Le Rwanda des Québécois

Le 6 avril 1994 fut une date funeste pour le Rwanda, petit pays d’Afrique de l’Est d’environ sept millions d’habitants à l’époque. Ce soir-là, à Kigali, l’avion du président Habyarimana était abattu dans un attentat marquant le début du génocide, qui fera un million de morts en quelques mois. 25 ans plus tard, la tragédie continue de susciter la polémique.

Dans une remarquable analyse du rôle ambigu joué par les États-Unis dans cette affaire, la professeure américaine Helen C. Epstein note, dans The Guardian (12 septembre 2017), que peu de sujets sont aussi clivants que l’histoire moderne du Rwanda. On débat encore avec virulence, par exemple, pour établir la responsabilité de l’attentat contre l’avion présidentiel. Plusieurs enquêtes accusent le Front patriotique rwandais (FPR), l’armée rebelle tutsie, mais l’actuel président autoritaire du pays, Paul Kagame, issu des rangs du FPR, criminalise ceux qui adhèrent à cette conclusion.

Échos québécois

Le Rwanda a beau être très loin d’ici, son drame a eu de forts échos au Québec. D’abord, des milliers de coopérants québécois oeuvrent dans ce pays à partir des années 1960. De plus, la mission de l’ONU pour le maintien de la paix au Rwanda en 1993 était sous la direction militaire du général Roméo Dallaire. Ce dernier a su raconter, avec émotion, l’horreur du génocide et ses remords quant à l’échec de sa mission, contribuant ainsi à la prise de conscience québécoise de la tragédie. En 1997, le Québec, où vivait déjà le controversé Léon Mugesera, accueillait Corneille, rescapé du génocide, dont la chanson Seul au monde a donné un visage intime à la catastrophe.

En 2000, dans son roman Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal), Gil Courtemanche racontait puissamment l’horreur rwandaise. Trois ans plus tard, dans son brûlot Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali (Les Intouchables), Robin Philpot créait une commotion en contestant la version officielle des événements. Selon le journaliste, la thèse résumant l’affaire à un génocide perpétré par de méchants barbares hutus, avec l’aide de la France, contre de bons Tutsis innocents était inexacte. La principale responsabilité des événements, plaidait-il, revenait à l’armée rebelle tutsie dirigée par Kagame et à ses alliés américains. Philpot, pour avoir tenu de tels propos, a été injustement accusé de négationnisme, notamment par Courtemanche.

J’ai lu des dizaines de livres et vu plusieurs films sur le sujet depuis 25 ans. Deux raisons expliquent cet intérêt : le puissant sentiment d’horreur ressenti devant les massacres et un désir de vérité. Je n’ai, dans cette affaire, ni amis ni camps à défendre. Je ne m’intéresse à cet écheveau inextricable que par humanité. Le devoir de mémoire qui s’applique à la Shoah concerne aussi ce qu’on a appelé le « dernier génocide du XXe siècle ».

Analyse sobre

Le meilleur éclairage sur toute l’affaire se trouve, pour autant que je puisse en juger, dans Le génocide des Tutsi au Rwanda (PUF, « Que sais-je ? », 2017), un petit livre-synthèse du constitutionnaliste belge Filip Reyntjens, spécialiste internationalement reconnu de l’histoire rwandaise, soucieux de proposer « une analyse et une interprétation plus sobres de ce drame ».

La réalité du génocide contre les Tutsis ne fait pas de doute, explique-t-il, et les principaux responsables en « sont évidemment ceux qui l’ont commis, c’est-à-dire les extrémistes hutu et les milliers d’individus qu’ils ont entraînés à commettre le crime ». Ces tueurs, précise toutefois Reyntjens, ont souvent été motivés par la peur. De qui ? De l’armée rebelle tutsie (FPR), qui, en multipliant les attaques, les attentats et les meurtres de masse à partir de l’Ouganda et en faisant capoter le processus de paix pour mieux s’emparer du pouvoir, savait que ses actions mettaient « en péril de façon aiguë les Tutsi de l’intérieur ».

La vérité est pourtant aussi simple que tragique. Les Tutsi rwandais ont été victimes d’un génocide perpétré par des extrémistes hutu, suivis dans leur entreprise criminelle par un très grand nombre de Hutu ordinaires. Pour sa part, le FPR a commis des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre au Rwanda en 1994 et, peut-être, un génocide au Zaïre/Congo en 1996 et 1997. L’interdiction de dire toute la vérité, y compris la vérité judiciaire, contribue aux ressentiments et aux haines qui continuent de hanter le Rwanda. 

Le FPR, au pouvoir depuis, porte donc lui aussi une lourde responsabilité dans la tragédie — dans son autobiographie, Corneille l’accuse d’avoir tué les membres de sa famille —, même si, contrairement aux tueurs hutus, il bénéficie « d’une impunité totale » depuis 25 ans.

La communauté internationale, enfin, particulièrement la Belgique, la France et les États-Unis, mérite le blâme pour son inaction, alors que la possibilité d’empêcher le carnage existait.

Ceux qui tentent de relativiser le génocide des Tutsis sont condamnables, écrit Reyntjens, mais ceux qui réduisent l’affaire à « une histoire de bons et de méchants » font aussi fausse route. « L’interdiction de dire toute la vérité, y compris la vérité judiciaire, contribue aux ressentiments et aux haines qui continuent de hanter le Rwanda », conclut Reyntjens, en visant notamment les dirigeants actuels du pays. Cette histoire, qui est un peu la nôtre, devrait nous intéresser.

9 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 6 avril 2019 09 h 36

    Triste anniversaire ; toujours à la recherchede la vérité

    Accompagné d'un collègue, je suis allé au Rwanda en août 83, y passant le mois au complet afin d'encadrer 4 étudiants à notre maîtrise de l'UQTR dont nous étions responsables des travaux de recherche. Dans une Land Rover nous avons parcouru le pays en son entier. Parmi les 4 étudiants un était tutsi. Ce dernier a eu la vie sauve en réussissant à s'enfuir dans un pays voisin. Grâce à une collecte auprès de quelques collègues, nous lui avons fait parvenir l'argent nécessaire pour qu'il émigre en Suisse où il avait un parent. Parmi les autres, un Hutu progressif, marié à une Tutsie, a eu la vie sauve grâce à son séjour d'études doctorales à Liège au moment du «génocide».

    J'ai lu une vingtaine d'ouvrage sur ce qui s'est passé au pays des Mille Collines et visionné 5 ou 6 films. Suite à la publication de l'ouvrage de Robin Philpot qui malmène vigoureusement le général Dallaire, j'ai invité un collègue de l'UQAM, à prendre sa défense. Notre texte fut publié dans Le Devoir et La Presse. Par la suite, j'ai rencontré une géographe rwandaise qui condamnait le livre de Courtemanche: «C'est invraisemblable ce qu'il a écrit, la preuve je suis bien placée pour savoir qu'une Rwandaise ne fait pas l'amour comme il le décrit», m'a-t-elle affirmé.

    Plus tard, à l'occasion d'un colloque dans l'est du Québec, lors d'une discussion informelle sur le Rwanda, j'ai été interrompu par un agent de développement rural qui m'interdisait de prononcer le mot «génocide», il était sur place en avril 94. À ses côtés, un collègue qui éait au Rwanda 6 mois avant les massacres, lui a donné raison. On m'invitait à comprendre que : «Ça ne s'était effectivement pas passé comme ça à Kigali».

    À deux occasions je me suis excusé auprès de Robin Philpot, lui avouant que se si c'était à refaire le ton de de l'article publié par mon collègue et moi aurait été bien différent. Oui, il n'y a pas d'un côté les «bons» et de l'autre les «méchants».

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 avril 2019 11 h 35

      Un de mes beaux-frères a été pris là-dedans: il était là comme MIssionnaire d'Afrique.

  • Denis Blondin - Abonné 6 avril 2019 10 h 45

    La peur de l'Autre?

    J’avoue ne pas avoir lu le livre de Filip Reyntjens même si, comme vous, j’ai suivi de très près ce tragique évènement et les tentatives pour le comprendre et l’expliquer. Vous avez raison de chercher à en nuancer la version simpliste. Le contexte plus large, historiquement et géographiquement, en élargit aussi la compréhension.
    On peut noter en particulier les suites du génocide, qui ont aussi impliqué la mort d’un grand nombre de Hutus réfugiés à l’extérieur du pays et qui n’étaient pas tous des génocidaires.
    Par contre, j’avoue avoir un peu de difficulté à endosser l’invocation de la peur comme explication du comportement des génocidaires, même si elle pouvait sans doute être présente. C’est que le racisme a trop souvent été défini et expliqué comme une conséquence plus ou moins incontrôlable de « la peur de l’autre », lui fournissant en quelque sorte une excuse. C’est aussi cette notion psychologique (la phobie) qui sert à désigner l’islamophobie, l’homophobie, la xénophobie, etc.
    Or les génocides ne sont pas des phénomènes psychologiques. Ce sont des phénomènes éminemment sociaux et politiques, même s’ils mobilisent aussi des mécanismes psychologiques. Par contre, je ne crois pas que la peur ait été une émotion très présente chez les responsables nazis de l’holocauste et de sa mise en œuvre, pas plus que chez les planificateurs du génocide rwandais.

    • Luc Archambault - Abonné 6 avril 2019 19 h 09

      La peur n'est pas une excuse, mais une explication, nuance.

      Les génocides, comme il en va de toute entreprise sapienne, ne peuvent être réduits à une seule et même commune cause, structure et organisation ; hormis peut-être, la peur de l'autre, la phobie de l'autre, la détestation de l'autre, La psychologie individuelle et sociétale sont consubstantielles des phénomènes sociaux et politiques.

      La peur ne vient jamais seule. Elle engendre différentes réactions qui tentent ou permettent de la dissoudre ou dépasser, Cela va de la contre-phobie qui catapulte en avant l'individu qui en souffre, à la crispation qui paralyse totalement, en passant par la fuite de tous ordres, physique ou mentale ( distraction en tous gens par exemple ).

      L'antisémitisme nazi s'est structuré autour de la peur de l'autre, minoritaire de préférence, soi-disant maléfique et puissant, capable de s'en prendre à la majorité soi-disant bienveillante mais impuissante. Quand se fabrique une réplique contraphobique, bien sûr, la peur a été supplantée par autre chose, la rage, la riposte impériale et assassine, ou simplement par l'obéissance à l'autorité hiérarchique ou groupusculaire, ou encore la médiocrité conformiste du renoncement à son libre arbitre, comme l'analyse Hannah Arendt par exemple. Ainsi, quand les génocidaires sont à l'oeuvre dans l'Europe nazi ou le Rwanda génocidaire, ce qui est à l'oeuvre c'est une peur, une phobie, irrationnelles et métamorphosées en raison (alinée) génocidaire banalisée ou transcendée en détestation suprême, voire sacrée.

  • André Joyal - Inscrit 6 avril 2019 14 h 16

    «Who are the good? Who are the bad?

    The Tutus or the Titis?» se demande un sénateur américain alors que certains cherchaient à sensibiliser le Congrès afin de susciter une intervention. Pour ce politicien sexagénaire, ce n'étaient que des Africains : «Who cares?» Qu'on les laisse s'entretuer.

    Extrait d'un des films visionnés sur cette tragédie.

  • Loyola Leroux - Abonné 6 avril 2019 16 h 38

    Le Rwanda, le devoir de mémoire et la colonisation !

    Monsieur Cornellier, votre affirmation ‘’ Je ne m’intéresse à cet écheveau inextricable que par humanité. Le devoir de mémoire qui s’applique à la Shoah concerne aussi ce qu’on a appelé le « dernier génocide du XXe siècle », et vos multiples allusions à la Shoah dans plusieurs de vos articles, m’apparaissent un peu paradoxales au Québec, dont la nouvelle devise est ‘’Je ne me souviens plus de rien.’’ Nos élites demandent aux enseignants d’abandonner l’enseignement de notre histoire nationale au profit de celle des lobbys en tout genre, et vous nous demandez d’exercer notre devoir de mémoire pour l’histoire des autres. Je ne suis pas.

    Vous agissez comme madame la mairesse Plante qui enlève, en ricanant, le crucifix de la salle de l’Hôtel de ville de Montréal et laisse le chef de l’opposition se promener avec son signe religieux ostentatoire. Je trouve cela contradictoire.

    Vous blâmez la communauté internationale de rester inactive, mais si elle était intervenue, des bonnes âmes l’auraient accusé de colonialisme. Il faudrait se brancher.

    Pour ceux qui désirent comprendre en partie le génocide rwandais, il faut lire Ebene, de Ryszard Kapuscinski, chez Pocket, qui nous apprend que le Rwanda a connu des guerres en 1959, 1963,1972, 1980 et1994. Après la lecture des pages 191 a 201, on peut se poser la question : si la Belgique n’avait pas abandonné ce pays en 1960, ces guerres inter-tribus auraient-elles eu lieu ?

    • André Joyal - Inscrit 7 avril 2019 07 h 25

      M.Leroux : «si la Belgique n’avait pas abandonné ce pays en 1960, ces guerres inter-tribus auraient-elles eu lieu ?»

      Vous ne posez pas la bonne question. Bien sûr, la Belgique avec une brusquerie inacceptable, a abandonné le Rwanda dans des conditions lamentables qui ne pouvaient que donner lieu à ce que l'on sait.

      La bonne question est la suivante : si le colonisateur n'avait pas obligé les Rwandais à s'identifier selon leur ethnie, est-ce qua l'on aurait pu éviter ces guerres génocidaires à répétition?

      Puisque vous aimez lire l'histoire du Rwanda, profitez en pour vous informer sur le comportement des Belges au temps où le Rwanda, sous un nom différent, était la possession de Léopold II. Je vous mets en garde : Tenez-vous bien!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 avril 2019 21 h 27

    Qu'en est-il du massacre des parachutistes belges?

    Qu'en est-il du massacre des parachutistes belges en avril 1994 par les soldats Rwandais au Camp Kigali, dont en Belgique on impute la responsabilité au général Dallaire, lequel aurait négligé de les secourir ?