«In», le gin

Sophie Lambert, Chloé Baril et Baptiste Gissinger, gourou nomade du gin, dans un moment de vérité en dégustation à l'aveugle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sophie Lambert, Chloé Baril et Baptiste Gissinger, gourou nomade du gin, dans un moment de vérité en dégustation à l'aveugle.


Marc, notre hôte, malaxe la pâte à pizza de ses deux mains enfarinées. Ça n’annonce que du bon. Je ne sais pas pour vous, mais une dégustation de gin le vendredi soir, ça prend de la pizz qui se mange avec les doigts. La semaine a été costaude, la laïcité nous a tous saoulés jusqu’à la gueule de bois. Nous sommes même prêts à mettre de l’eau dans notre vin, du tonique dans notre gin, et à nous distiller l’identitaire pour en faire du 40 degrés s’il le faut. Basta !

Thanks God it’s Friday partout sur la planète. Un poco mas por favor ! Je prendrais bien un autre glaçon avant que le Canada ne fonde pour de bon. Deux fois plus vite que le reste de la planète, ils l’ont dit.

Les bouteilles sur la table viennent de partout ; j’ai apporté mes « Herbes folles » gaspésiennes, y’a du Bleu Royal local qui change de couleur et passe au rose fefille au contact de l’acide, du Queensborough British Canadian, du Cirka 375 aux reflets ambrés et aux arômes de pétales de rose et griottes, miel et menthe des champs, du Bootleger Botanique, québécois aussi, un gin de Mononcle à l’érable pour faire cabane à sucre. Chacun y est allé d’une bouteille de son choix pour fournir des munitions, du terroir ou non, du « de souche » ou expat, itinérant ou apatride. Ici, aucune frontière, que du métissage.

L’âme d’un pirate: ne réponds à personne et vis ta vie à ta façon

On mélange tout entre amateurs éclairés et novices de fraîche date. Je me suis greffée à cette réunion improvisée qui vise avant tout à rassembler de joyeux naufragés de l’existence autour d’un but commun, fête des sens, concours de vocabulaire et devinette, jeu de boulettes (mime) en fin de soirée. Jouer. C’est un mot porteur à retenir. Et personne n’est « cocktail » pour autant.

Paul, l’Anglo de service, fait du burlesque le mercredi, mais il reste habillé les vendredis soir, juré. Chloé peut réciter le dictionnaire des synonymes pour décrire un seul gin. Anie attend l’heure de son brownie pour achever les « gin-eux » avec un peu plus de sucre. Isabelle est concentrée sur le graphisme de la fiole. Sylvain a fondé le bar de dégustation virtuelle des « gin-eux » et « gin-ettes » avec Sophie sur FB il y a plus d’un an, après avoir bu un Hendrick’s mémorable. Il fallait un lieu d’échanges passionnés pour s’éduquer, et ils l’ont créé.

Le gin nomade

C’est peu dire que le gin est in. On en dénombre 6000 dans le monde, d’après le magazine The Drinks Business. Le De Kuyper rince-bouche de mon grand-père Alban a fait beaucoup de petits bâtards. C’est la dernière chose que j’ai déposée sur ses lèvres, au soir de sa mort, quelques gouttes de gin-tonic avant qu’il aille rejoindre le paradis des Gaspésiens.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Mes « gin-eux » et « gin-ettes » collectionnent les jolis flacons, certains en possèdent plusieurs dizaines et en achètent un nouveau par semaine. Ils les affectionnent, en parlent comme des hédonistes sollicités par les arômes floraux, le sous-bois et ses champignons, ou les notes d’agrumes, de fruits confits, de fumée, de cuir. Il arrive même qu’on tombe dans l’après-rasage et le désinfectant.

Ce soir, nous avons la livraison inattendue d’un distillateur nomade, Baptiste, qui a mis en vente ce midi 30 bouteilles de son gin international aux identités métissées. Trois minutes plus tard, il n’en restait plus une goutte.

Je ne bois jamais rien de plus fort que le gin avant le petit-déjeuner

Déjà, il faut voir débarquer ce Français barbu avec sa petite bouteille de « r’mède », pur produit artisanal, quasi du bootleg livré de façon personnalisée. Un mythe fait gourou du gin, rien de moins.

Le Baptiste fait rêver — c’est le but — avec son Expedition Gin (en anglais), un projet inusité qui l’amène à cueillir du genévrier partout sur la planète. Il en existe 120 espèces, dont 6 canadiennes. Le but ? Sept continents (incluant l’Antarctique), 25 gins, 10 ans, une collection, une tranche de vie, une légende à venir.

Il faut faire la différence entre le dry gin (le plus basique, sans sucre ni additifs), les distillés avec fleurs, fruits et baies, et les gins aromatisés avec des concentrés. Baptiste nous apprend que la législation change selon les pays.

Celui que nous avons devant nous, son premier, est fabriqué au Mexique avec alcool de mezcal, distillation au feu de bois dans des alambics traditionnels en cuivre et en terre cuite, notes fumées, cuir, tabac, terre, animal. Selon Sophie : « C’est un gin ? C’est une expérience ! Tu le goûtes une fois, ton cerveau s’en souviendra toujours. »

Mes dégustateurs du vendredi se bandent les yeux à tour de rôle pour critiquer chaque gin pur à l’aveugle. Baptiste, qui donne des conférences sur le sujet, approuve la méthode, la seule pour savoir hors de tout doute, nonobstant l’élégance de l’étiquette, de la bouteille ou de sa couleur, avec quoi on aimerait recevoir l’extrême-onction.

Les mots pour le dire

« Nous, on voulait un prétexte pour faire du social et goûter à plusieurs gins différents », résume Sophie. Du social avec une touche de tonique Fever Tree au sureau, pourquoi pas ? N’allez pas leur parler du Schweppes de Monsanto. Sophie prévoit même de fabriquer bientôt son tonique à base de quinine, après avoir cédé à la fièvre du kombucha.

« Tu imagines le boire dans un Chesterfield en cuir usé avec une pipe », déclare Chloé en dégustant le Bleu Royal aux subtils relents de cardamome, de coriandre et de fleurs sauvages, même si elle lui a trouvé une attaque de dentifrice. « Il est pharmaceutique, mais j’haïs pas ça ! Très anglais. »

Je prends des notes en me délectant du gratin de courges au pesto de coriandre, avec une touche de cari et de cumin, cuisiné par Isabelle. Tous les gins sont bons avec ça, même du Tanqueray si vous n’avez pas rafraîchi votre bar de mixologue bobo. D’ailleurs, ma gang de gin-eux–gin-ettes écoulent tous leurs gins médiocres ou essais moins heureux en cocktails et autres martinis, conservent leurs élixirs plus rares rapportés hors taxes du Japon ou des pays scandinaves (parmi les meilleurs), pour servir on the rocks.

Au final, on se fiche pas mal de la provenance, des frontières et de l’appellation d’origine contrôlée. On devrait inscrire ça dans la Loi sur la laïcité : qui prend pays, prend gin, a mari usque ad mare. Et on vous baptise au genièvre à l’arrivée. La reine fournit le tonique.

Visité le site Expedition Gin (en anglais) pour expliquer la mission de Baptiste Gissinger et sa distillation nomade. Une curiosité et une démarche singulière, la passion qui mène sur les chemins les moins fréquentés. 

Aimé l’application Ginventory, vraiment très utile pour connaître la note d’un gin (ils en ont répertorié 5373), les toniques (514) et quelles garnitures y ajouter. C’est à la fois ludique, simple et précis. Et pour chacun, on vous donne la recette du mariage idéal. Très bien fait, et en français. 


Fait le tour du monde en 80 gins. Les meilleurs. Mon prochain ? À la rhubarbe. 

Appris que le gin-tonic est né en Inde, au début du XIXe siècle, des colons et soldats britanniques qui prenaient de la quinine dans de l’eau gazeuse pour prévenir la malaria. Ils mélangeaient une partie de leur ration quotidienne de gin à cette eau amère afin d’en rendre le goût plus agréable. And God Save the Gin ! Pour les amateurs de gins moins communs, une visite au Liquor Control Board of Ontario (LCBO) le plus proche est de mise. Les Anglos ont une longueur d’avance sur nous.



JOBLOG

L’amour inévitable et impossible
Le film Un amour impossible, de Catherine Corsini, débute par un bal populaire dans la France des années 1950. Rachel (superbe Virginie Efira) en secrétaire et Philippe, un intello pervers narcissique, danseront tout du long de leur vie sans jamais trouver l’équilibre, lui fuyant toute responsabilité, elle en mère célibataire esseulée. Ils sont si beaux ensemble sur l’air de Que sera sera, mais il ne la mariera pas même si elle attend un enfant de lui. Le film traite de l’amour et de ses dérapages sous plusieurs angles. Philippe expliquera à Rachel qu’il y a trois sortes d’amour : le conjugal auquel tout le monde aspire, la passion qui dérange l’ordre social et la rencontre inévitable qui se situe au-delà, ne s’intègre pas à une vie raisonnable. Le film, adapté du roman autobiographique de Christine Angot, nous plonge de façon très efficace dans un drame et une époque. Un beau moment de cinéma qui nous rappelle à quel point une rencontre peut modifier une vie, et même plusieurs. En salle aujourd’hui, vendredi.

 

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 5 avril 2019 09 h 24

    chez mes oncles il y avait toujour une bouteille de gin de caché

    peut être le plus vieux médicament du monde les anciens avaient l'habitude de dire qu'il n'avait pas de meuilleur médicament pour la grippe en fait je crois que le gin soigne le corps et l'esprit,