Ce bois dont je me chauffe

Ces temps-ci, tous les jours ou presque, je suis occupée à mettre sur pied un spectacle de poésie. C’est une entreprise titanesque, vertigineuse, enivrante : 18 interprètes, entourés de 16 enfants, monteront bientôt sur scène tous les soirs pour dire tout haut les mots galvanisants d’une trentaine de poètes.

Pour confectionner ensemble le montage de textes qui constituent le coeur battant de la représentation, ma co-metteuse en scène Gabrielle Côté et moi avons lu des dizaines de recueils de poésie québécoise contemporaine. Parmi les tout derniers arrivés dans l’orbite de notre création figure le très beau Chauffer le dehors (La Peuplade) de Marie-Andrée Gill.

Dans ce récit en courts fragments d’une peine d’amour fulgurante, dans la résistance recousue main que la narratrice déploie par le geste même d’écrire, j’ai retrouvé tout ce qui constitue pour moi la puissance intrinsèque de la parole poétique. « Sous le soleil de neige chaude je te remplace par les sentiers que j’ouvre et tape avec la force de ma chaleur de femme, par le chemin brillant de chaque dièse que les flocons font en naissant. »

Je tente souvent de mettre en forme cette sensation que j’ai : la poésie est un matériau magique, brûlant, transformant. Je bute chaque fois contre les mêmes écueils — contre mes propres limites, finalement. Car comment bien dire ce qui nous change, ce qui nous altère, par où le bouleversement opère ? Comment en faire la preuve sans réduire le tout à une série d’exemples qui sembleront vite anecdotiques aux yeux d’un autre que soi puisque l’alchimie de ces métamorphoses intimes est millimétrique, intangible, fugace… mais néanmoins réelle ?

Je me suis résolue à ce que cette tentative de dire ce bois dont je me chauffe soit une tâche jamais finie, toujours recommencée, à laquelle je m’attellerai sans relâche, peu importe le contexte, peu importe la discipline. Comme le dit Gill, « les miracles reviennent toujours quand on en réapprend les paroles », et je suis sûre, je suis certaine que la poésie peut nous aider à vivre, à réparer la réalité. Et surtout, je sais ce qu’elle peut nous donner du courage.

Lentement, patiemment, au fil des journées englouties sous les lumières blafardes de la salle de répétition sise au deuxième sous-sol, ma cocapitaine, tout l’équipage et moi tâchons de façonner précisément ceci : une forme de courage hautement transmissible.

Le théâtre est ma langue première, et c’est donc par ses moyens que je tente pour une énième fois de donner accès à la poésie à ceux qui ne la connaissent que de loin, à ceux que la parole poétique intimide ou rebute, tout en régalant ceux qui la fréquentent et l’aiment déjà.

Nous répétons, peaufinons, faisant et refaisant les gestes, les images et les chants qui seront les véhicules de tous ces poèmes à donner au suivant, en gardant toujours en tête de maintenir l’inflammabilité de cette matière si facile à éteindre quand on n’y fait pas attention. « Ça revient, ça repart : l’émeute est par en dedans. »

La poésie dit le manque. Elle dit, par ses mots mais aussi par ses creux, que nous sommes et serons toujours des êtres manquants. C’est dans ce manque, peut-être, que se trouve le moteur qui pourra nous donner envie de pas renoncer au monde, au futur, à tout ce qui est devant : « Les jours s’effondrent et repoussent sur la veille. »

La poésie est présage. C’est peut-être aussi pour ça que le spectacle qui est en train d’apparaître ne parle que d’avenir, que de ceux qui sont déjà en train de défendre cet avenir, de nous le réclamer, de nous montrer le chemin vers lui.

« Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne. Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au-dedans. » Le printemps qui s’ouvre sera celui du réveil climatique, avec en tête de marche la jeunesse inquiète et éblouissante. Ces enfants, les nôtres, cessent d’être de bons élèves tous les vendredis. Ils apprennent par ce mouvement des tonnes de choses qu’aucun prof, dans aucun cours, ne saura jamais leur transmettre. Ils sont ceux à qui je pense le plus souvent en réfléchissant notre création en cours.

Mouvements collectifs enivrants

Ce sont eux que je voudrais avoir dans la salle, pour leur dire que les mouvements collectifs sont enivrants, qu’ils nous font nous sentir vivants, vibrants, debout au milieu de notre époque. Que la démocratie est un espace complexe qu’il faut investir le plus tôt possible pour ne pas s’en sentir exclu et pour ne pas avoir l’impression qu’elle ne nous appartient pas, qu’elle nous échappe, qu’elle est truquée ou inutile. Que le meilleur antidote au sentiment d’impuissance est l’action, et que l’engagement rend heureux pour vrai.

Pour l’instant, ça ne bouge pas assez vite en face d’eux. Je m’active donc à leur chauffer le dehors, à ma façon. En brûlant pour eux, en leur nom, ce combustible de lumière rare qu’est la poésie.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.