Hauts et bas de la démocratie

La démocratie va mal : elle est battue en brèche, déconsidérée. À travers ses propres procédures éprouvées, elle accouche de personnages qui y semblent étrangers et hostiles. Le « système » en place — avec ses mécanismes, son arithmétique et ses principes — est assimilé en bloc, et injustement, à une fumisterie.

Arrive le cortège de démagogues qui, avec un discours hostile aux « élites », promettent mer et monde du simple fait de leur élection et du départ — cul botté par le « vrai peuple » — de la vieille élite : c’est ce que fait un Donald Trump, c’est ce que font les 5 étoiles en Italie.

Aujourd’hui, en Ukraine, la démocratie électorale s’apprête à élire au sommet un humoriste, Volodymyr Zelensky, dont le programme politique est inconnu. Un jeune homme que le public connaît et acclame… essentiellement pour le rôle qu’il a tenu, à la télévision, d’un quidam qui soudain devient président !

Dans les pays qui en sont privés, le rêve démocratique existe toujours. En 2011 dans le monde arabe, on a voulu arracher une réforme substantielle à des dictatures monarchistes, militaires ou familiales. Mais la réaction a triomphé — en Syrie, au Yémen, en Égypte — à la suite de putschs, de guerres ou d’interventions étrangères qui ont détourné le sens du sursaut démocratique initial.

 
 

Pourquoi cet état de fait ? Les explications sont diverses : ou bien la démocratie, là où elle a connu ses grandes heures au XXe siècle, arrive en fin de course, épuisée. Interprétation radicale et pessimiste. Ou bien — autre explication — elle serait étrangère à la culture locale (ou régionale) : c’est ce qu’on entend souvent, concernant par exemple des pays arabo-musulmans présumés irrécupérables, tant et aussi longtemps que pèsera l’hypothèque islamiste.

Pour autant, la procédure démocratique — pouvoirs et contre-pouvoirs, liberté d’expression et d’association, élections libres et crédibles — reste une pratique appréciée et défendue, là où elle existe. Même les démagogues et les populistes l’utilisent.

La démocratie reste une aspiration souvent profonde. Cela reste vrai, même si le spectacle d’un Trump qui dénonce — sous les applaudissements de 40 % de ses concitoyens — les journalistes comme « ennemis du peuple », et les juges comme empêcheurs de tourner en rond, ne constitue pas une bonne publicité pour l’idéal pluraliste.

Quant à l’actuel chaos politique britannique, dans le pays qui a inventé la démocratie moderne, il alimente toute une réflexion pessimiste sur ce qu’il est advenu, au XXIe siècle, du débat, de la représentation et du vote populaire.

(Pourtant, l’impasse du Brexit en dit davantage sur les particularismes britanniques et la difficulté de prendre des décisions sur des questions vitales, dans un contexte de division à « 50-50 »… que sur les défauts inhérents au parlementarisme ou à la démocratie moderne.)

Une flopée de régimes autoritaires — ceux de Poutine, d’Erdogan et compagnie — peuvent dire à l’adresse des Européens et des Nord-Américains : « C’est ça, votre démocratie ? Vous pouvez la garder et cesser de nous faire la leçon ! »

Et la Chine, qui, elle, ne fait même pas semblant d’être démocratique, profite de ce désarroi pour mettre en avant sa force, son efficacité, avec un « contre-modèle » qui ne se cache plus et trouve des clients.

 
 

L’Ukraine et l’Algérie fournissent, malgré tout, des raisons d’espérer. Dans un coin du monde où la démocratie est relativement neuve, la campagne ukrainienne a donné à voir une vraie compétition. Avec un résultat incertain, une liberté d’expression affirmée, une opposition présente à la télévision, un président sortant qui reconnaît qu’il peut perdre au second tour, des procédures de vote relativement « propres »… Toutes choses inimaginables dans la Russie voisine de Vladimir Poutine.

En Algérie, le mouvement populaire n’est pas tombé dans le piège que lui tendait le général Gaïd Salah : un changement en trompe-l’oeil au sommet, assorti de vagues promesses de réformes.

Les aspects partiellement démocratiques du système, dans un pays où on laisse volontiers quelques journaux d’opposition chialer (ce qu’ils font avec talent), et où on peut manifester en masse, ne suffisent plus… Dans leur idéalisme, les Algériens réclament désormais le droit tout simple de pouvoir pacifiquement congédier leurs dirigeants. Comment ça s’appelle déjà ?
 

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.
4 commentaires
  • William Dufort - Abonné 1 avril 2019 06 h 19

    Le pire des systèmes

    Je crois que c'est Churchill qui disait que la démocratie était le pire des systèmes...après tous les autres. Et c'est toujours vrai. Mais il faut reconnaitre que la démocratie porte en elle la semence de son auto-destruction. Confier le pouvoir au peuple plutôt qu'à un dictateur, éclairé ou pas, ouvre la porte à des dérives qui peuvent être le fait de menteurs, populistes ou autres crapules, mais aussi de gens bien intentionnés mais idiots, naïfs, endoctrinés ou autrement incapables de discernement. L'union des deux donne des catastrophes: D'une part Trump le menteur et ses complices qui en profitent, et d'autre part sa base d'irréductibles qui le croient et le portent au pouvoir au détriment de leurs propres intérêts.

    Ce qui est précieux est souvent très fragile et c'est le cas de la démocratie. La vérité et sa diffusion sans entraves sont ses principaux remparts. Soyons vigilants.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 avril 2019 08 h 44

    L’Angleterre a inventé la démocratie moderne ???

    C’était quand au juste ? Mes livres d'histoire sont muets à ce sujet.

    L'invention de la démocratie moderne, était-ce avant la création de la République des Provinces-Unis (aux Pays-Bas, en 1581) ou avant la Révolution française en 1789 ?

    À l’avenir, j'aimerais que Le Devoir fasse la distinctition entre la Démocratie parlementaire (que l’Islande a connu bien avant l’Angleterre) et la Démocratie tout court.

    La Démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Or le peuple perd son pouvoir en le délégant à des élus durant la durée de leur mandat.

    Et tant que tous les pays ‘démocratiques’ (sauf le Québec et le Canada) ne d’attaquent pas aux caisses occultes des partis politiques, il n’y a pas de véritable démocratie puisque dès qu’ils sont élus, les parlementaires sont redevables à ceux qui leur ont donné les moyens financiers de manipuler l'opinion publique en leur faveur.

    La démocratie moderne, c’est le Québec qui l’a inventée en obligeant les partis politiques à être redevables au peuple.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 1 avril 2019 11 h 36

      Je viens de comprendre; c’était le poisson d’avril du Devoir.

      Ah, monsieur Brousseau, vous m’avez bien eu…

  • Denis Paquette - Abonné 1 avril 2019 09 h 44

    enfin la democratie un leure pour le peuple, manipulé par des gens qui savent comment y parvenir

    dans notre monde ,la richesse n'est elle pas la considération qui depuis toujours dirige le est monde, la democratie n'est elle pas seulement un leure soumis,au peuple, au service de ceux qui savent comment la manipuler , que ce soit les rois , les églises ou les dictatures tous savent, qu' il n'y a pas de pouvoirs sans richesses,