Des cadavres sous la neige

Une histoire rapportée récemment par l’Agence France-Presse m’obsède : le réchauffement climatique fait fondre les neiges sur l’Everest et on découvre par dizaines des cadavres engloutis. Depuis les années cinquante, 300 personnes auraient perdu la vie en tentant de conquérir le plus haut sommet du monde, et les deux tiers des corps seraient toujours ensevelis. Mais à mesure qu’on lui dérobe son manteau, la montagne recrache ses cadavres, symbole glauque de l’autodestruction d’une civilisation. Ces corps illustrent aussi la cause de cette ruine : la passion mortifère des hommes, surtout les plus riches, pour l’intensité et la conquête, leur mépris pour tout sens des limites.

Gravir l’Everest parce qu’il faut viser toujours plus haut, plus loin, et embrasser le culte du dépassement individuel, qui anime la bêtise de l’exploit vain. La fosse des Mariannes, au large de l’île de Guam, descend plus bas que l’Everest ne s’élève. Il ne s’y est pourtant pas développé une entreprise proposant aux sportifs occidentaux avides de sensations fortes de plonger jusqu’en bas. Aller au fond des choses excite moins que le fantasme d’observer le monde entier en surplomb.

Un rapport publié cette semaine révèle que le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, ce qui est directement lié à l’activité humaine et surtout à l’exploitation des hydrocarbures. Les écosystèmes en souffrent déjà, et la hausse des températures prévue sera irréversible.

Pourtant, et comme d’habitude, rien ne fait mine de bouger sur le front politique. Autant à Ottawa qu’à Québec, on fait preuve d’une redoutable constance dans l’inertie.

À preuve, le gouvernement Legault annonçait hier qu’on reportait à 2022 l’adoption d’une stratégie pour protéger le caribou forestier, qu’on sait menacé depuis 15 ans. Le ministre de l’Environnement a fait valoir qu’il fallait respecter « les étapes visant à poursuivre les travaux devant mener au dépôt de la stratégie », ce qui prendra trois ans.

C’est dans cet esprit visiblement entiché des étapes et de la planification que ce même ministre a accueilli récemment les porte-parole du mouvement La planète s’invite à l’Université.

En marge de la rencontre, l’un des porte-parole du mouvement, Louis Couillard, rapportait que le ministre avait soutenu qu’il est « possiblement dans les plans de faire un plan » pour forcer l’atteinte des cibles de réduction de gaz à effets de serre. Étrangement, cette ambivalence n’est pas de mise lorsque vient le temps d’épauler l’industrie des hydrocarbures. On a même prévu 7,5 millions de dollars au dernier budget pour soutenir le développement du projet QcRail, un tronçon ferroviaire appelé à connecter Mistassini et Baie-Comeau afin de charrier annuellement des millions de tonnes de charbon et d’hydrocarbures de l’Ouest canadien destinées à l’exportation. On nous promet qu’il ne s’agit pour l’instant que de permettre une étude de faisabilité et que le projet sera de toute façon soumis au BAPE. On semble cependant incapable de comprendre que le projet lui-même, peu importe sa faisabilité ou sa rentabilité, est incompatible avec l’atteinte des cibles climatiques.

Lorsqu’il est question d’environnement et de transition énergétique, il n’est plus approprié de réfléchir du point de vue de la rentabilité, ce qui confine à la recherche perpétuelle d’une croissance abstraite qui mène à la destruction. Comment comprendre la notion même de limites dans une société obsédée par leur dépassement ?

Le cinéaste Kim Nguyen, dans son plus récent film, Le projet Hummingbird, propose une réflexion habile sur les délires d’abstraction portés par le capitalisme financier. Mus par une ambition de mégalomane, un courtier financier et son physicien prodige de cousin se lancent dans la construction d’une ligne de fibre optique parfaitement droite entre Kansas City et New York pour permettre à des investisseurs d’effectuer des transactions financières en moins de seize millisecondes, doublant tous les autres acheteurs sur le marché. Dans leur quête éperdue de générer une valeur abstraite plus vite que quiconque, les protagonistes se heurtent aux contraintes du monde physique — la nature, la maladie, les liens sociaux fondés sur autre chose que la propriété et la rentabilité —, dont le fantasme de la croissance illimitée cherche à s’abstraire. Évidemment, le projet tourne au fiasco, révélant l’écart vertigineux entre l’abstraction délirante de l’économie et le monde réel.

On peut sans doute s’entêter à courir plus vite, à monter plus haut, à générer plus de profits en sublimant perpétuellement les contraintes du réel. Sauf qu’elles finiront toujours par resurgir, pour rappeler la vérité de la destruction qui se cache derrière ces lubies expansionnistes. Comme les cadavres sous la neige.

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12 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 5 avril 2019 08 h 14

    Sur « ...leur mépris pour tout sens des limites. »...j'ai...

    ...partculièrement planté mon piolet.
    Bonjour !
    Serait-ce qu'en seuls sept mots vous décriviez de larges portraits de notre dite moderne société ? Comme surconsommation, ultratransformation, le vivre à 110%, le dépassement de soi, le « vivre à fond la caisse » de Marjo, la surexploitation semblent être des valeurs In et cool de vie, serons-nous surpris d'y trouver aussi des cadavres ? Si pour appuyer ce qui précède j'osais y aller d'un témoignage personnel ? Dans le journal Montréal Campus de l'Université du Québec à Montréal, j'ai privilège d'y signer une série de quatre courts articles coiffée du titre : «Chroniques d'un ex-détenu » dont voici le lien : https://montrealcampus.atavist.com/chroniques-dun-ex-detenu?fbclid=IwAR2AY9ksJUArKweHXQvdsAhJik0GgDqnta40zbQX94bb0Jb1OLGrTM9ls2s
    J'ai été de celles et ceux affichant un certain mépris à l'égard de ce qui se voulait et se veut limites.
    Comment ici conclure sinon qu'hier à Télé-Québec à l'émission Zone Franche, il a été question de réhabilitation de criminels.
    Je m'y suis reconnu.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.
    P.S. Merci madame Lanctôt de nous rappeler les valeurs du mot « limite »

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 5 avril 2019 08 h 23

    Précision bienvenue

    « Un rapport publié cette semaine révèle que le Canada se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, ce qui est directement lié à l’activité humaine et surtout à l’exploitation des hydrocarbures. Les écosystèmes en souffrent déjà, et la hausse des températures prévue sera irréversible»

    D'abord, le rapport a un nom : « Rapport sur le climat changeant du Canada » . Je suis plutôt dubitatif quand je constate que l'on ne se donne même plus pas la peine de nommer correctement les choses dont on parle. Puisqu'elle l'évoque, Aurélie Lanctôt l'a-t-elle lu, ce rapport? J'en doute. Tout comme j'ai l'impression que Myles l'a à peine feuilleté avant de nous offrir un éditorial, car au coeur du rapport, on comprend qu'il y a encore beaucoup de réserves et d'incertitudes, mais ça n'est évidemment pas ça qui fait la une.

    On peut y découvrir il y a un gros trou dans les données, surtout pour les prises de température dans les stations au sol, une section du chapitre 4 dudit rapport explique d'ailleurs en partie la méthodologie pour corriger les biais, on reconnait un problème. Voici un extrait intéressant qui remet les pendules à l'heure : « Il est extrêmement probable que les activités humaines ont causé plus de la moitié de l’augmentation observée dans la température moyenne à la surface du globe pour la période de 1951 à 2010.

    Tenant compte que cela est complètement en raison de la variabilité naturelle du climat, environ 1,1 °C (plage probable de 0,6 °C à 1,5 °C) de l’augmentation de 1,7 °C dans la température moyenne annuelle au Canada pour la période de 1948 à 2012 peut être attribué à l’influence humaine ( Il y a 33 % de probabilité que l’influence anthropique augmente la température canadienne d’au moins 0,9 °C.»

    Pour la prochaine chronique, je lui propose plutôt de fouiller ledit rapport et de le comparer à « Climat, mensonge et propagande » de Hacène Arezki, peut-être sera-t-elle rassurée...

    • Martine Dupont - Inscrit 5 avril 2019 09 h 19

      Bonjour M. Gill,
      J'aime bien vos précisions et la suggestion de lecture que vous faites. Cependant, il me semble que le ton aurait pu être tellement différent. Il y a également des éléments très intéressants dans la chronique de madame Lanctôt. Je pense que nous devrions passer à une autre étape comme être humain. En fait, comment pouvons-nous appporter notre contribution, s'épauler, s'entraider pour avancer, plutôt que de créer des tensions et la division.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 5 avril 2019 09 h 48

      En êtes-vous encore à douter du bien-fondé des perturbations climatiques et écologiques engendrées par les activités humaines? Si oui, les bras m'en tombent...

    • Luce Chamard - Abonnée 5 avril 2019 09 h 51

      Charles-Étienne Gill Concernant la qualité de lecture du rapport par les journalistes du Devoir (La version interactive numérique du rapport est disponible à l’adresse www.Climatenchangement.ca/RCCC2019), l'interprétation que vous en faites me porte elle à douter de votre compréhension...

  • Jean-Henry Noël - Abonné 5 avril 2019 08 h 34

    L'altitude

    Ce n'est pas le mont Everest qu'il faut viser quand on aspire à de la hauteur. Ce sont les hauteurs autres, celles de la pensée.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 6 avril 2019 16 h 14

      Et beaucoup plus hautes, car... beaucoup plus profondes ! (réalité, pas seulement jeux de mots...)

  • André Guay - Abonné 5 avril 2019 09 h 10

    Et si...

    C'est un peu cynique comme réflexion mais si nous étions un dirigeant d'un pays disons important, ne serions-nous pas devant deux options face aux changements climatiques? La plus évidente pour nous est d'agir sur ses causes et tenter d'en freiner la progression. L'autre option est de se poser la question: compte tenu des bouleversements économiques et géopolitiques annoncés, est-il préférable de freiner sa croissance économique et de se rendre ainsi plus vulnérable face aux sociétés qui eux cherchent à augmenter leurs puissance économique et militaires pour profiter de l’inévitable instabilité qui est déjà en cours et qui va lourdement s’accentuer dans un avenir de moins en moins lointain?
    Il est fort probable que les divers scénarios associés aux changements climatiques sont étudiés depuis des lunes par des pays qu’on pourrait qualifier de prédateurs. Poutine n’a-t-il pas déclaré qu’il reconnaissait l’existence de ces changements mais qu’il était déjà trop tard pour les combattre? Il est certain qu’il ne va pas se contenter de regarder « passer la parade ».

  • Gilbert Talbot - Abonné 5 avril 2019 09 h 50

    Autre image de la menace

    Je vis au pied d'un volcan tranquille (pour le momen!) au coeur d'une ville de plus de deux millions d'habitants, San Salvador, El Salvador, Amérique centrale. Le pays est pauvre, mais je n'ai jamais vu autant d'autos sur les boulevards. On y perd la vie à chaque jour. Pourtant, le climat y est merveilleux de douce chaleur et toutes sortes de fleurs, fruits, légumes, canne .à sucre et café y poussent généreusement. Le pays baigne dans l'océan pacifique et ses plages de sables fins sont splendides. C'est un pays de volcans et de tremblements de terre. C'est un pays de grandes richesses et d'extrêmes pauvreté. C'est l'un des pays les plus violents de la planète et ses millions de pauvres seraient prêts à migrer dans le froid canadien Si le gouvernement leur ouvrait les portes.
    Elle est là la menace principale: dans l'inégalité sociale entre pauvres et riches, entre le Sud Et le Nord, entre beauté naturelle et laideur sociale. Ce volcan là est en pleine éruption et c'est toute la planète qui va y passer.