le sentiment d’aliénation des Albertains a connu des hauts et des bas depuis 1905, l’année d’entrée de la province dans la fédération canadienne. Il a atteint un sommet lorsque l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau a imposé un prix de pétrole « made in Canada » au début des années 1980, privant ainsi la province de milliards de dollars en revenus potentiels.

Toutefois, l’indignation qu’avait suscitée le Programme énergétique national de Pierre Trudeau semble bien timide par rapport à la colère que les Albertains ressentent maintenant envers le gouvernement de Trudeau fils. Lors du débat des chefs de jeudi soir, le chef du Parti conservateur uni, Jason Kenney, a ainsi fustigé sans cesse la première ministre néodémocrate Rachel Notley pour avoir conclu « une alliance » avec le premier ministre fédéral Justin Trudeau. Cette alliance, informelle faut-il le dire, visait à obtenir l’appui du gouvernement fédéral pour la construction d’un nouvel oléoduc en échange de l’adoption par l’Alberta d’un programme musclé de plafonnement des émissions de gaz à effet de serre. Mme Notley avait ainsi promis de limiter les émissions provenant des sables bitumineux et d’imposer une taxe sur le carbone.

On connaît la suite. Le gouvernement de M. Trudeau a approuvé l’expansion du pipeline Trans Mountain vers la côte ouest de la Colombie-Britannique. Il est même devenu le propriétaire de l’oléoduc existant lorsque la compagnie Kinder Morgan a menacé d’abandonner son projet d’expansion à cause de l’incertitude politique qui l’entourait. Mais devant l’opposition des Premières Nations et du gouvernement de la Colombie-Britannique, M. Trudeau peine encore à faire avancer le projet. Les Albertains se sentent trahis. D’autant plus que leur plan B — le projet d’oléoduc Énergie Est — est tombé à l’eau à cause (aux yeux des Albertains) de l’opposition exprimée au Québec.

« Les Albertains sont maintenant les moins susceptibles parmi tous les Canadiens de dire que leur province reçoit le respect qu’elle mérite, ou qu’elle reçoit sa juste part des dépenses du gouvernement fédéral pour différents programmes et transferts », a constaté la maison de sondage Environics dans le cadre d’un vaste sondage sur le fédéralisme canadien dévoilé le mois dernier. Selon l’étude de Environics, qui a consulté plus de 5000 Canadiens en début d’année, 68 % des Albertains ont déclaré que leur province ne reçoit pas sa juste part des dépenses fédérales. Cette proportion est de seulement 34 % chez les Québécois.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a exacerbé la colère des Albertains en disant l’automne dernier ne vouloir rien savoir de « l’énergie sale » de leur province. Si le Québec avait été déjà perçu en Alberta comme le cancre de la fédération, découlant de sa dépendance aux paiements de péréquation, le commentaire de M. Legault a enfoncé le clou davantage.

M. Kenney, qui cherchait justement à exploiter à des fins politiques cette colère des Albertains, ne pouvait pas demander mieux. Lors du débat de jeudi, il a réitéré sa menace, s’il est élu, de tenir un référendum demandant aux Albertains s’ils veulent retirer le principe de la péréquation de la Constitution canadienne. Une victoire du Oui, avec une majorité claire pour cette proposition, placerait Ottawa dans l’obligation de négocier une réforme du programme fédéral qui enverra plus de 13 milliards de dollars au Québec cette année, en suivant les critères établis par la Cour suprême du Canada dans le renvoi relatif à la sécession du Québec de 1998.

La plupart des experts qualifient l’hypothèse de M. Kenney de fantaisiste. Mais ce dernier — qui a passé presque deux décennies aux côtés de Stephen Harper à Ottawa et fut un ministre clé dans son gouvernement de 2006 à 2015 — demeure un politicien rusé que l’on ne doit pas sous-estimer. C’est aussi un batailleur qui ne rêve qu’à en découdre avec Justin Trudeau.

Bien sûr, M. Kenney doit d’abord gagner les élections du 16 avril. Et la campagne qu’il a jusqu’ici menée a été semée d’embûches. Son nouveau parti, produit d’une fusion en 2017 du Parti progressiste conservateur (centre droit) et du Wild Rose (incarnant la droite populiste), a dû expulser quelques candidats pour des propos controversés. La décision de M. Kenney de garder un candidat qui avait par le passé mis l’homosexualité et la pédophilie dans le même panier continue de le hanter, même si le candidat en question s’en était récemment excusé. M. Kenney fait aussi face à une enquête du directeur des élections de la province concernant des allégations selon lesquelles il aurait comploté avec un rival lors de la course à la chefferie de son parti.

L’avance dans les sondages du Parti conservateur uni s’est beaucoup rétrécie depuis le début de la campagne. Mais à moins d’autres bavures importantes de sa part, M. Kenney deviendra sans doute premier ministre de sa province après le 16 avril. Le Québec aura ainsi été prévenu.

5 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 6 avril 2019 07 h 44

    Kenney et Scheer

    Alors que les Conservateurs s'apprêtent à envoyer au panier la taxe sur le carbone, que Scheer et les siens n'ont rien à proposer au sujet de la lutte aux changements climatiques, que les candidats conservateurs du Québec s'apprêtent à nous vendre Énergie Est...ça va être intéressant de suivre le sire Kenney avec son plan sur la péréquation. Serait-il possible que cela aille jusqu'a mener à réouvrir le débat constitutionnel ? De toute façon, beaux débats en perspective!

    D'autre part, Scheer et les siens ne m'ont pas impressionné dans le dossier SNC Lavalin. A-t-on vu les députés conservateurs du Québec se lever pour défendre un accord de réparation pour défendre les 9 000 emplois? Non!

  • Gilles Théberge - Abonné 6 avril 2019 08 h 20

    Il y a probablement plus de points de convergence et d’intérêtes entre vous monsieur, Yakabuski, et l’Alberta...! C’est vous qui êtes canadien apès tout...

    Qu’avons nous en commun avec l’Alberta ? Rien... De même qu’avec la plupart des provinces canadiennes, qui ont été créées de façon artificielles et autoritaires par le parlement fédéral, sans aucune consultation avec l’autre « peuple fondateur ».

    Arrêtez de nous bassiner les « baskets «  avec les états d’âmes des Albertains qui n’ont que du pétrole sale à nous offrir. Espérons qu’il sera élu, et qu’il mettra à mal la péréquation. Ce qui sera un autre signe que nous au Québec, n’avons vraiment rien à faire dans ce simulacre de pays! Comme le démontre la fronde anglo-saxonne qui s’organise autour de la loi sur la laïcité du Québec.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 avril 2019 15 h 34

      Pour ma part, à chaque samedi, je me fais un devoir de lire cette chronique que j'apprécie. J'aime savoir ce qui se dit à Toronto et ailleurs dans le ROC. Le question d'un référendum albertain sur la péréquation est drôlement intéressante. Les atomes crochus entre l'Alberta et le Québec sont plutôt minces.Bientôt, vous allez voir les candidats conservateurs du Québec venir nous vendre Énergie Est.

      Quelles seraient les conséquences d'un tel référendum pour le Québec? Demande par le Québec de réouvrir l'illégitime papier de 1982? Quand on sait que la constitution de 1982 est IRRÉFORMABLE. Je suis de ceux qui pensent que Legault et la CAQ devront, un jour, revenir au projet indépendantiste.

      Le dossier SNC Lavalln où, dans le ROC, Mme Wilson-R passe pour une héroïne, alors qu'elle a manqué de solidarité et qu'elle a montré son entêtement et son manque de jugement; le Québec "bashing" sur le bill 21 et tous les autres NON qui vont venir suite aux demandes répétées du Québec ne donneront pas le choix à Legault.....Pour conclure avec Mme Wilson-R, je suis de ceux qui pensent qu'elle s'est entêtée pcq il s'agissait d'une entreprise au nom francophone et ayant son siège social au Québec.Si l'entreprise avait un nom anglophone avec siège social à Calgary, ça ferait longtemps que le tout serait classé...

  • Gylles Sauriol - Abonné 6 avril 2019 09 h 48

    Vraiment ??? Quel paragraphe ???

    Une victoire du Oui, avec une majorité claire pour cette proposition, placerait Ottawa dans l’obligation de négocier une réforme du programme fédéral qui enverra plus de 13 milliards de dollars au Québec cette année, en suivant les critères établis par la Cour suprême du Canada dans le renvoi relatif à la sécession du Québec de 1998.

    Vraiment ???

  • Claude Froment - Abonné 7 avril 2019 14 h 22

    référendum

    Il serait intéressat de voir le ROC tenir un référendum sur le sujet du Québec. Puisqu'ils sont passablement "déçu" de notre façon de voir , il pourrait tenir celui-ci sur leur intérêt à nous conserver dans leur Canada. Avec une réponse qui leur permettrait de "sauver" de la péréquation !
    Amusant, d'y songer.