Une autre façon de vivre

Lorsque mon taxi m’a déposé près de l’Étoile, le 2 mars, je m’attendais au pire. Déjà, mon chauffeur était agacé par ma demande de retrouver les gilets jaunes, voulant à tout prix éviter les manifestations et les contrôles de police. D’autant plus qu’il y avait toujours une possibilité de violence durant ce seizième épisode de colère publique. Les casseurs auraient pu de nouveau mettre le feu à des voitures et les CRS auraient pu attaquer les casseurs en passant par des manifestants et des journalistes, dont moi.

Mais vers 11 h 30, tout était calme dans les alentours de l’Arc de triomphe et de l’avenue Kléber. Je voyais même des touristes se promener comme si de rien n’était. En effet, il n’y avait pas de quoi s’affoler. Me retrouvant au milieu du rassemblement juste devant le rond-point des Champs-Élysées, j’ai été frappé par la bonne humeur qui régnait. Au fond, les gilets jaunes se comportaient également comme des touristes, l’air ravi d’être dans la capitale, heureux de redécouvrir leurs camarades.

Et tout le monde semblait vouloir parler avec un journaliste arrivé d’Amérique sans préjugés affichés. Mon premier gilet jaune s’appelait Dany Lemaire, un entrepreneur de sécurité aux cheveux gris venu du Val-d’Oise : « C’était une obligation de monter sur Paris », m’a-t-il raconté. Un devoir qu’il remplissait chaque samedi depuis le début des manifestations alors qu’il avait été invité à y participer sur Facebook. Avec son co-manifestant « Guillaume » à la perruque jaune, il réclamait « la justice fiscale », dont « la baisse de la TVA ». L’abrogation par le gouvernement de la hausse de la taxe sur le carburant était bien, mais insuffisante pour améliorer la vie des gens ordinaires. « On gagne seulement 6000 euros par mois avec ma femme », a constaté Dany Lemaire.

Tout cela ne faisait pas de Lemaire un révolutionnaire. Passé la cinquantaine, ça me paraissait évident, mais Lemaire l’a souligné : « En aucun cas on ne veut renverser le gouvernement. Macron, c’est notre président. »

Alors, que veut-on vraiment ? Guillaume — qui ne souhaitait pas dévoiler son nom parce qu’il « travaille dans une société cosmétique française du CAC 40 » — insista pour dire qu’ils étaient « apolitiques », donc parler en termes bruts des revendications passait à côté du but essentiel du mouvement : « Il faut avoir une autre façon de vivre. » Un concept appuyé avec enthousiasme par Natalie Bouekama, fonctionnaire pour la mairie de Paris, qui dans son manque de spécificité pourrait expliquer pourquoi la tentative de créer une liste « Gilets jaunes » pour les élections européennes — soit faire de la politique conventionnelle — est ardemment contestée par beaucoup d’adhérents.

J’ai remarqué un peu la même attitude chez Jonathan Becker, un barbu âgé de 31 ans, venu de la Picardie et qui brandissait quand même une grande pancarte de revendications précises (« ZÉRO SDF RIC ISF ; SMIC Retraite 1500 euros net/mois ; STOP Fraude et Évasion fiscale ; Renationaliser EDF GDF SNCF ») mélangées avec certaines qui étaient plus philosophiques et générales (« Que les GROS payent GROS — Que les Petits Payent Petit ; Interdiction de vendre les biens et le patrimoine de la FRANCE »). Encore là, rien de vraiment radical. Becker portait dans l’autre main le joli drapeau de sa région, décoré de fleurs de lys et de lions, qui contrastait nettement avec d’autres drapeaux décorés en rouge avec des images de Che Guevara. Les CRS sombres et muets qui empêchaient les manifestants d’entrer dans la rue Arsène Houssaye auraient bien pu se demander s’ils avaient affaire à des contre-révolutionnaires royalistes ou à des bolcheviks. Becker, en tout cas, voulait un gouvernement qui « nous écoute et qui ne fait pas que de la com ».

Lui et d’autres portaient des lunettes contre les gaz lacrymogènes ; cependant, je n’ai pas ressenti une atmosphère de casse ni de sang. Heureusement, un flic aimable et barbu parcourait la ligne de départ sans casque d’émeute en disant aux manifestants « c’est pas la peine de mettre les lunettes, il n’y aura rien ». Effectivement, le défilé a abouti paisiblement quelques heures plus tard à Barbès-Rochechouart, sans incident ni confrontation importante. Le refrain des gilets jaunes, « Paris, debout, soulève-toi ! », avait annoncé une réunion d’amis plutôt qu’une masse aveuglée par l’hostilité.

Et là, une idée m’est venue à l’esprit sur leur motivation fondamentale. Quand j’avais demandé à Dany, à Guillaume et à Natalie de les prendre en photo, ils avaient tout de suite invité d’autres copains à poser — un genre de portrait de famille. Sans minimiser la douleur économique des gilets jaunes, je me suis demandé si leur réunion chaque semaine n’était pas aussi motivée par un sentiment d’isolement et s’ils ne réclamaient pas, en plus de l’égalité, la fraternité et la chaleur humaine. Une fraternité perdue dans le chaos moderne d’Internet, des grandes surfaces et du travail à mi-temps. Jules Michelet a décrit cette conscience avant la révolution de 1848. Évelyne Pieiller le résume dans Le Monde diplomatique de mars : « Le peuple selon Michelet se reconnaît… loin des élites qui se fantasment cosmopolites et détachées de leur patrie… Mais il ne s’agit pas de patriotisme ethnique. » D’après l’historien, « la France est “plus qu’une nation, c’est une fraternité vivante” et ce qui fait “la vie du monde”, c’est “la chaleur latente de sa Révolution” ».

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 avril 2019 02 h 21

    L'action rassembleuse dans la lutte pour la justice sociale.

    Vous avez tellement raison, monsieur Mc Arthur. Nous avons perdu la fraternité et la chaleur humaine avec l"isolement que nous imposent les relations artificielles à distance de Facebook.
    Effectivement, on recherche le rapprochement humain dans la lutte contre l'évasion fiscale et le manque d'empathie de nos élites.

  • Marc Bourdeau - Abonné 1 avril 2019 09 h 39

    La fraternité

    Les Français sont élevés sous la triade «Liberté, égalité, fraternité». La fraternité est la plus difficile à mettre en oeuvre, surtout de os jours.

    Or tout un chacun devrait savoir que le monde moderne, comme le souligne MacArthur, désagrège les collectivités, transforme les individus en atomes-consommateurs. Plus ils sont atomisés, plus ils sont dociles. Sous la pression des «élites» pour faire simple. Surtout parmi les classes plus pauvres de la population, celles qui habitent les périphéries, celles qui s'agitent le plus en ce moment. Personne n'est moins docile que les Français.

    On comprend la raison symbolique des ronds-points comme lieux de rassemblement, et la volonté de ne pas avoir vraiment de chefs, la volonté de ne pas être récupérés.

    Bien vu monsieur MacArthur!

  • Marie Nobert - Abonnée 1 avril 2019 11 h 46

    La liberté et la fraternité n'existent pas sans l'égalité.

    L'«Hexagone» n'est pas une une nation. On ne peut donc prétendre qu'il «est plus qu'une nation...» - selon Michelet. L'«Hexagone» comme tous les pays de ce monde ne sont que «poudingues». Bref. Un autre «poison» d'avril! Un de plus, un de moins... Misère!

    JHS Baril

  • Michel Virard - Inscrit 1 avril 2019 14 h 44

    Merci, Monsieur MacArthur

    Je crois que vous avez mis le doigt sur le bobo. Personne ne veut vivre sa vie en étant... personne! Les oubliés ne veulent plus être des oubliés ou pire, des obstacles aux aspirations des privilégiés. La compétition en France peut être féroce. Je le sais, j'y suis né. Il y a bien des poches de compassion mais elles ne font pas encore le poids. Le désir de refuser la mixité des classes sociales y reste omniprésent. Les murs de pierre, avec tessons de bouteille cimentés dans le sommet, y sont encore incroyablement répandus. A priori, l'Autre y est une toujours une menace sourde. Cette méfiance qu'on instille très tôt aux enfants n'est pas la direction de la fraternité.
    Mais les mœurs évoluent. On voit même parfois, Ô sacrilège, de nouvelles maisons sans mur de ceinture! La municipalité où j'ai passé mon enfance a osé: elle a fait abattre les monstrueux murs d'enceinte qui «protégeaient» l'usine et le château de la dynastie des propriétaires de l'usine. J'ai pu ainsi voir, et m'approcher, pour la première fois depuis cinquante ans, d'un château qui avait pour moi, enfant, l'aura d'un mythe inatteignable, avec des fêtes que j'imaginais somptueuses. De l'âge de deux ans à onze ans, j'ai vécu dans un appartement destiné aux employés, dans le périmètre de cette usine. De tout ce temps, je n'ai jamais pu approcher et voir ce château, pourtant à moins de trois cent mètres de mon logis. Pour les curieux, il s'agissait du château de la famille Balsan (liée aux Vanderbilt par le mariage de Jacques Balsan à Consuelo Vanderbilt, elle-même liée par son premier mari aux Churchill)

  • Michel Godin - Abonné 1 avril 2019 15 h 50

    Poisson d'avril ou coquille

    Texte enrichissant mais si Dany Lemaire ne gagne que 6000 euros mensuellement, cela fait bien 8960$ canadiens donc 107 520$ par an. On est à des années lumière de la situation de la majorité des gilets jaunes. Est-ce un poisson d'avril jaune ou une bête coquille?

    • Sylvain Auclair - Abonné 2 avril 2019 14 h 34

      J'allais relever la même chose. Ce sont sans doute des gens qui croient faire partie de la classe moyenne pauvre...